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Marie Vaislic, déportée, à 14 ans, de Toulouse à Bergen-Belsen

Marie Vaislic, à Bergen-Belsen, en Allemagne. / © Sandrine Mörch/France 3 Midi-Pyrénées
Marie Vaislic, à Bergen-Belsen, en Allemagne. / © Sandrine Mörch/France 3 Midi-Pyrénées

En 1944, Marie Vaislic, alors âgée de 14 ans, a été arrêtée au domicile familial, rue Sainte-Catherine à Toulouse, par un milicien et un membre de la Gestapo. Déportée au camp de Bergen-Belsen, elle est une des 3 000 survivantes. 70 ans plus tard, Marie Vaislic y est retournée dimanche. 

Par Sandrine Mörch

Survivre

Il y a exactement 70 ans.
Aujourd’hui, à 84 ans, Marie Vaislic tient à revenir sur les lieux de son enfance pourrait-on dire. Une enfance marquée par la terreur, la maladie, la faim…Une enfance dont elle est sortie vainqueur, car l’unique objectif, que très peu ont atteint dans ce camp de la mort, c’était de survivre. Et elle a survécu, et elle est là aujourd’hui pour prouver sans relâche l’indignité du nazisme, et les ressorts de l’homme (en l’occurrence de la femme), qui permettent de résister au pire.

Un cercle invisible

Dimanche dernier, les Allemands l’ont invitée à témoigner et à commémorer le 70ème anniversaire de la libération du camp de Bergen Belsen, l’un des tout premiers à avoir été  découvert et « ouvert » par les Alliés.
Cette mémoire vivante, c’est ce qu’incarnent avec force toutes ces personnes âgées venues de tous les pays sur les lieux de leur déportation. Elles ont tout perdu, un père, une mère, une fratrie, des oncles et des tantes, et elles ont tout reconstruit : une famille, une société, une « patrie ». Face au modèle que l’Allemagne hitlérienne a tenté d’imposer, elles ont créé un autre cercle. Plus invisible, et peut-être plus solide. Un pays intérieur fait de lucidité extrême et d’un sens aigu de l’essentiel. Qui leur permet aujourd’hui de distinguer l’humanité de l’homme. Et d’être une parole puissante contre l’antisémitisme.

Une enfance à Toulouse

Marie Rafalovitch est née à Toulouse en 1930 de parents juifs polonais venus en France en 1926. Elle vit l’enfance agréable d’une petite Française. Et n’a pas la moindre idée de ce que juif peut signifier.
C’est la guerre. Toute la famille vit tant bien que mal toutes ces années de privation et d’antisémitisme. Pendant la collaboration, elle se cache chez des amis, et sous de faux papiers, dans le Tarn-et-Garonne. Jusqu’à l’été 1944. La fin de la guerre semble proche puisque le 6 juin, les alliés ont débarqué en Normandie ! Mais les dénonciations s’intensifient. Le Sud est un gros foyer de collaborateurs.
Et c’est le 24 juillet, alors qu’elle est partie récupérer un dossier pour son père dans leur habitation toulousaine, au 4 rue Sainte-Catherine, qu’un milicien français et un membre de la gestapo l’arrêtent. Elle voit alors son plus proche voisin du 2 de la même rue,  le cordonnier, leur confirmer d’un signe que c’est bien elle « la juive ».
La vie de l’adolescente bascule dans l’enfer. Parce que cet adulte qu’elle connaît bien l’a dénoncée, pour un peu d’argent, des tickets de pain… De la reconnaissance ?

Déportée à 14 ans

Elle est interrogée au siège de la Gestapo, rue Maignac, puis enfermée à la caserne Caffarelli avec des familles juives raflées. Le 30 juillet, 166 Juifs, dont 26 enfants, dont Marie, quittent la gare de marchandises Raynal de Toulouse pour l’Allemagne. De la porte de son wagon à bestiaux, elle aperçoit sa mère qui la cherche. Ce convoi de déportation, l’un des derniers, débarque les hommes à Buchenwald, les femmes poursuivent jusqu’à Ravensbrück.
Toute seule, l’adolescente est confrontée au régime de terreur nazie. Elle comprend vite qu’elle ne peut compter que sur elle-même pour survivre. Les parents internés s’occupent de leurs enfants tant bien que mal. Pas question de partager quelques miettes avec une étrangère, si jeune soit-elle. Longtemps elle en voudra à cet « égoïsme » d’ adulte qui prévalait dans les camps. Mais elle se forge, par la force des choses, une carapace et une vigilance de tous les instants qui va la sauver. Très vite, elle décide d’échapper à tout prix au travail forcé, sous peine de mourir d’épuisement. Son jeune âge lui permet de se glisser encore parmi les enfants…Même si son cœur et son esprit sont devenus plus matures et plus durs en quelques jours seulement. Personne pour s’apitoyer sur elle et personne pour l’aider : c’est peut- être ce qui l’a endurcie, et armée. Marie se réveille un matin son corps blotti contre un cadavre. L’horreur. Va -t-elle résister à cet assassinat planifié des nazis, à l’inconscience des Français?
Elle observe, veille, économise tout effort, continue à se maintenir aussi propre que possible. Et natte ses cheveux. Elle ne s’autorise aucune relâche. Et sa fierté va peut-être la sauver.

Bergen-Belsen

Devant l’avancée des Alliés, les Allemands évacuent Ravensbrück et Marie est transférée au camp de Bergen Belsen, entre Hambourg et Hanovre. Tous croient à une libération  imminente. La fin de la guerre est tellement proche. Mais en arrivant à Bergen Belsen, les déportés découvrent l’enfer. Un océan de cadavres, un mouroir où agonisent des centaines et des centaines de gens tous les jours. Comment survivre face au typhus, et à la famine ? Il n’y a plus d’eau ni de vivres…
Une seule fois, Marie cesse de croire qu’elle va s’en sortir vivante. Et elle voit la mort l’emporter. C’est le jour de son arrivée à Bergen Belsen. Réveillée en pleine nuit dans son baraquement, elle est sommée avec les autres occupantes, de sortir, de se déshabiller entièrement, et de passer à la douche désinfectante. La douche, elles savent toutes ce que cela signifie, c’est le gaz, c’est la mort. Un silence total règne parmi les femmes et leurs enfants. Dans leur tête, tout est fini. Quand brusquement, ce n’est pas du gaz mais de l’eau qui jaillit ! Les mamans s’effondrent en pleurant de soulagement. Marie ne verse pas une larme. Elle ne peut plus, elle ne pourra plus pleurer.

Survivante

Pas besoin du gaz dans ce camp pour mourir ; l’épuisement, les maladies, la faim tuent les gens comme des mouches. 800 personnes meurent chaque jour. Une véritable hécatombe. Car c’est ici que convergent tous les prisonniers des camps de l’est. Bergen Belsen est saturé par l’afflux de ces milliers de survivants évacués d’autres camps devant l’avancée des Alliés. Sur les 300 000 déportés, plus de 170 000 vont y mourir entre 43 et 45, sans compter les 50 000 prisonniers soviétiques  qui y ont auparavant trouvé la mort.
Sur les 76 000 déportés juifs qui transitent par Bergen Belsen, seuls 3000 reviendront, dont Marie. Lorsque les Britanniques libèrent le camp, le 15 avril 1945, ils reculent devant ces prisonniers affamés et squelettiques. Plus de 13 000 morts jonchent le sol.
Hébétée, Marie ne comprend pas qui sont ces soldats. Mais son instinct de survie lui commande toujours la vigilance. Elle continuer à compter sur elle-même d’abord. Et ne cède pas à l’attrait d’une nourriture trop abondante. D’ailleurs son corps, tombé à une trentaine de kg, ne peut pas avaler. C’est là encore ce qui la sauve. Car près de 13 000 détenus mourront encore, après la libération, de maladies bien sûr, mais aussi d’un excès trop brutal de nourriture.
Atteinte de dysenterie en raison de cette soudaine abondance, Marie se soigne par elle-même.
Fin mai, elle est suffisamment solide pour quitter Bergen Belsen et rejoindre l’hôtel Lutetia à Paris où convergent tous les survivants. Mais elle préfère là encore s’échapper et retrouve, en demandant sa route et un ticket de métro,  un cousin rue St Vincent de Paul. Elle porte toujours la robe de détenue de Bergen Belsen. Dans la rame, une personne lui glisse tout doucement à l’oreille « on vous a fait une blague , vous avez quelque chose dans le dos»
Marie se retourne et voit, dans la vitre du wagon, la grande croix qui avait été incrustée dans le dos de la robe. Oui, l’Allemagne nazie m’a fait fait une belle blague, s’est-elle dit en son for intérieur.

Le choix du silence

Son père viendra la chercher dès le lendemain.  Elle rentre à Toulouse avec lui et retrouve sa mère à l’hôtel Régina, passage obligé des rescapés. Là encore, elle ne peut verser une larme. Et oppose son silence aux questions. Bientôt, il n’y a plus de questions. Impuissance ? Déni ? Marie se tait pendant 60 ans.
60 ans pour prendre la parole. L’indifférence des uns, sa pudeur, l’envie de reconstruire et de se reconstruire ont mis une chape de plomb sur les récits des survivants. Pourtant, qui d’autres que les rescapés eux même peuvent raconter l’indicible, réponde aux questions les plus crues, et le plus réalistement possible ? Aujourd’hui, ils ne sont plus nombreux, les rescapés de l’holocauste, et la parole de Marie a plus de poids que n’importe quelle leçon d’histoire, n’importe quel film, n’importe quelle moralité, ou personnalité politique. Eternellement en forme, elle affronte tout, les souvenirs intolérables, le regard et l’écoute des autres, parfois malhabile.

Témoigner enfin

Elle est repartie à Bergen Belsen. Un  site qui ne ressemble plus en rien à ce qu’elle a connu. Mais un lieu de mémoire adossé à ses charniers, et à un musée intelligent et parfaitement documenté. Si Marie se déplace là où sont enfouis tant de morts et tant de douleurs, c’est parce qu’elle sait qu’ils sont les derniers rescapés pour pouvoir témoigner de cette barbarie dont l’homme est toujours capable. Elle bataille contre l’indifférence et l’oubli, sans colère devant les lenteurs de l’Histoire.

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Une histoire collective

Ce dimanche  26 avril, les Allemands ont célébré avec force les 70 ans de la libération de ce camp de la honte. Le président de la république allemande, de très nombreuses personnalités politiques, les représentants internationaux de la communauté juive, l’armée britannique ont rappelé notre appartenance à cette page d’histoire la plus sidérante et la plus troublante du siècle. Et exhorté les concitoyens venus de tous les pays à une vigilance accrue face à la montée des extrémismes et de l’antisémitisme. Notre secrétaire d’Etat chargée de la famille, des personnes âgées et de l’autonomie a précisé que la Shoah restait plus que jamais l’histoire collective de la France, même si de nouvelles générations, issues d’autres cultures, et d’autres Histoires, ne portaient pas ce poids de culpabilité que peuvent ressentir les générations de Français d’après guerre.
Et plus forts que les mots encore, ce sont les visages de ces rescapés dignes et d’une solidité à toute épreuve qui donnent la vraie leçon d’Histoire.

En 1948, Marie obtient le Baccalauréat,
En 50, elle est invitée par le Ministère des armées de Bordeaux à reconnaître l’Allemand de la Gestapo qui l’a arrêtée. Et le reconnaît. Celui qui l’accompagnait et qui travaillait à la milice française a été exécuté à la Libération de Toulouse.
En 1951, elle épouse Jean Vaislic, originaire de Pologne et déporté lui aussi.
Ils auront deux garçons. Et des petits enfants.
Elle est là, la victoire de Marie.

Voir ici le reportage de Sandrine Mörch et Jack Levé de France 3 Midi-Pyrénées : 

Marie Vaislic, rescapée de Bergen-Belsen

 

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