Harcèlement scolaire : "Le livre de Liane" et sa carte postale, un récit bouleversant pour libérer la parole

Après des années de harcèlement scolaire, la sœur de l’autrice, Liane, s’est suicidée en 2016 à l’âge de 21 ans. Il y a un an, Agathe Lemaître avait mis en lumière sur Intagram des extraits de carnets intimes de sa sœur, dans le but de libérer la parole sur le harcèlement scolaire. Aujourd’hui elle publie son premier roman "Le livre de Liane" qui sort en librairie le 8 mars.

Les carnets intimes retrouvés dans l’appartement de sa sœur après son suicide ont permis à Agathe Lemaître de mettre des mots sur son chagrin. De comprendre surtout la mécanique du harcèlement scolaire, les souffrances, l’isolement et la descente aux enfers de Liane qui n’a pas pu surmonter ses blessures trop profondes.

 "Un sujet encore trop tabou"

Pour briser le silence et le tabou autour du harcèlement scolaire, il y a un an, Agathe Lemaître avait eu le courage de témoigner sous le pseudo de Louise  et de publier des extraits des carnets intimes de sa sœur sur Instagram. En parallèle elle avait écrit "Le Livre de Liane" diffusé en auto édition.

Un récit à deux voix, celle de Liane pour dire sa souffrance, les silences, la solitude et celle d’Agathe qui célèbre aussi la dignité et le sens du combat. Un an après, "Le Livre de Liane" est publié aux éditions Harper Collins. Le roman sort en librairie le 8 mars prochain.

"Je raconte comment j’ai appris le décès de ma sœur et l’enquête policière. Dans ses écrits, ma sœur dépeint l’invisible, ses sessions avec la psychologue. Elle raconte tout ce qu’elle ressent, ce qu’elle subit, le cheminement qui la mènera à l’irréparable, au passage à l'acte. C’est rare de pouvoir lire ces écrits, car le secret médical perdure et ne permet pas aux familles d’y accéder. Et c’est bien là le drame, rester sans réponse dans le plus grand désarroi. Ce document, moi je pouvais le partager et aider beaucoup de personnes à comprendre, à s’identifier aussi".

C’est après des années de harcèlement scolaire, lorsqu’elle est étudiante que Liane décidera de porter plainte. C’est souvent au moment où le harcèlement scolaire s’arrête que les victimes se rendent compte de leur insoutenable souffrance. "Ma sœur était seule dans son studio d’étudiante et c’est là que la dépression s’installe, la peur de dire à sa famille la vérité. On a peur d’être jugé des années après les faits".

Dans ces cahiers intimes, Agathe découvre aussi des extraits de plainte mais aussi des informations sur l’isolement de sa sœur.

"En fait je n’en veux pas aux harceleurs, ils étaient adolescents à cette époque-là. J’en veux au système qui permet ces choses-là. Elle annonçait qu’elle allait se suicider. Elle avait confié son malaise aux infirmières scolaires, aux psychologues, on ne savait rien de tout cela, on aurait peut-être pu l’éviter".

"J’apprends aussi dans ses écrits le retour que lui font les policiers lorsqu'étudiante elle porte plainte. Les policiers lui ont demandé, maintenant qu’elle était majeure, si elle trouvait cela normal de porter plainte pour des "moqueries" subies lorsqu’elle était ado ! Les blessures psychologiques comptent. Porter plainte fait partie de la reconstruction".

Grâce à ces écrits, Agathe a pu refaire le chemin à l’envers, mieux comprendre cette maladie silencieuse du harcèlement scolaire qui a détruit sa petite sœur et anéanti sa famille. Mais ce n’est malheureusement pas le cas pour beaucoup d'autres familles qui restent sans réponse face à cette tragédie.

"Il y a des personnes dont le frère ou la sœur se sont suicidés mais eux ils n’ont rien, aucun moyen de comprendre ce qu’il s’est passé, c’est un silence encore plus dur pour le deuil".

 Un livre pour libérer la parole

En France le fléau du harcèlement scolaire touche chaque année 700.000 jeunes. En publiant ce roman, Agathe Lemaître veut éveiller les consciences et inciter les victimes de harcèlement scolaire à sortir de leur mutisme avant qu’il ne soit trop tard. "Poser la question directement à son enfant c’est difficile, parler du livre, lire des extraits du récit de Liane, c’est un point de départ pour engager la conversation. Partager sa vulnérabilité donne envie de se confier. Le livre c’est un moyen de pousser les gens à se confier, d’ouvrir le dialogue et libérer la parole. Le suicide est incroyablement tabou. C’est difficile pour moi d’en parler mais si je prends la parole, d’autres en parleront aussi", précise Agathe.

  L’association Les Outsiders et Le livre de Liane

Les Outsiders, est une association qui effectue des sessions de lutte anti-harcèlement scolaire dans les collèges et lycées de la Haute-Garonne. Les interventions se répartissent entre un temps d’échanges avec les jeunes pendant 40 minutes, suivi d’activités pendant 20 minutes.

Depuis un an, les intervenants de l’association utilisent "Le livre de Liane" d’Agathe Lemaître comme support en fin d’intervention anti-harcèlement scolaire. Le livre accompagné de sa carte postale.

Cette carte postale a été dessinée par l’artiste Yiling Changues en 2021 pour le projet du "Livre de Liane". L’œuvre illustre le poème de Liane qui figure sur l’une des pages du livre :

"Bien sûr que c'est agréable d'être entourée par les personnes qui te sont chères. De pouvoir leur parler,se livrer, être aimée. Mais il faut avoir conscience qu'elles ne définissent pas qui tu es.

Ce que tu es.

Tu es un oiseau.

Et tu sais voler.

Même sans eux."

 

"J’ai beaucoup échangé avec cette association et parlé de cette carte postale. "Oiseau", elle a été utilisée par plus de 100 établissements scolaires lors de sessions de sensibilisation autour de Toulouse", explique Agathe Lemaître.

Le principe est de raconter l’histoire du Livre de Liane, puis de proposer la carte postale aux élèves. Ils écrivent alors sur la carte postale vierge un message de soutien destiné à une victime de harcèlement scolaire qu’ils ne connaissent pas.

Ils reçoivent ensuite une carte postale de soutien, réalisée par un élève d’un autre établissement.

La carte postale symbolise le soutien qu’ils peuvent recevoir, et constitue un support physique qui reste visible chez eux. En cas de période difficile ultérieurement, la carte leur rappelle qu’ils ne sont pas seuls et les incite à demander de l’aide. Les cartes sont échangées de collège vers lycée et inversement.

La carte postale comme lien social

Akim Mazouz, intervenant et responsable des interventions dans l’association Les Outsiders, précise utiliser les cartes postales "Le Livre de Liane" à chacune de ses interventions, quel que soit l’âge du public, en cernant des objectifs différents à chaque fois. Le principe reste le même : écrire à un élève-victime, un élève-harceleur, un élève-témoin.

"Cette activité permet aussi aux enseignants de s’impliquer pendant l’intervention et à leur tour devenir acteur de ce moment puisque les élèves leur posent des questions sur des formulations, sur la clarté de leurs idées. Et donc on remarque que les élèves veulent bien faire car ils ont conscience que ce travail est important, et je pense aussi que cela réveille chez eux des émotions et une sensibilité sur un sujet encore scellé par la loi du silence".

"Notre objectif par ce passage à l’écrit en individuel ou par binôme est de réveiller des émotions, de prendre le temps de s’imprégner des mots, de ce qu’ils vont pouvoir écrire à cette personne, plutôt à ce pair, en essayant de comprendre ce qu’elle vit ou ressens.

Une carte postale destinée à un élève-harceleur peut l’encourager à changer de comportement tout en restant bienveillant avec lui, et c’est parfois l’occasion de libérer la parole de certains enfants qui ont l’impression d’être harceleur".

Pour Agathe, cette carte postale c’est un lien social, elle permet au harcelé, aux harceleurs mais aussi au témoin de s’exprimer, "de se rattraper pour quelqu’un qu’ils vont aider. Le harceleur est lui aussi en souffrance, ils sont jeunes pris dans la spirale et sont démunis, ils le vivent mal eux aussi. La carte postale reste dans l’établissement toujours accessible avec le numéro de l’association. Cela peut créer un déclic chez la personnes en détresse, et cela à l’air de marcher !

Les cartes postales permettent aussi à l’association Les Outsiders de raconter l’histoire de ce projet en lien avec Agathe et l’écriture de son livre "Le Livre de Liane", une histoire vraie et bouleversante qui est la sienne.

"Le témoignage d’une grande sœur permet de créer une proximité, d’échanger autour de la difficulté à parler a ses proches, du rôle de la fratrie et des témoins de harcèlement scolaire. Le support des textes de Diane Lemaitre qui sont inclus dans le livre, permettent un point de départ et d’échange sur la réalité du vécu des victimes de harcèlement à  l’école. Certains enseignants ont fait part de leur besoin de conserver le support sous forme de livre", rajoute Akim Mazouz .

Le suicide du jeune Lucas, comme un écho

Pour faire face à ce fléau le gouvernement a voté une loi le 2 mars 2022, visant à combattre le harcèlement scolaire. Mais pour Agathe, "il faut avant tout que les victimes parlent et soient réellement entendues et prises en charge, il faut briser les tabous. Il y a trop de souffrance au sein des familles".

"Je connais des jeunes adultes entre 20 et 25 ans qui n’arrivent pas à parler avec toujours cette peur du jugement. Dans les familles, la parole a du mal aussi à se libérer, je connais des frères et sœurs de jeunes qui se sont suicidés qui ne parlent toujours pas de leur histoire. Par pudeur ils restent tout seul avec leur souffrance, c’est triste, c’est un tabou très fort chez les frères et sœurs".

Après le suicide du jeune Lucas, en janvier dernier, quatre mineurs vont être jugés pour "harcèlement scolaire ayant entraîné le suicide". Pour Agathe, "c’est important que cela soit pénalisé. La protection de la loi c’est une reconnaissance. On reconnait le statut de victime, c’est un changement de mentalité au travers de la loi". 

"Le Livre de Liane" sort en librairie, mardi 8 mars, journée de la femme. Une adaptation visuelle serait aussi à l’étude. Agathe Lemaître sera présente à la librairie de Paris le 9 mars prochain, "parce que le rêve de ma sœur d’être écrivain sera officiellement réalisé ce jour-là".

Jusqu’à présent, Agathe parlait sous le pseudo de Louise et sa sœur sous celui de Liane. Plus de tabou désormais pour Agathe et Diane qui signent de leur vrai nom ce roman écrit à quatre mains.  "L’épilogue c’est sa lettre d’adieu, signée de son vrai nom, il apparait sous le bandeau de la couverture, c’est très important. J’ai voulu à mon tour reprendre la main."

 La jeune femme reversera l'ensemble de ses bénéfices à l'association Les Outsiders.