Toulouse : les salariés de Derichebourg qui ont accepté un accord d'entreprise témoignent... de leur amertume

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160 des 1600 salariés de Derichebourg qui ont refusé l'APC, l'accord de performance collective, ont été licenciés. Les autres ont accepté à contre-coeur mais vivent très mal cette mesure qu'ils jugent inutile et injuste. Témoignages.

Arguant de la crise de l'aéronautique liée au coronavirus, la société Derichebourg, sous traitante d'Airbus située à Blagnac près de Toulouse, avait menacé de licencier 700 salariés sur près de 1.600 au printemps. Le syndicat majoritaire FO a signé un APC en lieu et place de ce mal nommé Plan de sauvegarde de l'emploi (PSE).



L'APC, l'accord de performance collective, impose des baisses de revenu aux salariés qui l'acceptent. 160 employés de Derichebourg l'ont refusé, ils ont été licenciés. Les autres l'ont accepté plus par peur du chômage que par conviction. Aujourd'hui, ils témoignent.

Chômage partiel et perte des primes



"Le plus dramatique pour moi, c'est la perte financière, affirme d'entrée Alexandre*, 30 ans, responsable d'activité. Comme tous mes collègues, je perds près de 600 € par mois. C'est énorme. On a repris pendant le confinement, en avril. Comme Airbus ne voulait pas que les équipes se croisent, on est passé à 6h par jour. Mon contrat est donc passé à 30h de travail effectif et 5h de chômage partiel. Je perds 16h de travail par mois".



A cela s'ajoute la suppression des primes d'équipe et des primes de nuit, la perte des indemnités kilométriques et des indemnités repas au profit d'un système de cartes-restaurant, dont le solde n'est pas cumulatif. Au final Alexandre a le sentiment de n'avoir que des "moins" sur sa fiche de paie et le moral s'en ressent nettement.

"L'ambiance est compliquée"



"Moi ça m'a démotivé. L'ambiance est compliquée. Je cotoie des collègues qui sont passés de 1.800 € par mois à 1.300. Tous, on essaie de jouer sur le moindre euro pour économiser : les abonnements de portable, les box, renégocier l'emprunt sur la maison..."

 

Et puis il y a la culpabilité par rapport à nos familles...

Alexandre, employé chez Derichebourg





"Cet été, moi je n'ai pas pris le risque d'emmener ma femme et mes deux enfants en vacances". Le ton de la voix oscille entre colère et dépit. Alexandre a bien du mal à motiver ses troupes. La rancoeur sourde transpire à chaque coin de l'atelier et lui-même se sent trompé.

 



Il a droit à des remarques de ses supérieurs, des menaces à peine voilées. "On me reproche d'avoir participé aux manifs. C'est un droit. Et je n'allais pas laisser supprimer sans rien dire tous les acquis que j'ai obtenu en plus de 10 ans dans l'aéronautique". Mais ça ne lui est, semble-t-il, pas pardonné.

Les cadres mieux traités



Une ambiance à couteaux tirés donc. D'autant que Derichebourg donne l'impression d'avoir fait du zèle. "Ils ont mis ça en place 15 jours avant que l'Etat n'annonce son plan à 10 milliards d'euros pour l'aéronautique. Au lieu d'attendre et d'adapter les mesures".



Autre sujet de friction, les cadres sont moins touchés. "Nous, on aurait préféré perdre comme eux notre 13e mois, ça aurait eu moins d'impact sur nos revenus. Ce sont les petits salaires qui font les efforts importants". Le sentiment d'injustice légitime qui en découle est difficile à juguler. 

Perte de motivation... et de compétence



"On a une perte de compétence et de savoir-faire", confirme Laurent Calvet, élu au CE et secrétaire national de l'UNSA Aérien. Cet inspecteur qualité chez Derichebourg déplore les 160 départs. "En comparaison, Safran a négocié un accord bien ficelé avec partage du temps de travail. Eux ont su préserver leur personnel. Derichebourg a perdu plus de 10% de sa masse salariale. Ils ont laissé partir des gens précieux".



Le représentant syndical fustige l'entreprise qui avait les liquidités pour tourner jusqu'à la fin de l'année et a préféré ce qu'il considère comme un plan social déguisé. " La preuve en est, Derichebourg refuse les aides de l'Etat".

 

La seule variable, ça a été le salaire des employés !

  Laurent Calvet

"Jamais l'actionnaire n'a été sollicité. On ne sait pas s'il va renoncer à ses dividendes en fin d'année. J'espère qu'il aura la décence de le faire".



Pour Laurent Calvet, ces mesures drastiques n'empêchent même pas qu'un PSE puisse être décidé au bout du compte. "Derichebourg se réserve le droit de passer du chômage partiel à un PSE si la crise sanitaire s'aggrave à nouveau. Rien n'est exclu pour l'année prochaine".



"Moi je suis très très déçu, affirme encore le syndicaliste. Certains se sentent trahis... Avec tout ce qu'on a donné pour la boîte, tout l'argent qu'on leur a fait gagné ! Au premier frémissement, en 15 jours, ils nous enlèvent nos acquis. J'ai des collègues, ils se sentent humiliés le sont les cocus".



* Son prénom a été modifié à la demande du salarié.



 
L'APC Derichebourg
  •  Suppression des indemnités forfaitaires et journalières transport et repas au profit de la mise en place de titres-restaurants. 
  • Suppression du 13e mois pour l’année 2020 pour les cadres dont le salaire de base mensuel est supérieur à 2,5 Smic soit 3 848,55 euros.
  • Encouragement à la mobilité volontaire avec l’octroi d’une prime incitative à hauteur de 4 000 euros. 
  • Incitation des salariés expérimentés à partir en majorant leurs indemnités de départ.
  • La direction s’engage en contrepartie à ne pas procéder à des licenciements économiques.
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