"Viols, coups, emprise mentale" : "Bouddhisme, la loi du silence", le livre qui accuse le temple bouddhiste de Lodève, au temps du Lama Sogyal Rinpoché

Publié le Mis à jour le
Écrit par Isabelle Bris et Sébastien Banus

Publié ce mercredi 14 septembre 2022, le livre-enquête "Bouddhisme, la loi du silence" plonge dans la part d'ombre de cette religion. L'ancien directeur du temple de Lerab Ling, situé près de Lodève dans l'Hérault, est en première ligne : Sogyal Rinpoché, ami du Dalaï-lama, est accusé, entre autres, d'abus sexuels par d'anciens adeptes.

Après une enquête qui aura duré onze ans, la journaliste Élodie Emery et le réalisateur Wandrille Lanos ont recueilli les témoignages de trente-deux victimes, visant treize maîtres différents dans plusieurs pays occidentaux, aboutissant à la conclusion qu'il y a eu "de graves dérives" dans la pratique de certains maîtres enseignants.

Ils révèlent dans cet ouvrage intitulé "Bouddhisme, la loi du silence", publié aux éditions JC Lattès, un système glaçant qui a couvert, pendant un demi siècle, des maîtres bouddhistes adoubés par le Dalaï-lama tels que Sogyal Rinpoché : celui qui fut le fondateur et le directeur du temple bouddhiste de Roqueredonde, près de Lodève dans l'Hérault, est visé par deux témoignages clés.

Un scandale au cœur du temple Lerab Ling

Le temple bouddhiste Lerab Ling, près de Lodève, est donc à nouveau au cœur d'accusations de viols, et de violences. L'affaire est ressortie sous les feux de la rampe mardi soir, avec la diffusion d'un documentaire sur Arte et la publication d'un livre-enquête, ce mercredi.

Notre confrère de France 3 Occitanie, Sébastien Banus, a interrogé l'autrice : 

Quelle importance revêt le centre Lerab Ling de Lodève, c’était le joyau de la galaxie de Sogyal Rinpoché ?

"Oui ! C’était son navire amiral ! Sogyal Rinpoché s’est installé en Europe dans les années 70 et ce temple, c’est celui qui a consacré son succès. C’est l’un des plus grands qui existe en Europe et il en était très fier. Il est entièrement financé par les dons des disciples, c’est la preuve de son immense succès en Occident."

Deux témoignages confirment l’aspect très trouble de la personnalité de Sogyal Rinpoché : il avait déjà fait l’objet des plaintes aux États-Unis dans les années 90 et le Dalaï-lama était au courant au moment où il a inauguré le temple de Lodève en 2008 ?

"Il n’y a eu qu’une seule plainte déposée aux États-Unis, mais il y a eu  aussi énormément de témoignages et de signalements contre lui, dès les années 70. Le Dalaï-lama lui-même a reçu des lettres pour l’avertir de ce qui se passait chez Sogyal Rinpoché comme dans d’autres centres en Occident, sachant que Rinpoché possédait une centaine de centres dans les pays occidentaux.

La preuve incontestable, c’est une archive : un film qui date de 1993 où on voit un collège d’enseignants du bouddhisme tibétain en Occident, très inquiets de ce qui est en train de monter autour de Sogyal Rinpoché : parmi les faits qui leur sont parvenus,  il y a des relations sexuelles imposées, de la consommation d’alcool, de drogue. Ils demandent audience au Dalaï-lama qui les reçoit dans son palais. Ils lui demandent d’agir, de faire sonner un avertissement très sévère aux oreilles de Rinpoché et des gourous qui se comportent mal avec leurs disciples.

Ils lui demandent de formuler, avec eux, une résolution, une lettre qui serait envoyée à tous les centres bouddhistes en Europe et aux États-Unis et qui doit cadrer ce qu’il est possible de faire avec les disciples au nom de l’éveil. Cela devait donner aussi un cadre aux disciples qui ne savent pas à quoi s’attendre quand ils débutent dans le bouddhisme tibétain, ce qui est autorisé ou pas dans le cadre de leur chemin spirituel.

Le Dalaï-lama leur répond : « Bien entendu, je vais signer, et joindre ma voix aux vôtres. Laissez ce communiqué entre les mains de mon cabinet.» Ce communiqué ne verra jamais le jour, le Dalaï Lama a décidé de ne pas poser son nom sur cette résolution.".

Est-ce que le Dalaï-lama aurait renoncé à dénoncer les actes de Sogyal Rinpoché à cause de la dépendance financière du bouddhisme Tibétain aux dons des Européens ?

"C’est une hypothèse qu’on peut formuler car effectivement le Dalaï-lama a refusé de signer cette résolution au dernier moment. Pendant des années, il n’a rien fait, et quand il a dénoncé ces faits, il l’a fait extrêmement tardivement quand il était acculé.

Dénoncer Sogyal Rinpoché publiquement, c’était se couper de la manne financière très importante du temple de Lodève, qui rapporte énormément d’argent à la cause tibétaine puisque les disciples payent pour assister aux retraites, font des dons avant et après chaque enseignement, geste auquel on les invite de manière très directe. Les disciples peuvent aussi donner de leur temps, des objets, et même des héritages.

Une partie de cet argent servait au train de vie très luxueux de Sogyal Rinpoché mais une partie très importante servait aussi à la cause tibétaine. C’est une cause à laquelle beaucoup d’occidentaux participent car ils savent à quel point le Tibet et son peuple en exil sont en difficulté. Ils sont ravis de contribuer financièrement à la survie de cette culture tibétaine

Pour les Tibétains, cette manne financière, c’est la seule ressource. Le Tibet n’a pas d’autres sources de revenus, il est toujours sous pression de la Chine jusqu’à aujourd’hui. Pour eux, ces centres sont comme des préfectures du Tibet installées un peu partout et leurs revenus sont absolument cruciaux.".

Une enquête a été ouverte par le parquet de Montpellier pour des faits de violences physiques et sexuelles, détournement de l’argent des dons, en avez-vous des nouvelles ?

"Non et je le regrette beaucoup ! Nous avons sollicité à maintes reprises le parquet pour savoir où en était cette enquête et hélas, je n’en sais rien, je n’ai pas d’explication sur ce silence.

Ce qui est très curieux, et d’ailleurs pas mal de témoins qui nous ont parlé s’interrogent aussi là-dessus, c’est qu’ils n’ont jamais été contactés. Notamment la lanceuse d’alerte Mimi qui témoigne dans notre livre et dans le film. Elle a vécu trois ans au temple de Lodève, où elle était au service de Rinpoché. Il était entouré d’un aéropage de jeunes femmes qu’on appelle les "Dakini", c’est-à-dire des compagnes spirituelles qui accompagnent le gourou dans ses gestes quotidiens, du matin au soir, 24 heures sur 24 et qui dorment au pied de son lit.

En 2011, lors de notre rencontre, elle m’avait raconté un quotidien à peine croyable, fait de cours d’enseignement qui vont des coups, jusqu’à la relation sexuelle imposée. Elle avait fait un signalement très long à la gendarmerie en 2012. Dix ans plus tard, elle n’a toujours pas été entendue par la justice."  

Aujourd’hui, ce centre est toujours un fleuron du bouddhisme, dans le sud de la France. Ses responsables actuels sont ceux qui, hier, travaillaient de concert avec Rinpoché ?

"Beaucoup de ses proches sont encore en place. Leur communication officielle était un peu ambigue puisqu’ils reconnaissent qu’il y a eu des dérives et que la souffrance des victimes doit être entendue. En même temps, ils disent qu’il y a présomption d’innocence, puisque que Sogyal Rinpoché est mort et qu’il n’a pas pu se défendre devant la justice. Il est difficile d’assumer son bilan."

Le silence de Matthieu Ricard 

Suite à la parution du documentaire et du livre, Élodie Emery affirme être menacée actuellement de poursuites judiciaires par les avocats du temple héraultais et ceux de Matthieu Ricard.

Interrogée ce mercredi 14 septembre sur France Inter, la journaliste racontait que, dans son film, un témoin affirme avoir eu "entre les mains 42 pages d'instruction judiciaires, remises entre les mains de Matthieu Ricard. On ne sait pas ce qu’il en a fait. Voir à quel point les autorités bouddhistes, et notamment Matthieu Ricard, qui est vraiment la figure bouddhiste la plus connue, ont été avertis à maintes reprises".

Figure respectée du bouddhisme au plan mondial, Matthieu Ricard a réagi, selon l'AFP, en expliquant qu'il juge "exagéré" d'affirmer qu'il n'avait rien dit, soulignant avoir "condamné sans appel" les agissements de Sogyal Rinpoché* et qu'il était "salutaire, comme le fait le documentaire, de dénoncer (les) déviances".

Reconnaissant avoir acquis une certaine notoriété, il a admis : "J'en ai parlé, mais sans doute pas assez fort".

*Né en 1947 au Tibet, Sogyal Lakar Rinpoché, était considéré comme le numéro 2 du bouddhisme, en Occident. Son «Livre tibétain de la vie et de la mort», paru en 1992, s'est vendu à près de 3 millions d'exemplaires dans le monde. Il avait fondé Rigpa, un réseau de 130 centres spirituels en Europe, dont faisait partie le temple de Lérab Ling, à Roqueredonde, dans l'Hérault.

En août 2017, il avait dû quitter la direction spirituelle de Rigpa à la suite d'accusations d'abus. Il est mort en Thaïlande en août 2019, sans avoir été inquiété par la justice française.

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