Violences en manifestation : documenter sans juger, la difficile mission de l'observatoire des pratiques policières à Toulouse

Depuis 2017, l'observatoire des pratiques policières documente le maintien de l'ordre à Toulouse. Mardi 28 mars, ces bénévoles procédaient à leur 200e observation. Immersion.

"Merci pour ce que vous faites", "bravo les observateurs"... Sur le bord de la chaussée où s'écoule une nouvelle manifestation contre la réforme des retraites, un petit groupe de chasubles bleues et jaunes est régulièrement interpellé au passage de la foule. 

Ils sont une petite dizaine, ce 28 mars, à incarner l'observatoire des pratiques policières (OPP) de Toulouse pour ce qui va constituer la 200e observation depuis la création de ce collectif, regroupant la Ligue des droits de l'homme, la fondation Copernic et le Syndicat des avocats de France. Marie Toustou, l'une de ses membres détaille : "Le 1er mai prochain, cela fera 6 ans que nous aurons lancé l'observatoire."

De retour de Sainte-Soline

Pas de célébration particulière pourtant mais plutôt quelques traits tirés. Une partie des observateurs du jour revient en effet tout juste de Sainte-Soline, où plusieurs observatoires similaires s'étaient donné rendez-vous pour "documenter" le maintien de l'ordre. 

Car même si on les remercie régulièrement du côté des manifestants, l'OPP se défend de prendre tel ou tel parti. "Notre démarche se veut la plus objectivée possible. Nous avons travaillé avec le CNRS pour établir un protocole d'observation le plus neutre même si comme tout sociologue le sait, l'objectivité totale n'existe pas".

Les consignes sont rappelées pêle-mêle : interdiction de se mêler à la foule, de crier ou d'insulter des policiers "même si ce n'est pas toujours réciproque", s'amuse Marco, l'un des observateurs. 

"Bond offensif"

Gendarmes Mobiles, CRS, brigade anticriminalité ou encore compagnies départementales d'interventions n'ont plus de secret pour eux et sont identifiées au premier coup d'oeil. Pascal Gassiot, l'un des piliers du groupe, repère d'ailleurs une compagnie de gendarmes mobiles et un canon à eau positionnés boulevard Leclerc, juste quelques minutes après le départ du cortège. "C'est très inhabituel de voir un tel dispositif à cet endroit, aussi haut sur le parcours de la manifestation". 

Ce dernier avance à petit pas, au rythme imposé par un black block de quelques centaines de personnes qui a pris la tête du défilé. Il est 16h et l'avion de surveillance de la police commence à survoler le centre-ville. Au même moment sur la terre ferme, les manifestants les plus déterminés et les gendarmes mobiles se font désormais face à l'endroit évoqué quelques instants plus tôt par Pascal Gassiot. La tension monte d'un cran et en quelques secondes, les observateurs s'équipent de leur équipement de protection. Le canon à eau entre en scène, les lacrymogenes pleuvent et le "bond offensif" des gendarmes mobiles coupe la manifestation en deux et oblige le black bloc à se disperser.

Sur le trottoir, stoïques, les membres de l'OPP ont dégainé les téléphones et documentent "l'intervention". Une fois un calme relatif revenu, Pascal explique : "notre objectif, c'est de comprendre des comportements et les conditions d'engagements. On filme et on prend en photo puis avec nos constatations, on rédige nos rapports".

"On est aussi là quand ça se passe bien"

Manifestations syndicales, gilets jaunes, anti-vax et maintenant les retraites, en six ans, l'observatoire a publié de nombreux rapports parfois critiques sur la pratique du maintien de l'ordre. "Je tiens à dire qu'on documente aussi quand ça se passe bien ! Et avec le recul, forcément, on commence à en tirer des conclusions". 

En l'occurrence, les observateurs ne sont pas optimistes sur la suite de la manifestation. "Couper un cortège en deux en tentant de disperser définitivement la tête de cortège, on a constaté que ça n'avait jamais marché."

Les heures qui suivent semblent leur donner raison. N'avançant plus à l'arrière des incidents, les syndicats décident de mettre fin à la manifestation à mi-parcours. Tandis que loin de se disperser, les éléments les plus radicaux parviennent à se regrouper plus loin sur les boulevards où les affrontements et les dégâts se multiplient jusqu'à Jean Jaurès.

Ambiance "tourisme de manifestation"

Il est 20h30 et les jambes se font lourdes après plus de 10km parcourus et de nombreuses interventions documentées dont quelques interpellations. Alors qu'un homme est emmené par des policiers, des manifestants et des badauds prennent des selfies devant le canon à eau tandis que les terrasses continuent de faire le plein. 

Au milieu de cette ambiance un brin surréaliste, le petit groupe dresse un premier bilan : "comme à de trop nombreuses reprises, on a constaté un usage offensif et immodéré de grenades de désencerclement destinées pourtant à se défendre, comme leurs noms l'indiquent," constate Pascal Gassiot avant de poursuivre : "le maintien de l'ordre est quelque chose de très politique finalement. Jusqu'au 7 mars tout allait bien dans le déroulé des manifestations avec des forces de l'ordre présentes mais discrètes. Depuis, on est clairement dans une logique de faire monter la tension".

Un constat qui sera de nouveau mis à l'épreuve des faits le 6 avril prochain, pour la 201e observation de l'observatoire toulousain des pratiques policières.