Dans la tête de l’incendiaire de la rue Erlanger

Début février 2019, un incendie a ravagé un immeuble de la rue Erlanger. Une femme a été arrêtée. Jugée à Paris, les experts psychiatres ont conclu lors de l’instruction que l’accusée était accessible à la sanction pénale.

Le docteur Daniel Zagury est le premier expert psychiatre à s’avancer à la barre. Crâne dégarni, moustache grise, à 73 ans, l’homme est un habitué des cours d’assises. Les tueurs en série Guy Georges, Patrice Alègre ou Michel Fourniret sont passés "entre ses mains".

S’agissant d’Essia Boulares, l'accusée, il l’a vue une dizaine de fois entre décembre 2019 et août 2021. Sans presque jamais regarder ses notes, pendant plus de deux heures, il expose les résultats de ses observations cliniques et formule en introduction cette question qu’il s’est posée dès le début : "Les soins sont-ils possibles face à usage ancien et répété de toxiques ?".

Dans une salle comble, les mots de Michèle Boulares, la mère de l’accusée, résonnent encore : "C’était toujours la même chose. Elle était hospitalisée et puis au bout de trois-quatre jours d’hospitalisation où elle était cadrée, on me disait 'elle est formidable votre fille, elle n’a pas de problème'. Et on la laissait sortir". Alors, fallait-il ou pas laisser sortir Essia Boulares de l’hôpital Sainte-Anne le 30 janvier 2019 ?

Un parcours psychiatrique qui donne le tournis

Hospitalisée une trentaine de fois pour ses troubles mentaux et ses addictions, le parcours d’Essia Boulares est une "suite lancinante de décompensations brèves, hospitalisations, stabilisations et rechutes sous l’effet de l’alcool et des drogues consommées dans le but d’une défonce", déclare le psychiatre pour qui "la lecture de son parcours psychiatrique donne le tournis".

Bipolarité, TDAH (Trouble et Déficit de la Concentration et de l’Hyperactivité, ndlr), personnalité borderline : plusieurs diagnostics ont été émis précise le docteur Zagury, mais ils ont été posés essentiellement en relation avec sa toxicomanie. "Elle exprime très clairement sa quête d’apaisement par le cannabis. Chez elle, le cannabis et l’alcool ont une visée anxiolytique et représente un défi face à ceux qui tentent de la sevrer. Assia Boulares dit : 'je ne supporte pas la réalité'", poursuit-il.

Daniel Zagury hausse le ton et ajoute : "ce n’est pas qu’elle ne la comprend pas (la réalité), elle ne la supporte pas. Toute la différence est là". "L’alcool et la drogue sont positivés et son instabilité est valorisée par opposition à un train de vie bourgeois", indique l'expert.

Dans le box, l’accusée, cheveux tirés en arrière, chemise blanche rayée sous un gilet gris, a le menton posé sur sa main. Un peu plus tôt, son avocat Maitre Schapira, avait déclaré à la cour que sa cliente avait fait le choix de ne pas prendre l’intégralité de ses médicaments afin de tenir le rythme des audiences. Son traitement actuel induit d’importants effets secondaires avec une forte somnolence. Les heures passant, ses yeux clignent, de fait, de plus en plus. Pour l’expert, le diagnostic de personnalité borderline s’affirme davantage avec "une instabilité majeure, des émotions fluctuantes, une intolérance à la frustration, de l’alcool et une dépendance aux toxiques. Ses épisodes psychotiques sont aussi spectaculaires que brefs mais ils sont induits par la prise de toxiques".

L’expert reprend les multiples auditions de l’accusée et affirme "l’ensemble de ses déclarations exclut un geste délirant. Dans un contexte de vengeance et d’exaspération, une femme provoque un départ de feu. À partir de là, avec le déclenchement, elle a conscience de la suite et du feu, sans pour autant se douter des conséquences dramatiques. Sur un plan médico-légal, il est exclu que le discernement ait pu être aboli au moment des faits", martèle Daniel Zagury.

Altération ou abolition du discernement ?

"Quelle est la différence entre l’altération et l’abolition du discernement ?", questionne le Président de la cour d’assises.

"L’abolition c’est quand rien d’autre que la maladie aliénante peut expliquer ou éclairer l’acte. À notre avis (4 experts psychiatres ont vu l’accusée, ndlr), elle ne répond pas à ce critère. Les actes qu’elle a commis sont en rapport avec des dispositions caractérielles, son immaturité et son intolérance à la frustration qui la caractérisent", répond-il. À contrario, "la pleine responsabilité ce n’est pas un état mental satisfaisant mais l’absence de pathologie. Il est difficile dans le cas d’Essia Boulares de ne pas tenir compte de ses troubles de la personnalité donc nous nous sommes orientés vers une altération ; c’est un avis technique", affirme cet expert.

Les troubles borderline concernent 2,5% de la population en France, ce n’est donc pas parce qu’on souffre de ces troubles qu’on va mettre le feu !

Daniel Zagury

Le docteur Zagury estime que le cas d'Essia Boulares soulève la question de la prise en charge psychiatrique de tels sujets : lorsqu'un délirant psychotique présente des troubles majeurs, la loi permet après constatation clinique de son état d'aliénation, de l'isoler, de le traiter contre son consentement jusqu'à stabilisation des troubles ; mais dans le cas d'un sujet présentant une addiction à l'alcool et aux toxiques, rien de tel n'est possible en dehors de courtes périodes de décompensation délirante, comme cela était le cas pour Essia Boulares. "Dans l’ hypothèse d’une culpabilité prononcée, l’injonction de soins serait opportune", conclut Daniel Zagury.

Le Président l’interroge alors sur la prise en charge thérapeutique de ces troubles. "C’est l’alliance thérapeutique", répond le psychiatre, c’est-à-dire la relation médecin/patient inexistante dans le cas d’Essia Boulares lors de ces multiples hospitalisations. "Si on faisait l’historique de tous les médicaments qu’elle a reçus pendant toutes ces années, on n’aurait plus le Vidal ", assène-t-il à la barre.

La responsabilité de la psychiatrie

"Était-elle consciente ? Malade ? Ivre ? Droguée ? Ou tout simplement meurtrière ?", a questionné le frère de Pascale, décédée, lors de son témoignage lundi.

Depuis le début du procès, beaucoup de parties civiles assistent aux débats, espérant trouver des réponses aux questions qui les traversent. Essia Boulares est sortie de l’hôpital Sainte-Anne où elle était internée sous contrainte, 5 jours avant le drame. Deux jours plus tôt médecins et justice estimaient que son état était incompatible avec une sortie. Alors pourquoi cette sortie énigmatique ?

"Très honnêtement, après avoir lu l’ensemble du dossier, je n’ai rien vu à redire de la prise en charge de madame Boulares. Le problème ce sont les illusions d’optique : après un drame d’une telle ampleur, on refait film à l’envers et on se dit, 'si les psychiatres avaient fait leur bulot, etc…' C’est une illusion d’optique", proclame Daniel Zagury. Il hausse le ton soulignant le contexte général de la psychiatrie aujourd’hui : "la question mérite d’être posée dans certaines affaires au regard de l’état catastrophique de la psychiatrie dont tout le monde se moque et dont on ne parle qu’à l’occasion de faits-divers !".

Les psychiatres auraient pu la garder mais selon lui, il n’y avait pas de justification thérapeutique et cela aurait été contraire à la loi "ceux qui déclarent aujourd’hui que la psychiatrie n’a pas fait son travail sont ceux là-même qui dénoncent une soviétisation de la psychiatrie. Remettre en doute le bien fondé des décisions des psychiatres, c’est une façon de leur faire supporter la responsabilité de ce qui s’est passé ? C’est une acte obscène", dit-il d’un ton agacé.

Assia Boulares n’a pas allumé le feu parce qu’elle entendait des voix affirme-t-il et "mettre le feu ne réclame ni une intelligence, ni une force physique particulière. C’est une infraction dans laquelle les femmes sont un peu plus représentées du fait de l’absence de force physique. C’est un grand classique de la criminologie". 

Interrogé par les parties civiles sur les perspectives d’avenir pour l’accusée, l’expert reconnait son ignorance : "il y a des parcours qui commencent de façon catastrophique et se stabilisent ensuite. Il y a le virage de la quarantaine (Essia Boulares a 44 ans aujourd’hui). Donc bien malin qui pourra dire ce qu’il en sera, mais c’est de l’ordre du possible".

Des propos tenus par les experts à la barre aujourd’hui, le public aura noté toute la difficulté d’apporter des réponses cartésiennes à des comportements et des troubles de la personnalité qui ne le sont pas. Frustration encore. L’accusée, elle, affiche un air las. Fatigue ? Sentiment de déjà entendu ? Un peu des deux sans doute. Des psychiatres, elle en a vu des dizaines depuis son adolescence.

Les experts ajoutent que sur le plan psychiatrique, Essia Boulares ne présente plus actuellement d'état dangereux dans la mesure où elle est traitée et ne prend plus de toxiques. Toutefois, il a fallu interrompre sa détention à la maison d’arrêt de Fleury-Merogis où son suivi médical était comparable à un suivi ambulatoire en centre médico-psychologique. Sans avoir la contrainte de prendre ses médicaments, elle ne respectait plus son traitement. Elle est actuellement placée à l’Unité Hospitalière Spécialement Aménagée de Villejuif qui prend en charge des personnes détenues nécessitant des soins psychiatriques en hospitalisation complète.

Si les jurés retiennent l’altération de son discernement, elle encourt jusqu’à trente ans de réclusion. Sinon, Essia Boulares risque la perpétuité. Le verdict sera rendu le 23 février.

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