Enseigner la liberté d'expression: « C’est notre métier d’expliquer ces sujets, on ne se pose pas de questions »

Après la mort de Samuel Paty, se pose désormais la question de l’enseignement de la liberté d’expression à l’école. Les enseignants ont-ils des difficultés à parler de certains sujets à leurs élèves ? Nous avons recueilli le témoignage de trois professeurs d’histoire.
 Des dizaines de milliers de personnes, dont de nombreux enseignants rassemblés place de la République, à Paris, en hommage à Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie, assassiné pour avoir montre a ses élves des caricatures de Mahomet`.
Des dizaines de milliers de personnes, dont de nombreux enseignants rassemblés place de la République, à Paris, en hommage à Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie, assassiné pour avoir montre a ses élves des caricatures de Mahomet`. © Le Pictorium/Maxppp
Un drame parti d’un cours suivi par des milliers d’élèves chaque année. «La liberté d’expression, c’est au programme et c’est ce qui m’a le plus choqué dans ce qui s’est passé vendredi», témoigne Delphine Allenbach-Rachet, professeure d’histoire en collège et lycée et détachée depuis un an à l’association française des victimes du terrorisme. «Ce collègue a montré des caricatures dans le cours qu’il fait en classe sur la liberté d’expression». Professeure à Corbeil-Essonnes puis Paris, elle-même a déjà montré des caricatures plusieurs fois dans le cadre de l'enseignement moral et civique (EMC), une version remaniée de l'éducation civique. «C’est notre métier d’expliquer ces sujets, on ne se pose pas de questions», explique –t-elle. Cette professeure d’histoire-géographie reconnaît qu’il n’est « pas toujours simple de parler de certains sujets mais le dialogue est toujours possible», assure-t-elle. En plus de vingt ans de carrière, elle a toujours enseigné la liberté d’expression sans vraiment de difficultés, sauf une année, alors qu'elle enseignait dans un collège du XVIIIe arrondissement de Paris. Quelques-uns de ses élèves avaient refusé de suivre le cours de sa collègue de Lettres sur le judaïsme. «Ma collègue n'arrivait pas à leur parler. C'était la première fois que j'étais confronté à des élèves qui refusaient l'enseignement», se souvient-elle. 

"La question des caricatures, je pense qu’on peut en parler sans les montrer"

Enseignante à La Courneuve au moment des attentats de janvier 2015, Lidia Alvarez avait préféré ne pas montrer les caricatures du prophète Mahomet à ses élèves. «La question des caricatures, je pense qu’on peut en parler sans les montrer. Je savais que ça aurait été compliqué dans le contexte de la Courneuve. Je sentais que c’était un sujet délicat et dans ma classe de seconde, j’avais une élève virulente qui partait au quart de tour, qui tenait un discours du « eux contre nous », le nous étant les enfants d’immigrés et eux c’était l’institution, c’était moi…», se souvient cette professeure d’histoire. Un choix non pas guidé par la peur de représailles mais par la crainte d’une rupture du dialogue. «Peut-être que c’était de l’autocensure mais les montrer pour ensuite ne pas pouvoir discuter… Pour que le principe de laïcité soit compris, il faut pouvoir l’expliquer», argumente-t-elle. Pour autant, elle comprend ses collègues qui font le choix inverse et s’y prendrait «certainement comme l’avait fait Samuel Paty» si elle devait montrer les caricatures.

« Leur expression, c’est : « ça ne se fait pas ! »

François Bouyer, professeur d’histoire-géographie au lycée Michelet à Vanves, montre régulièrement des caricatures à ses élèves. Il n’a jamais eu de problème en les diffusant dans ses classes mais estime que la nouvelle génération y est peut-être moins réceptive que les autres. «On a affaire à des générations qui ne sont pas celles des années 70, ils sont souvent conformistes. L’esprit frondeur de Charlie, c’est loin de leur culture», analyse-t-il. «Leur expression, c’est : « ça ne se fait pas ! ». Ils sont facilement choqués et ont du mal à hiérarchiser. C’est aussi pour ça que les cours d’éducation civique sont importants.» 

On fait cours de plus en plus avec les réseaux sociaux, la classe n’est plus un sanctuaire. Je ne connais pas une classe qui n’a pas un fil WhatsApp.

L'un des problèmes auquel ce professeur est confronté aujourd’hui c'est aussi la porosité entre ce qui est dit en classe et l’extérieur. «On fait cours de plus en plus avec les réseaux sociaux, la classe n’est plus un sanctuaire. Je ne connais pas une classe qui n’a pas un fil WhatsApp. Et on doit faire face à une forte pression des parents», constate-t-il.
Avec la présence toujours plus forte de ces nouveaux médias, il appelle à élargir l’enseignement. «Aujourd’hui, c’est essentiel d’enseigner le droit à la caricature mais aussi de faire des cours sur la parole sur les réseaux sociaux, comment est-ce qu’on l’encadre?», assure Francois Bouyer.
 Un constat partagé par Delphine Allenbach-Rachet «Quand j’ai démarré, les élèves disaient, c’est à la télé donc c’est vrai et aujourd’hui, c’est : tout ce qu’ils disent c’est faux. La question de la liberté d’expression rejaillit sur les médias», remarque-t-elle.

Très choqués par l’assassinat de Samuel Paty, les trois enseignants ont prévu d’en parler à leurs élèves à la rentrée. «J’ai envie de dire à mes élèves que la liberté d’expression c’est la liberté dans le cadre de la loi et ça comprend de pouvoir dire qu’on est choqué par des choses. Ce drame me conforte dans l’idée de parler de tout », assure Lidia Alvarez.
Francois Bouyer reste convaincu qu’il « faut lutter contre les discours radicaux tous les jours, sur les juifs, les homosexuels… Enseigner, c’est un sport de combat mais on y arrive !», conclut-il.
Pour ces trois professeurs d’histoire-géographie, le drame n’a pas engendré la peur mais a conforté leur conviction sur l’importance d’enseigner la liberté d’expression.

 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
éducation société terrorisme faits divers