EXCLUSIF : Près d’un milliard de manque à gagner pour IDF Mobilités, alerte Valérie Pécresse

Face à un trafic en berne et une activité économique réduite, les recettes d'Île-de-France Mobilités fondent pendant le confinement. Quel sera l’impact sur la livraison des trains neufs et des nouvelles lignes ? Entretien exclusif avec Valérie Pécresse, présidente de la Région, pour Parigo.

Valérie Pécresse en novembre 2017, à l’occasion d’une conférence de presse pour IDF Mobilités (illustration).
Valérie Pécresse en novembre 2017, à l’occasion d’une conférence de presse pour IDF Mobilités (illustration). © ERIC PIERMONT / AFP
L’arrêt forcé des transports va avoir des conséquences importantes sur les finances d’Île-de-France Mobilités : le manque à gagner est d'ores et déjà estimé à un milliard d’euros, alerte Valérie Pécresse. Alors que les recettes d'IDF Mobilités fondent comme neige au soleil, la présidente de la Région a accordé un entretien exclusif à Parigo, l’émission mobilités de France 3 Paris Île-de-France.

Parigo : Georges Merlot, un cadre à la RATP qui travaillait à Aubervilliers, est mort du Covid-19. Selon nos informations, il y a aujourd’hui 131 cas avérés de coronavirus à Transilien et 73 à la RATP. Est-ce qu’il n’aurait pas fallu les protéger plus rapidement, et mieux ?

Valérie Pécresse : C’est une nouvelle que j’ai appris avec une grande tristesse. Georges Merlot n’était pas seulement un cadre de la RATP, mais aussi le président du Handball 93 et à ce titre j’avais eu de nombreuses fois l’occasion de le rencontrer. Et je sais que sa disparition a été un immense choc pour tous ses collègues et ses proches. Je partage évidemment leur peine. Vous avez raison de le dire, continuer à travailler dans les conditions de l’épidémie est une vraie inquiétude pour ces salariés et c’est pour ça qu’il faut absolument les mettre dans de bonnes conditions de sécurité. Nous avons pris une série de mesures avec la RATP, notamment faire monter les personnes dans les bus par l’arrière, l'arrêt du paiement des tickets en espèces, et enfin la mise en place d'un vrai espacement dans les bus.

Si (les voyageurs) constatent que certaines lignes de bus sont trop chargées, ils doivent nous le signaler pour qu’on puisse prendre les mesures nécessaires. Notre priorité, c’est aussi d’assurer de très bonnes conditions de travail.

Certains employés n’ont que quelques lingettes pour nettoyer leur cabine dans le RER. Ceux qui conduisent les bus n’ont toujours pas de masques. Ils sont en première ligne, ne sont-ils pas en droit de s’inquiéter ?

Je souhaite qu’on généralise le port du masque dans toutes les fonctions qui sont aujourd’hui occupées par les Franciliens qui répondent aux besoins essentiels du pays. On pense aux soignants, mais il n’y a évidemment pas qu’eux... Je souhaite cette généralisation dès que les masques seront disponibles. La Région a passé de grosses commandes de masques.

C’est presque comme une chasse au trésor mondiale

C’est très compliqué aujourd’hui, c’est presque comme une chasse au trésor mondiale. Mais j’ai bon espoir que de grosses commandes arrivent cette semaine. Et je souhaite que l’Etat puisse faire évoluer sa doctrine sur les masques au fur et à mesure que ceux-ci seront disponibles et pourront être distribués à la population. On ne sortira pas du confinement sans procurer des masques à ceux qui vont retourner travailler, pour qu’ils se sentent en sécurité.

Vous avez annoncé le remboursement du pass Navigo pour le mois d’avril. Mais il n’y a toujours pas d’automaticité, comme lors des grèves. Est-ce qu’on ne pourrait pas rendre les choses un peu plus simples ?

Nous n’avions pas la solution technique pour désactiver les pass annuels à la fin du mois de mars, pour un mois, par Internet. Ça aurait été le plus simple, mais ce n’est pas possible. Et pour être précis, c’est une société filiale de la SNCF et de la RATP, Comutitres, qui s’occupe de la billettique. Ce n’est pas IDF Mobilités. Il y a encore beaucoup de lourdeurs dans le système d’information, on n’a malheureusement pas de solution plus pratique à offrir, j’en suis vraiment désolé. Pour déconnecter le pass annuel, il faut se rendre en gare, en conscience, je n’ai pas donné l’information aux millions de Franciliens concernés, le 17 mars, en plein confinement. Néanmoins ce remboursement en avril est un geste de solidarité et de reconnaissance.

Ce remboursement va vous coûter 100 millions d’euros, mais c’est une goutte d’eau par rapport au manque à gagner lié à l’épidémie pour IDF Mobilités : environ un milliard d’euros, dû essentiellement au blocage du versement transports des entreprises. Quels sont vos leviers pour gérer cette crise financière qui s’annonce ?

100 millions d’euros n’est pas une goutte d’eau, c’est déjà une belle somme. Mais cela s’ajoute à des pertes qui vont être colossales. D’abord des pertes de recettes tarifaires, puisque 90 % des voyageurs ne sont plus dans les métros et les bus. Grosse perte également avec le versement transports, qui est assis sur l’activité économique, aujourd’hui réduite à sa plus simple expression.

Il y aura un trou dans la caisse

Il y aura un trou dans la caisse et, évidemment, IDF Mobilités n’a pas les épaules face à un trou d’une telle ampleur. Nous nous tournerons vers l’Etat pour nous aider, il s’agit d’une force majeure.

Vous aviez appelé à la rescousse l’Etat il y a quelques mois déjà parce qu’il manquait de l’argent pour finir les projets lancés. On peut imaginer que l’Etat ne mette pas forcément la main à la poche pour la totalité du manque à gagner, du coup il va falloir faire des choix. Qu’est-ce qu’on paye en priorité à l’avenir ? Des nouvelles rames ? Est-ce qu'on continue les nouvelles lignes ?

Sur les nouvelles rames, le problème va être un report de commandes, Alstom et Bombardier mais aussi les entreprises qui produisent nos bus électriques sont à l’arrêt. On va prendre forcément deux ou trois mois de retard sur les livraisons, d’autant que redémarrer une usine ne se fait pas du jour au lendemain. C’est une souffrance, moi qui me bat comme une lionne pour obtenir que les rames arrivent en temps et en heure. C’est une mauvaise nouvelle, mais ça nous permettra aussi d’étaler nos pertes de recettes. Sur les travaux, nous aurons aussi nécessairement des retards. Les travaux sont prévus un an à l’avance, vont devoir être reprogrammés. Le calendrier va devoir être complétement remis à plat, il va falloir quasiment tout reprendre à zéro. Mais IDF Mobilités est en très bonne situation financière, la Région aussi. Tous ces investissements se financent par l’emprunt. Et nous pourrons emprunter, donc il n’y aura pas de problème financier pour ces investissements-là.

Il y a une commande très importante à venir : 150 RER MING d’ici la fin de l’année pour le RER B. Est-ce que vous aurez l’argent pour les commander ?

Là encore, ce n’est pas qu’une question d’argent, mais aussi de capacité des usines à les produire dans les délais. A ce stade, je ne peux pas encore dire s’il y aura un décalage de calendrier sur cette commande. Sur les investissements, à la sortie de cette crise, le gouvernement ne pourra pas ne pas faire un grand plan de relance. Je mettrai bien entendu en avant ces investissements transports, qui sont tellement attendus par les Franciliens.

IDF Mobilités a pris de nombreuses initiatives pour aider les soignants. Il y en a énormément dans Paris avec des lignes de bus dédiées, la gratuité pour Véligo (le vélo à assistance électrique de la Région). Mais au-delà du périphérique, il y a aussi des hôpitaux, des cliniques, et c’est plus compliqué de trouver des initiatives pour aider les soignants dans ces zones-là.

Nous avons mis en place six lignes de transport à la demande, pour les hôpitaux de très grande couronne comme Nemours, Pontoise ou Rambouillet. Ce n’est pas seulement pour les soignants, mais aussi pour les malades. On est prêt à en faire d’autres, j’ai prévenu les présidents de départements. Par ailleurs, ce n’est pas une solution transports, mais c’est une solution qui répond à la demande : nous ouvrons des internats de lycée pour accueillir les soignants qui travaillent très loin. Le premier d’entre eux a ouvert à Provins. Les hôpitaux de la Seine-Saint-Denis me demandent la même chose, pour accueillir les soignants de ce bassin de vie qui n’ont pas envie de traverser toute l’Île-de-France et préféraient pouvoir deux ou trois jours par semaine avoir une chambre dans l’internat.

► Voir le replay de Parigo et l'entretien de Valérie Pécresse.
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