Hausse des dénonciations pendant le confinement : “Un citoyen ne peut pas s’improviser justicier”

Un policier en train de mener des contrôles à Paris, dans le cadre du confinement contre la propagation du coronavirus, le 19 mars dernier (illustration). / © IP3 PRESS/MAXPPP
Un policier en train de mener des contrôles à Paris, dans le cadre du confinement contre la propagation du coronavirus, le 19 mars dernier (illustration). / © IP3 PRESS/MAXPPP

Alors que certains habitants appellent la police pour signaler des voisins qui ne respecteraient pas selon eux le confinement, des élus soulignent l’importance de "ne pas encombrer le 17".

Par Pierre de Baudouin

La région parisienne ferait-elle face à une invasion de corbeaux ? A Paris, Frédérique Calandra, la maire LREM du XXe arrondissement, a envoyé un message à ses administrés dès les premiers jours du confinement pour signaler le risque de saturation du 17, face aux nombreux appels dénonçant des manquements aux restrictions de déplacements. "On a eu une avalanche de signalements abusifs et parfois malveillants, raconte l’élue. Des mails, des SMS, des tweets, et même des photos où l’on pouvait reconnaître des personnes, ce qui pose en plus un problème de légalité. Je n’exagère pas, et ce n’est pas un phénomène isolé à mon arrondissement."

"La voisine d’une habitante, qui était descendue une heure avec son enfant en bas âge dans la cour de sa copropriété, a par exemple menacé d’appeler la police", explique Frédérique Calandra.

Un citoyen ne peut pas s’improviser justicier

La maire précise ne pas avoir "lancé un appel" mais "juste demander de ne pas encombrer le 17" : "C’est un numéro d’urgence. C’est comme le 15 ou le 18, on ne les appelle pas pour déboucher un lavabo. Un citoyen ne peut pas s’improviser justicier. La police, les juges et les procureurs sont les seuls aptes à déterminer qui enfreint ou non la loi."

L’édile demande ainsi "un peu plus de tolérance et de compassion" pour certains habitants touchés par des conditions difficiles de confinement, notamment "les familles monoparentales et défavorisées, ce qui concerne ultra-majoritairement des femmes". "Quand on vit entassé dans des petits espaces, on n’a pas d’autre choix que de descendre avec tous ses enfants en même temps quand on sort de son appartement, insiste l’élue. Et quand il s’agit de faire les courses plusieurs fois par semaine, avec plusieurs mômes qu’on ne peut plus faire garder, en portant des kilos… Il faut se mettre à la place des gens."
Frédérique Calandra souligne ceci dit "faire le distinguo entre la délation, futile, et les signalements justifiés, quand il y a des anomalies graves" : "C’est le cas pour de gros regroupements. Il y a des signalements utiles, pour de vraies nuisances. Il faut juste faire preuve de discernement." Depuis la mise en place des règles de confinement, la maire indique que 29 gardes à vue pour des cas de récidives ont été décomptées dans son arrondissement.

L’édile informe par ailleurs qu’il existe dans le XXe "un numéro spécial, mis en place bien avant la crise sanitaire, pour joindre une cellule d’écoute et recueillir des doléances sur des sujets parfois graves de la vie quotidienne mais qui ne relèvent pas du 17".

A Montgeron, une polémique après l'appel de la mairie aux "témoins du non-respect de confinement"

Si le phénomène de dénonciation touche inégalement les quartiers de la capitale et les communes franciliennes, il est parfois banal, au niveau national. D’après le syndicat Alternative Police, contacté par franceinfo, la délation peut représenter parfois jusqu'à 70 % des appels dans certaines grandes agglomérations.
Du côté de Montgeron, en Essonne, c'est un appel de la mairie qui a provoqué la controverse. Dans un texte daté du mercredi 8 avril, la maire LR Sylvie Carillon dit "remercier sincèrement" les habitants pour leur "civisme" qui, "dans leur immense majorité", "respectent en effet bien le confinement". Mais une phrase a suscité de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux et de la part de l'opposition  : "Si vous êtes témoins du non-respect de confinement, je vous invite à le signaler à la police municipale (…) ou nationale (…) afin que les forces de sécurité puissent intervenir dans les meilleurs délais".
"En tant que citoyen, est-ce qu’on est apte à juger du droit de sortie des voisins qu’on voit passer dans la rue ? C’est impossible, alerte Stefan Milosevic (SE), conseiller municipal à Montgeron. Certes, il y a eu sur les réseaux sociaux une forme d’acharnement et des mots un peu durs envers la mairie suite à la polémique, avec des références historiques peu glorieuses à la Seconde Guerre mondiale qu’on ne se serait pas permis d’utiliser. Mais le message de la maire est contre-productif, alors que les forces de l’ordre ont signalé le risque d’engorgement des appels au 17. Si même les policiers sont contre, pourquoi des élus devraient pousser vers cette solution ?"
Stefan Milosevic pointe surtout du doigt un "caractère discriminatoire" : "Le courrier a été placardé spécifiquement à l’Oly et à la Forêt, deux quartiers populaires de la commune. J’ai demandé auprès du commissariat, il y a des abus partout. Ça concerne tout autant les quartiers cossus, où il y a d’ailleurs moins de contrôles."

Face aux critiques, la maire s’est défendue via un communiqué. "J’assume totalement le courrier que j’ai adressé et suis profondément choquée par l’utilisation de mots ou de références historiques totalement inappropriées, explique Sylvie Carillon. Je rappellerai donc à ceux qui l’ignorent que la délation est le fait de donner des informations concernant un individu pour des motifs contraires à la morale. En l’espèce, c’est donc tout le contraire."

Il n’était pas question d’appeler à la délation

Contactée, la mairie parle d’une "mauvaise interprétation" : "Le courrier avait été rédigé après avoir reçu des plaintes dans ces quartiers. Il n’était pas question d’appeler à la délation, et de contacter la police pour dire qu’un tel est sorti plus d’une heure… Le message était certes assez général, dans le souci de ne pas stigmatiser le quartier, mais il visait les réunions de parfois 10-15 personnes dans les halls d’immeubles, et parfois des dealers. C’est une question de sécurité, dans le contexte actuel."

Stefan Milosevic, lui, déplore un "message complètement flou". "On aurait préféré voir davantage de messages de partage et de solidarité, affirme-t-il. Par exemple pour monter un réseau d’entraide pour la confection de masques, qui pourrait nous être bien utile pour le déconfinement."

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