BD : sélection d’automne de bonnes feuilles à ne pas manquer sur les tables des libraires

Lors de la rentrée, le rayon BD n’a pas échappé à la surabondance habituelle. Certains titres se ramassent à la pelle à l’ombre des blockbusters et des séries à succès. Nous vous proposons donc une sélection subjective de 7 albums qui détonnent dans le tout venant. A vous de choisir ou de tout lire

La présentation de l’éditeur : Après le tome 1 - On est là - et le quotidien des dealers, Bastien et Oz poursuivent et concluent leur diptyque en adoptant cette fois le point de vue de copropriétaires bien décidés à se battre pour améliorer leurs conditions de vie. Le délabrement de l'immeuble, le bruit, le business de la drogue dans le hall... tout cela n'est plus supportable. Emmenés par la redoutable Madame Diarra, les copropriétaires entendent reprendre les choses en main. Contre les dealers, et parfois contre leurs propres enfants, le combat s'annonce perdu d'avance. Mais qu'importe. Et de toute façon, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

Ce que nous en pensons : "En Falsh" dans l’argot des cités signifie « dans le dos », en sous-marin, rapidement, « en secret ». Avec le tome 1 - On est là -, le scénariste Patrick Wong, alias Oz, et Bastien Sanchez, le dessinateur, nous avaient stupéfiés avec le récit du quotidien d’une banlieue française ordinaire. Comme dans la série à succès sur le quotidien des quartiers de Baltimore, The Wire (Sur écoute) de David Simon, Oz a un projet sériel et documenté : 5 tomes inspirés de sa jeunesse à Sevran en Seine-Saint-Denis (93). Le premier tome était axé sur le quotidien de l’économie souterraine de la drogue, à travers plusieurs personnages de différents milieux et notamment Mody, étudiant en sciences politiques devenu gérant du business familial après l’incarcération de son frère. 

Lors de la présentation du projet, Oz déclarait : « Cette série, ce livre est pour moi l’incroyable chance de pouvoir travailler sur les mécanismes sociaux d’exclusion, de violence mais aussi de solidarité de toute une population française qui a trop souvent été représentée soit par la comédie soit par le drame misérabiliste. J’ai voulu montrer que les trajectoires humaines sont bien plus souvent l’œuvre de mécanismes sociaux et institutionnels précis que les fruits d’une nature individuelle ou de la défaillance de l’escalier soit disant méritocratique que certains n’auraient pas voulu monter. »

"On est là, on est là" Ils se plaisent à le répéter sans arrêt. Oui, ils sont là. Ils sont toujours là, en bas des blocs. Mais qui sont ces types ?

OZ, scénariste d'En Falsh - Delcourt

Avec ce deuxième tome - On bougera pas, c’est désormais le point de vue de ceux qui subissent les conséquences quotidiennes du trafic de drogue : les habitants. Ce nouvel album reprend la narration chorale, avec de nouveaux personnages qui évoluent au sein de cette cité sur fond d’élections. Le choix esthétique fort de Bastien Sanchez, afin de rendre les dégradés de ces vies entre bitume et béton : un trait noir et blanc à mi-chemin entre le manga et le roman graphique. Les auteurs concluent avec brio ce dyptique. Une série en 2 tomes au lieu des 5 initialement prévus, une victime collatérale de plus de la pandémie liée à la trop longue fermeture des librairies.

La présentation de l’éditeur : Le duo Slimani-Oubrerie poursuit son hommage à une nouvelle icône du féminisme : Suzanne Noël. « J’ai trop longtemps accepté de vivre et de travailler sous la tutelle de mes maris. À présent, j’ai 47 ans et je ne dois plus rien à personne. Ensemble nous allons mener le combat d’une vie : permettre aux femmes d’être indépendantes et fortes. »

Ce que nous en pensons : Ne vous y trompez pas, à travers cette pionnière de la chirurgie esthétique, les auteurs ne livrent pas une glorification du paraître jeune et de la naissance de la technique pour y parvenir. Leur sujet est tout autre. Il s'agit de montrer comment une femme réussit d'abord à s’imposer dans un univers masculin, en pratiquant la chirurgie réparatrice des gueules cassées de la boucherie de 14-18, puis à innover en aidant les femmes à continuer de vivre malgré les accidents de la vie et certains effets de l’âge. A Paris, la doctoresse Suzanne Noël aurait opéré la très célèbre tragédienne Sarah Bernhardt à la suite d’un lifting pratiqué aux Etats-Unis à moitié raté, mais aussi des inconnues comme une femme avec un sein atrophiée ou une autre avec bec de lièvre. 

Les femmes qui vieillissent et qui s’enlaidissent ne trouvent plus de travail et perdent leur indépendance financière. En leur rendant leur beauté, nous leur rendons leur pouvoir.

Suzanne Noël, docteure en médecine

Très impliquée dans la cause des femmes, elle est aussi connue pour avoir créé, en 1924, la section française du Club Service Soroptimist International, le tout premier mouvement interprofessionnel féminin d’entraide. 

Après le succès du premier tome (30 000 exemplaires vendus), le duo d’auteurs poursuit la mise à l’honneur d’une héroïne oubliée du XXème siècle, qui pratiquait ce qu’elle appelait de « légers lissages » et qui permit la légitimation de la chirurgie esthétique en France, jusqu’alors fortement dépréciée.

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La présentation de l’éditeur : Le réchauffement climatique s’est accentué au point que Portugais, Espagnols et Italiens doivent fuir vers le Nord. Pour faire face à cette crise migratoire sans précédent, les gouvernements décrètent la réquisition des surfaces habitables disponibles afin d’accueillir les réfugiés.

Quiconque disposant d’un logement suffisamment grand devra héberger un ou plusieurs réfugiés climatiques sous peine de poursuites.

David Ratte, auteur

Louis, jeune parisien de bonne famille, souffrant de TOC et vivant seul, voit sa vie basculer le jour où il doit accueillir Maria Del Pilar, une octogénaire espagnole. Louis vit cette occupation de son espace vital de manière douloureuse et angoissante. La joie de vivre de sa colocataire et la découverte d’une autre culture vont-elles faire de lui un homme nouveau ?

Ce que nous en pensons : Le point de départ est fort et suffisamment plausible pour accrocher le lecteur à ce récit très réaliste. Car il ne faut pas oublier que le dérèglement climatique devrait entraîner une augmentation jusqu’à 1 mètre du niveau des océans. En Europe, environ 10 millions de personnes vivant sur les côtes seraient concernées. David Ratte nous avait ébloui avec sa trilogie multi-primée du Voyage des pères (éditions Paquet) et la série Toxic Planet (éditions Paquet) toujours aussi actuelle. Plutôt que de nous enfoncer dans la peur, l’auteur nous propose de réfléchir à une solution possible : l’entraide. Et il choisit le registre de l’humour. « Afin d’imaginer les réponses d’un gouvernement face à une telle crise, je me suis inspiré du pays dans lequel je vis : la France bureaucratique avec ses lenteurs (…) Je me suis amusé à ajouter des petits détails très français comme « l’ordre de réquisition de surface habitable », le « coût de l’allocation forfaitaire mensuelle » … Je précise que tout cela a été écrit avant la crise sanitaire. »

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La présentation de l’éditeur : Une immersion au cœur des forêts vosgiennes, sous forme de thriller écologique. C’est dans les montagnes des Vosges, dans une ancienne métairie au cœur de la forêt, que Pamina a choisi de vivre isolée du monde avec son compagnon Nils. Elle se sait entourée par une harde de cerfs dont elle ne perçoit que les traces. Jusqu’au jour où Léo, photographe animalier, construit une cabane d’affût dans les parages. Léo initie Pamina à l’affût pour observer le mystérieux clan. Au fil des saisons, par tous les temps et souvent de nuit, Pamina guette l’apparition des cerfs. Elle apprend à les distinguer et observe ainsi toute une vie sauvage. Elle va découvrir d’autres clans bien plus cruels, les hommes qui gèrent la forêt et les chasseurs, et se retrouver plongée dans un combat perdu d’avance : la préservation de la nature et des espèces sauvages.

Les Grands Cerfs est l’adaptation en bande dessinée du roman de Claudie Hunzinger publié chez Grasset en 2019 et lauréat du Prix Décembre la même année.

Ce que nous en pensons : Ce qui est frappant dès que l’on feuillette les premières pages d’un album de Gaëtan Nocq c’est sa palette chromatique. Comme pour son précédent récit graphique, Le rapport W (éditions Daniel Maghen) dont l'intrigue se passe dans un camp de prisonniers pendant la seconde guerre mondiale, Gaëtan Nocq reprend ici ses tonalités bleues et rouges afin de décrire les grands espaces des forêts Vosgiennes et les conflits liés à cette nature sauvage entre l’héroïne, un photographe animalier, l’ONF et les chasseurs. Il n’est toutefois pas dans un parti pris naturaliste : « La foret ne se réduit pas au vert. Tout dépend …je cherche plutôt à exprimer un climat, un état psychologique. » Ce qu’il réussit formidablement afin de s’approprier le récit de Claudie Hunzinger, découvert un soir à la radio. « Un roman de grand air » comme elle dit, bien loin de l’imagerie d’Epinal ou de Bambi. Un grand roman graphique à la fois mystérieux et poétique et une mise en garde à propos d' un écosystème qui est en train de disparaître sous nos yeux. 

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La présentation de l’éditeur : L’histoire se passe sur l’île de Spinalonga, tout proche du village de Plaka en Crète. Alexis Fielding, une jeune femme de 25 ans profite d’un voyage en Crète pour se rendre là où sa mère, Sophia, est née et a grandi. Elle y rencontre Fotini, une amie de sa grand-mère, qui lui dévoile l’histoire tragique de sa famille. Sophia a en effet toujours caché à sa fille le décès de sa propre grand-mère sur l’île de Spinalonga, alors colonie de lépreux ainsi que la raison de son exil loin de la Crète.

Ce que nous en pensons : Il s’agit là de l’adaptation d’un succès de librairie écrit par Victoria Hislop, un premier roman vendu à 2 millions d’exemplaires dans le monde, dont 700 000 en France. Au delà des facilités propres au roman d’amour, l’album permet de découvrir les réalités oubliées d’une maladie contagieuse : la lèpre. La peur qu’elle a suscitée jusqu’au milieu du XXe siècle a conduit les Crétois à exiler sur une petite île les malades, y compris les plus jeunes que l’on n’hésitait pas séparer de leur famille. Comme partout ailleurs, la lèpre est considérée alors comme une malédiction que l’on ne sait pas encore soigner. Grâce à la diversité des aplats de couleurs vives, le dessinateur Fred Vervish réussit également à nous transporter sur l’île de Spinalonga, l’occasion de découvrir de beaux paysages de rues et de maisons blanches abandonnées, l’éclatant ciel bleu en prime. 

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La présentation de l’éditeur : Été 1940. La France est occupée. Certains pourtant refusent la fatalité. A Paris, au cœur du Musée de l’Homme, quelques ethnologues se réunissent, bientôt rejoints par des gens de tous horizons — avocats, religieuses ou garagistes. Autour de l'ethnologue Boris Vildé, de l'antropologue Anatole Lewitsky et de la bibliothécaire Yvonne Oddon, ces visionnaires posent les bases de la lutte qui mènera à la Libération : évasions de prisonniers, passages vers l’Angleterre ou la zone libre, et publication d’un journal clandestin, Résistance. Mais ces insoumis de la première heure seront bientôt trahis, dénoncés à la Gestapo et, pour beaucoup d’entre eux, exécutés.

Ce que nous en pensons : D’emblée le parti pris surprend : « Aucun dialogue n’a été inventé, les paroles prononcées par les personnages sont les leurs. Au terme d’une vaste plongée dans d’innombrables documents d’époque — mémoires, lettres, témoignages, entretiens, journaux… — les trois auteurs composent ce récit en s’effaçant derrière la sincérité et la force de ces voix disparues. » Après la bande dessinée, un cahier final propose l’accès à l’ensemble des sources utilisées. Le dessinateur Simon Roussin précise : « Comme on est très rigoureux sur les dialogues, mon dessin devait être au contraire très libre et romanesque. Les corps des personnages sont construits de manière épurée, avec des arrière-plans flous qui tendent vers l’abstraction. »

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Cela rend la lecture certes déroutante au départ, mais peu à peu, on plonge dans ce réseau méconnu du Musée de l’homme, pourtant un des premiers réseaux de résistance à l’occupant nazi. Ce lieu emblématique à Paris a pris, dès son ouverture en 1938, fait et cause contre la doctrine raciste des Allemands. Le directeur de l’époque, Paul Rivet, a publié dès le 14 juillet 1940 une lettre ouverte au Maréchal Pétain : « Le pays n’est pas avec vous, la France n’est plus avec vous. »

Cet album, à la fois enquête historique, roman de guerre et épopée grandiose, rend ainsi hommage à des hommes et des femmes qui n’ont vu d’autres solution que résister, leur « unique moyen, au-delà de tout, pour rester vivants ». Beaucoup ont payé de leur vie ce choix.

La présentation de l’éditeur : Engagée dans la Résistance dès l’âge de 16 ans, torturée et condamnée à mort par la Gestapo, Madeleine Riffaud témoigne pour la première fois sous la forme graphique de son combat contre la barbarie nazie. Jean-David Morvan a recueilli ses paroles et Dominique Bertail les a mises en images.

JE NE SUIS PAS UNE VICTIME, JE SUIS UNE RESISTANTE

Madelein Riffaut, Résistante

Ce que nous en pensons : « Je ne suis pas une victime, je suis une résitante » telle est la devise qui a guidé Madeleine Riffaud toute sa vie. « C’est en gardant ça en tête que les gens ont tenu dans les prisons de la Gestapo, les maquis ou les camps de concentration. » C’est aussi le message qu’elle transmet à son tour ces dernières années, celui de l’esprit de la Résistance, comme le lui a demandé son ami Raymond Aubrac, après les 50 ans de la Libération. Alors quand le scénariste Jean-David Morvan lui a proposé de le faire aussi en bande dessinée, cette femme au caractère bien trempé confie l’avoir « envoyé sur les roses. Une BD ? Mais c’est pour les mômes, ça ! » Heureusement elle a changé d’avis car quand bien même cet album ne serait lu que par les plus jeunes, il atteindrait une grande partie de son objectif : témoigner et transmettre, tant que cela est possible ; car comme l’explique celle qui est née en 1924, sa « mémoire est toujours là, encore plus précise. » Avec ce premier tome, on découvre comment cette jeune fille de 16 ans a réussi à entrer dans la Résistance et à lutter contre l’occupant, acte fondateur d’une vie bien remplie ensuite avec les luttes pour dénoncer le colonialisme ou les difficiles conditions de travail des femmes. Mais elle aime conclure modestement : « La seule chose extraordinaire dans cette histoire, c’est que je sois encore en vie pour vous la raconter. »

 

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