Future loi sur la recherche : l'inquiétude des chercheurs toulousains

L'océanologue Catherine Jeandel, directrice de recherches au CNRS
L'océanologue Catherine Jeandel, directrice de recherches au CNRS

La loi de programmation pluriannuelle pour la recherche inquiète les chercheurs, notamment à Toulouse où ils constituent la plus importante communauté en France après Paris. L'océanologue Catherine Jeandel, directrice de recherches au CNRS, nous explique pourquoi.

Par Vincent Albinet

CNRS, INRA, INSERM, Universitaires, Météo-France...à Toulouse, la communauté des chercheurs représente 28.000 personnes, soit la plus importante en France après Paris.

L'inquiétude à l'approche de la future loi de programmation pluriannuelle pour la recherche (LPPR) y est particulièrement palpable. Les chercheurs redoutent notamment un changement de système de recrutement et, selon les propos d'Emmanuel Macron, une évaluation « dure » des chercheurs.


Journée morte dans les laboratoires de recherches le jeudi 5 mars

Avant même sa présentation, le projet de loi, dont le texte devrait être révélé en avril, mais qui a déjà filtré au travers de 3 rapports sur l'attractivité des carrières, l'innovation, les partenariats et le financement, suscite donc déjà une forte opposition.

Au point que les syndicats appellent dans toute la France à la grève dans les laboratoires de recherches jeudi 5 mars.

Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, l'objectif de la loi de programmation pluriannuelle pour la recherche est de "revaloriser les carrières des jeunes chercheurs" et d'"augmenter le niveau de la recherche en France". Cette loi devrait s’accompagner d’un accroissement substantiel de la part du budget de l’Etat consacré à la recherche (3% du PIB, au lieu de 2,3% aujourd'hui).


Mais les chercheurs craignent, dans une logique de rapprochement avec l'industrie, une dérive élitiste et compétitive de la recherche qui ne se financerait plus que sur projets et qui conduirait à leur " précarisation ".


La recherche nécessite des projets collectifs et du temps

Déjà échaudés par 10 ans de réformes dans l'enseignement supérieur et la recherche, ils redoutent que leurs conditions de travail se dégradent plus encore. Ils estiment, à l'instar de l'océanologue Catherine Jeandel, que leur domaine nécessite des projets collectifs et du temps, mais surtout pas une approche sélective et managériale. 

Directrice de recherches au CNRS au sein du Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiale à Toulouse, elle a bien voulu répondre à nos questions.
 


-La future LPPR cristallise beaucoup d'inquiétudes chez les chercheurs. Pourquoi vous-même, relativement à votre pratique la redoutez-vous ?


Nous n'avons pas encore le texte de la LPPR mais ce qui transpire du ministère inquiète au plus haut point la communauté scientifique et je partage cette inquiétude.

Les inquiétudes portent sur l'évolution des statuts : il est question d'embaucher les jeunes sur des longues périodes non-titulaires, de ne réserver les titularisations qu'à une petite fraction, et de jouer la compétition à outrance pour des résultats sur des contrats courts. Un des effets sera de mettre la plupart des femmes devant le "non choix" de mener une carrière scientifique dans la violence de la compétition ou de faire des gamins, bref, d'avoir une vie de famille ! On observe ce phénomène d'élimination discriminatoire dans les pays qui ont mis en place ce type de contrat (par exemple les USA)


-Si l'on en croit la ministre Frédérique. Vidal, "le cap des 3 % du PIB contre 2,27% actuellement doit être fixé". Dans ces conditions, associer la recherche au secteur économique, comme il en est question, est-ce vraiment une mauvaise idée ?

Un point positif serait l'augmentation du budget alloué à la recherche, en particulier publique (en l'occurrence ce serait un rattrapage : la France est loin derrière la plupart des autres pays européens, mais aussi des Etats-Unis) et une augmentation des salaires des
scientifiques, en particulier les jeunes chercheurs qui sont rémunérés de façon scandaleusement basse à l'issue de 10 à 12 ans d'étude. Mais attention, quand on parle de 3%, c'est 1% ou moins pour la recherche publique, le reste pour la recherche privée


-Pourquoi la recherche a-t-elle besoin de temps et de travail en équipe et doit-elle selon vous échapper à tout esprit de compétition ?

La philosophie managériale décrite dans ma première réponse va à l'encontre du fait que la recherche est un travail d'équipe, qui associe souvent chercheurs, ingénieurs et techniciens aux métiers très spécifiques et qui demandent des qualifications acquises sur le long terme, tout l'inverse d'une dynamique à haut rendement sur courte période, qui est une logique industrielle.

Ne pas attendre 40 ans pour être titularisé c'est aussi la garantie d'une recherche libre, qui n'hésite pas a prendre des risques, affranchie des pressions externes de modes ou du privé, qui peut se tromper, qui a besoin de temps aussi sans être soumis au stress de gagner sa vie avec des résultats trop hâtivement acquis.


 

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