Un industriel “admirateur” du fascisme choisi pour baptiser une passerelle à Puteaux

Constituée de 510 tonnes d’acier, longue de 145 mètres et construite en 450 jours de travaux d’après la mairie, la passerelle François-Coty relie l’île de Puteaux à la ville. / © Christophe Grébert / MonPuteaux.com
Constituée de 510 tonnes d’acier, longue de 145 mètres et construite en 450 jours de travaux d’après la mairie, la passerelle François-Coty relie l’île de Puteaux à la ville. / © Christophe Grébert / MonPuteaux.com

Pour baptiser sa nouvelle passerelle, la mairie de Puteaux (Hauts-de-Seine) a choisi de rendre hommage au père de la parfumerie moderne François Coty, qui a promu le fascisme et l’antisémitisme dans les années 1930. De quoi susciter l’incompréhension chez l’opposition.

Par Pierre de Baudouin / France 3 PIDF

Le nom du parfumeur n’est pas passé sous le nez de l’opposition. Puteaux, à l’Ouest de Paris dans les Hauts-de-Seine, a baptisé sa nouvelle passerelle, ouverte début septembre, en mémoire de François Coty : le père de la parfumerie moderne et grand public, et l'un des hommes les plus riches de France en son temps. Si cet industriel et ancien sénateur corse né en 1874, aujourd’hui largement méconnu, « fut le plus grand industriel français du parfum au début du XXe siècle » comme le met en avant sur son site la municipalité, l’homme fut aussi un soutien actif de l’extrême droite.

L’entrepreneur a en effet créé en 1928 L'Ami du peuple, un « journal très antisémite, à l’origine de la première grande campagne antisémite en 1931 et 1932 » dans le pays, comme l’explique Laurent Joly, directeur de recherche au CNRS spécialisé dans l’étude de l’antisémitisme. « C’était un grand admirateur de Benito Mussolini, qui rêvait comme d’autres à l’époque de voir le fascisme appliqué en France, raconte l’historien. Il a d’ailleurs créé une ligue ouvertement fasciste, la Solidarité française. »

"Une faute politique"

Le Canard enchaîné, dans son numéro publié ce mercredi, rappelle par ailleurs que François Coty avait, dans les années 1920, racheté Le Figaro. Dans un édito daté de 1933 d’après l’hebdomadaire, l’industriel qualifiait de « bolchéviste » et d’« israélite » un certain Albert Einstein, qui venait de se voir proposer une chaire au Collège de France.
L’image controversée de François Coty a ainsi poussé Christophe Grébert, conseiller municipal d’opposition (sans étiquette), à s’insurger contre l’hommage rendu par la mairie à celui qu’il accuse d’être un « admirateur du nazisme et du fascisme ». « Il y a une certaine symbolique derrière un pont, c’est le contraire d’un mur, d’un obstacle, soutient l’élu. On aurait pu trouver une personnalité qui symbolise l’humanisme, la paix, le lien… Là, il y a une erreur de casting. Certes, personne n’est jamais ni tout noir, ni tout blanc, mais c’est une faute politique de nommer un équipement public en référence à quelqu’un qui s’est si lourdement trompé vis-à-vis de l’Histoire, en soutenant le fascisme et l’antisémitisme. »

François Coty, un "Mussolini raté"

Si la mairie défend sur son site que l’industriel « installa une usine sur l'île de Puteaux », Christophe Grébert a bien du mal à comprendre le choix de l’exécutif : « Il n’appartient même pas véritablement à l’Histoire de Puteaux. Ce nom aurait dû rester oublié, alors pourquoi le déterrer ? Ça me rend triste pour les habitants. »
Même étonnement du côté de Laurent Joly. L’historien, qui note que le stade de l'AC Ajaccio porte certes également le nom de l’entrepreneur (il fut élu maire de la ville corse de 1931 et 1934), le chercheur qualifie François Coty de « Mussolini raté qui n’a pas vraiment laissé de trace dans l’Histoire ». « C’est un personnage très peu intéressant, peu intelligent, avec une plume sans talent, juge-t-il. Il a essayé de percer en politique grâce à son argent en finançant des journaux d’extrême droite et des mouvements comme l’Action française, mais il est resté sans envergure dans le milieu nationaliste. »

Un industriel ruiné et jusqu’ici largement oublié

L’historien rappelle aussi que l’industriel, devenu milliardaire grâce au parfum, a fini sa vie ruiné après le krach de 1929 : « Il est mort en 1934 d’une façon assez minable, et après son décès tout a disparu, c’est resté un épiphénomène ». Si son nom peut faire polémique, la passerelle semble par ailleurs – d’un point de vue beaucoup plus pratique – difficile à traverser pour certains habitants.
L’accès au pont, censé être ouvert aux piétons et aux cyclistes, est en effet compliqué pour les deux-roues d’après Christophe Grébert : « Il n’y a pas de rampe d'un des deux côtés, c’est mal pensé. On a débloqué 10 millions d’euros pour une passerelle à laquelle on ne peut pas accéder sans emprunter un ascenseur ou enjamber des escaliers. » Le pont a pourtant reçu le prix interdépartemental de l’innovation urbaine au début du mois.
Contactée, la mairie de Puteaux, menée par l’édile LR Joëlle Ceccaldi-Raynaud, n’a pas répondu à nos sollicitations. La maire a ceci dit partagé sur Twitter, après la publication de notre article, un message de Véronique Coty, présidente de l’association François Coty, « pour rétablir la vérité » d'après elle. « Génie de la parfumerie et homme d’affaires hors pair, il lui est arrivé de tenir des propos malheureux, qu’il a reconnus aussitôt et pour lesquels il a présenté ses excuses publiquement le 8 septembre 1933 à Genève, lors du congrès juif mondial, écrit cette « arrière-arrière-petite-fille » de l’entrepreneur. François Coty n’était pas un extrémiste. Il était, comme la plupart des industriels de l’époque, nationaliste, germanophobe et résolument anti-communiste. »

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