ENQUÊTE : "Pourquoi j'ai démissionné de l'Éducation nationale" : trois professeurs témoignent

Les chiffres des démissions ont triplé en dix ans : 2 286 dans le premier et second degré dans l'enseignement public en 2021, quand on en comptait 364 en 2009. Nathalie et Sylvie, affectées à l'académie de Créteil, comme Yoann rattaché à l'académie de Versailles, ont décidé de démissionner. Ils témoignent.

Administration lourde, zéro reconnaissance, infantilisation du système, changement d'affectation chaque année, toutes ces raisons ont fini par pousser Nathalie, Sylvie, et Yoann à poser leur démission après des années d'enseignement. Pourtant, tous les trois avaient fait le choix de devenir profs. Tous ont aimé enseigner. En chœur, ils avancent que c'est "le système" qui ne leur convenait plus.

Nathalie, professeur d'Économie-Gestion en Seine-Saint-Denis

Nathalie Portois quitte l'Education Nationale fin juin 2020 après plus de 30 ans comme professeur d'Économie-Gestion, principalement en lycée d'enseignement professionnel. Le déconfinement rimera avec liberté pour elle.

Je me dis que j'ai bien fait de partir à temps

Nathalie Portois, ex-professeur

"Je ne regrette pour rien au monde mon choix et quand je vois comment aujourd'hui, mes ex-collègues sont traités, je me dis que j'ai bien fait de partir à temps." Nathalie obtient son concours en 1995 après avoir été six ans contractuelle dans l'académie de Créteil. "Il m'a fallu, un premier été comme contractuelle pour savoir que c'était vraiment ce métier que je voulais faire, tellement mes élèves me manquaient et changer d'affectation me plaisait, car ça me permettait de me familiariser avec d'autres équipes et des méthodes de travail ", raconte-t-elle.

Au bout de la sixième année comme contractuelle, elle se lance et passe le concours qui lui semble difficile, tant elle voyait des collègues échouer au concours au bout de plusieurs années. "J'ai réussi en étant 3e au concours et j'ai eu mon premier poste en Seine-Saint-Denis au lycée Voillaume à Aulnay-sous-Bois et j'ai souhaité y rester 12 ans tellement, j'ai adoré l'équipe pédagogique et le soutien du chef d'établissement. Ça compte beaucoup ou plutôt ça comptait beaucoup avant", corrige Nathalie.

Décrit ainsi, l'univers de Nathalie paraît formidable. Seulement, les difficultés apparaissent et elle sent qu'elle commence à puiser dans ses ressources. Elle demande sa mutation à l'académie d'Orléans-Tours.

"Je voulais un environnement plus vert, plus calme et plus serein pour mes enfants. J'ai obtenu ma mutation, car j'avais accumulé assez de points pour l'obtenir, c'est un des avantages d'avoir été en Zone d'Éducation Prioritaire, pendant plus de 12 ans ", dit-elle en riant. Après 3 ans dans l'académie d'Orléans-Tours, elle demande à revenir en Île-de-France pour des raisons familiales. "Je n'ai eu aucun souci pour revenir dans l'académie de Créteil, les portes étaient grandes ouvertes", se souvient-elle en riant à nouveau.

Elle sera affectée à Chelles en Seine-et-Marne pendant cinq ans et redéménage, car elle est de nouveau affectée à Aulnay-sous-Bois. "J'étais déjà bien usée, je commençais à avoir une dépression pour laquelle je me suis fait suivre bien évidemment, mais je sentais que ça devenait très critique." Nathalie redemande une mutation et son dernier poste sera à Avon près de Melun en Seine-et-Marne. "Je savais que c'était ma dernière affection. Je commençais déjà à trouver le temps long et je ne me voyais pas finir ma carrière à l'Education nationale, mais je n'avais pas encore de solution, car j'étais tellement dans une dépression profonde, ce qui m'a conduit à un burn-out dans mon dernier établissement où j'ai tenu 3 ans."

Nathalie explore différentes pistes en interne, mais ne trouve aucune solution. On lui propose, soit de s'orienter pour devenir chef d'établissement, soit inspecteur pédagogique, voire un détachement. Mais ce que souhaitait Nathalie, c'était une disponibilité, mais elle essuiera trois refus, ou un temps partiel, qu'elle finira par obtenir pour raison de santé au bout de quatre refus. "J'avais besoin d'un temps partiel pour me reposer, me ressourcer et je l'ai obtenu très difficilement, à chaque fois, c'était refusé toujours par le même motif : besoin de service". C'est durant ce temps partiel, que Nathalie arrive à se réparer et découvre la sophrologie. Convaincue du bien-être thérapeutique, elle propose des ateliers à pratiquer en classe pour accompagner les élèves à dépasser et canaliser leur stress, pour passer leur baccalauréat.

Son chef d'établissement, réfractaire, refuse qu'elle anime ses ateliers, car considérés comme "hors cadre pédagogique". Nathalie sera inspectée. "Je suis certaine que cette inspection a été demandée, en plus comme j'entamais un chemin de reconversion vers la sophrologie, on ne m'a pas épargnée. De toute façon, c'est comme ça, à l'Éducation nationale, si on ne rentre pas dans le moule, on est mal vu. Les élèves, ça, ils le savent très bien, mais ce qu'ils ignorent, c'est que nous les professeurs, ont subi le même sort. Si par exemple, j'avais été professeur de français, où le travail de respiration est régulièrement fait quand un atelier théâtre est mis en place, j'aurais pu le faire. Mais se relaxer pour mieux se recentrer et donc se concentrer, est un atelier non-compatible pédagogiquement pour un enseignant d'éco-gestion", se désole Nathalie.

Le système, tel qu'il est devenu, ne m'a pas permis de prendre soin de moi

Nathalie Portois, ex-professeur

Ce qui la fera partir, c'est le manque de reconnaissance, et le manque de liberté qui ont disparu au fil des années. "Au fur et à mesure, au bout de 20 ans, j'ai vu mon début de carrière où je découvrais tout et où je me suis investie à 200 %, et tout le temps pour tout, et pas de reconnaissance de l'administration et de l'institution. La seule reconnaissance, c'est celle des élèves, mais au fil du temps ça ne suffit plus et il y a aussi ce manque de liberté parce que c'est un système qui nous infantilise beaucoup.

Nathalie profite de ces deux ans de disponibilité pour entamer son nouveau projet professionnel. "Il fallait vraiment que je me sauve de cette institution même si j'ai adoré mon métier. C'est un métier formidable et où j'ai aimé le contact avec les collègues, les élèves, les parents, mais malheureusement le système, tel qu'il est devenu, ne m'a pas permis de prendre soin de moi ", conclut-elle.

Nathalie ouvre son cabinet de sophrologie à Vaux-le-Pénil et décide de définitivement quitter l'Éducation Nationale. Elle retourne une dernière fois au rectorat de Créteil en juin 2020 pour signer sa lettre de démission et n'obtient aucune indemnité. " J'avais tellement hâte que tout ça s'arrête que j'ai vite signé. La liberté n'a pas de prix", souffle-t-elle.  

Sylvie, professeur des écoles pendant 18 ans dans le Val-de-Marne 

L'infantilisation, c'est ce que dénonce aussi Sylvie le Caoussin, professeur des écoles pendant 18 ans. Elle ne bénéficiera pas de la loi du 31 décembre 2019 relative à la procédure de rupture conventionnelle dans la fonction publique et qui a permis à beaucoup d'enseignants de pouvoir demander leur démission. Elle aura eu le déclic bien avant, puisqu'elle décide de démissionner fin juin 2017.

Francilienne, et hôtesse de l'air, Sylvie veut se poser et décide de passer le concours des professeurs des écoles qu'elle réussira en 1999. Heureuse, elle débute sa carrière, là où elle l'a demandé, à Champigny-sur-Marne dans l'académie de Créteil. Elle est affectée à l'école élémentaire Anatole France, en zone d'éducation prioritaire, quartier Bois l'Abbé, réputé difficile. La toute nouvelle enseignante rejoint une équipe dynamique.

"J'étais dans une équipe solide et installée avec des collègues qui étaient là depuis des années et plus anciennes que moi. La plupart avaient au moins 10 ans d'ancienneté dans cet établissement. Je suis restée essentiellement en charge du CP et CE1, mais à un moment donné, j'ai senti que je n'étais plus en phase avec le système." 

Sylvie a eu envie de partir, elle prend conscience du système qui selon elle, enferme, prend les élèves pour des pions, et ne les voit que comme des têtes qu'il faut remplir sans les prendre dans leur globalité. "Dans une classe de trente élèves, il y a trente individus différents et le système ne prend pas en compte cela, car il est loin de la réalité du terrain ", confie elle.

C'est dans sa recherche pédagogique pour animer des ateliers pour accompagner des élèves, qu'elle trouvera le chemin de sa reconversion professionnelle. Elle suit une formation de Brain Gym et l'importance du corps et des mouvements dans les apprentissages. Elle met en place ces ateliers et découvre que ça fonctionne bien. "J'ai découvert que ça permettait aux élèves de se ressourcer et de se recentrer. J'ai mis ça en place, je faisais l'éveil du cerveau, les matins, la veille d'une évaluation, mais aussi pour des retours de récréation difficiles. Ça faisait du bien aux élèves et ils avaient plus envie de travailler, car c'est souvent ce qui manque aux élèves l'appétence..."

Sa directrice la pousse à en parler à l'inspectrice de circonscription. Celle-ci, ouverte aux nouvelles méthodes, la félicite et l'encourage. Sylvie formera même ses collègues, gratuitement et sans compter ses heures. Viendra un changement de direction, et Sylvie se heurte à l'hostilité du nouveau directeur.

J'ai surtout vu que le côté sectaire, c'était l'éducation nationale en fait..

Sylvie, ex-enseignante

"J'ai eu un directeur deux ans de la retraite qui m'a dit un jour que mes méthodes étaient sectaires, donc ça s'est arrêté. Moi, j'ai surtout vu que le côté sectaire, c'était l'Education nationale en fait..." Autre aspect difficile, "le jugement d'en haut" comme le dit Sylvie.. "Prenons l'exemple des évaluations nationales", explique-t-elle, "on est un bon professeur, si on a de bons résultats aux évaluations nationales, oui d'accord, mais on ne part pas sur le même pied d'égalité. En étant enseignant en Rep +, les résultats ne vont pas être pareil que dans un établissement dans le 16e arrondissement de Paris, et ça ne veut pas dire, que l'enseignante dans le 16ème est meilleure", conclut-elle.

"D'autant", ajoute-t-elle "que les difficultés qu'il y a, selon les établissements et les effectifs dans les classes de plus en plus chargées, ne sont pas pris en compte dans ce type d'évaluations". Cette homogénéité des demandes exigées par "en haut" ont fini par peser lourdement sur Sylvie qui côtoie aux quotidiens ses élèves et qui les connaît. "La réalité du terrain est toute autre, et ce ne sont ni les évaluations nationales, ni les changements des programmes qui nous demandent un travail énorme, qui vont répondre aux besoins des élèves, en tout cas sûrement pas à ceux, qui ont besoin d'être accompagnés et qui ont des difficultés pour assimiler les enseignements", rajoute-t-elle.

En arrêtant ces ateliers de Brain gym, c'est à ce moment-là, que Sylvie se dit, qu'il faut qu'elle parte. Elle demande un 75 %, puis un 50 % et poursuit sa formation pour devenir kinésiologue. "Je savais que je pouvais aider les élèves, les parents et mes collègues autrement en me formant à ce métier, alors j'ai demandé ma mise en disponibilité pour étudier la viabilité de mon projet ", raconte Sylvie.

Au bout de deux ans, on lui demande de choisir : soit elle revient dans sa classe, soit elle quitte l'Éducation Nationale. Elle signe sa démission en juin 2017. Grosse surprise, elle reçoit un coup de téléphone fin août de son école pour savoir si elle revenait à la rentrée. "Personne n'avait été mis au courant de ma démission donc personne n'avait été nommée pour me remplacer, j'imagine. Je remercie chaque jour d'avoir quitté l'Education nationale ", s'écrie-t-elle soulagée. Elle partira aussi sans aucune indemnité.

"Quand j'ai arrêté ce métier, le soir presque, je m'ennuyais, car je n'avais plus rien à préparer ou à corriger. Ça, c'est quelque chose dont on ne se rend pas compte quand on est dans le métier, on a une surcharge cognitive continuelle sur ce qu'on va faire... Un enseignant ce n'est pas 8h30-16h30, moi je travaillais jusqu'à 23 heures tous les soirs et tous les dimanches", conclut-elle.

Yoann Pinheiro, professeur des écoles pendant 8 ans dans les Yvelines

Natif des Yvelines, Yoann a toujours rêvé de devenir prof. "J'ai toujours eu envie d'être professeur déjà depuis le collège. Alors j'ai ensuite fait une licence d'histoire, car c'était une matière que j'apprécie beaucoup et comme, à l'époque, il fallait avoir une licence pour passer le concours, j'ai suivi ce parcours et après, je me suis inscrit au Master qui préparait le concours.

Quand il obtient le concours, il est fou de joie et d'heureux d'être rattaché à l'académie de Versailles. Mais le revers de la médaille ne tarde pas à apparaître. Yoann va débuter comme remplaçant. "J'ai été baladé de circonscription en circonscription avec pas mal d'affections différentes dans l'académie de Versailles. J'ai fait tous les niveaux. J'étais chaque année, à refaire des vœux, changer de ville, d'établissement. J'ai tout eu, de la petite section au CM2, mais j'ai eu essentiellement des élémentaires du cycle 3." (CM1/CM2)

Au début, il trouve cela très formateur, mais au bout de plusieurs années, il commence à trouver le temps long et voudrait se poser dans un établissement. La goutte d'eau qui fera déborder le vase sera sa dernière affectation. "Je me suis retrouvé TRS, Titulaire Remplaçant Secteur, donc on se retrouve à remplacer des collègues qui sont soit à temps partiel souvent des jeunes mamans qui ont des enfants de moins de trois ans, soit des directeurs déchargés certains jours par semaine pour qu'ils puissent quitter leur classe et faire leur travail de direction ; c'est variable un jour ou deux selon les établissements", explique -t-il. Mais c'est ce genre de poste qui est en général attribué aux débutants. Quand Yoann a cette affectation, il doute de son avenir au sein de l'institution.

Seulement, il a peu de points et ne peut espérer mieux. Célibataire, sans enfants, il voit chaque année, des collègues qui ont plus de points liés à leur situation familiale, mais ayant moins d'ancienneté que lui, obtenir un poste stable. "Je passais systématiquement après tout le monde. J'aurais voulu pouvoir rester et m'investir. Chaque année, je faisais connaissance avec des élèves, des parents, des collègues avec qui des projets étaient montés et qui se poursuivaient parfois l'année suivante, mais sans moi puisque je ne restais pas", explique Yoann. Une précarité émotionnelle qui finira par faire fuir Yoann. À cela, s'ajoutait un travail administratif de plus en plus lourd et qui ne trouvait aucun suivi ensuite.  

Il est quasi impossible de quitter l'académie de Versailles

Yoann, ancien enseignant

Et le déclic, c'est le jour où affecté à une heure et quart de chez lui, il n'a pas pu se rendre à une formation, car il n'avait pas eu l'information. "On m'a enlevé 0,0001 point, ce qui est ridicule en soit, mais ceci a fait la différence et donc je suis passé après tous ceux de la même année que moi. " L'année où il veut démissionner, en 2019-2020, il ne prend pas la décision tout de suite. Mais il se rend compte, dès la rentrée, qu'il en a vraiment ras le bol et contacte l'inspection académique. Très bien reçu, on lui fait comprendre qu'on ne pouvait rien me garantir. "Moi ce que je souhaitais, c'était d'avoir vraiment un poste fixe et en partant, j'ai compris que personne ne pouvait m'aider. "                                                             

Autres raisons qui lui ont donné envie de démissionner, l'enfermement. "On est enfermé dans l'académie de Versailles, c'est presque impossible d'en sortir avant 20 ans. Je l'ai vu avec des collègues qui étaient pendant des années dans l'académie et qui étaient, soientt éloignés de leurs maris, voir certains de leurs enfants, pendant plusieurs années, et le seul choix étaient pour eux de demander une disponibilité, ou de démissionner." Et de poursuivre : " Ce ne sont ni les élèves ni les parents qui m'ont fait partir, c'est même eux qui m'ont fait tenir. Mais, j'avais de plus en plus de frustration par rapport à la disparité des élèves. À cela, s'ajoutaient le temps de travail et l'énergie folle, que je mettais à préparer mes cours et les projets. Au-delà du scolaire, il y a le travail sur le social, sur la manière d'aborder la relation avec les autres, avec certaines familles dans certains quartiers. Chaque année, je devais refaire mes preuves. Ça m'a épuisé."

Les changements de programme scolaire ne lui ont pas facilité la tâche. "On passe un temps fou à faire des réunions, proposer des pistes de travail qu'on nous demande, pour qu'au final, on ne retienne rien, et les programmes sont préparés sans nous." Il réalise qu'il ne peut plus continuer avec cette incertitude des affectations tout en faisant son travail à fond. Il se renseigne pour démissionner. "Mes amis et mes collègues ont été très surpris, car pour eux, c'était le métier que je voulais faire et j'avais l'air épanoui. On m'a dit, tu vas faire une connerie, tu quittes la sécurité de l'emploi, mais sur le moment, c'était décidé dans ma tête et j'avais un projet celui de devenir professeur particulier pour des élèves qui ont des troubles de l'attention et qui souffrent de phobies scolaires, et j'ai retrouvé une nouvelle motivation."

Yoann obtient en août 2020 sa rupture conventionnelle. Comme Nathalie et Sylvie, il n'aura eu aucune indemnité. Son seul regret, celui d'avoir perdu son concours dont il était si fier. 

Un chemin de croix pour démissionner   

Nathalie, Sylvie comme Yoann ont tous été reçus par des RH de proximité de l'Éducation Nationale, mais aucune solution pérenne et épanouissante ne semblaient possible. Sortir du système leur semblait la seule solution, mais difficile à obtenir. Ils finissent par contacter Rémi Boyer, président de l'association Aide aux profs qui va les aider à monter leur projet de départ. "Nous sommes contactés à plus de 80 % par des femmes justement, dont 60 à 70 % depuis au moins 4 ans, sont des professeurs des écoles. Elles ont plus de facilités, que les professeurs de collège et de lycée à pouvoir réaliser leur reconversion, car souvent, ces femmes ont abandonné leurs études pour élever leurs enfants, pour suivre leur conjoint muté, et lorsque les enfants ont grandi, et que leur conjoint gagne bien sa vie, elles peuvent aisément se permettre de se passer de leur salaire le temps de rebondir ailleurs. La polyvalence de leur formation initiale leur facilite aussi les choses. Plus de 70 % choisit de s'orienter vers un métier d'aide à la personne : sophrologie, kinésiologie, coaching, thérapeute, professeur de yoga, etc. Les professeurs de collège et de lycée ont plus de difficulté à pouvoir sereinement envisager une reconversion, car ils sont trop pointus dans leur discipline, ce qui handicape leur réorientation", explique Rémi Boyer.

L'Education nationale ne fait que perdre des gens précieux

Rémi Boyer

Agrégé de Géographie, Rémi Boyer monte son association en juillet 2006 pour venir en aide aux profs. " Dès 2006, j'ai pris conscience que cette action bénévole devait porter la voix des professeurs qui souffrent au travail, et qui veulent qu'on leur propose des possibilités de changement hors enseignement. Je me suis beaucoup investi pour faire avancer le système dans sa réflexion d'une meilleure gestion des ressources humaines." Le 15 juin 2016, l'association invite Jean-Michel Blanquer à leur 3e colloque à Paris. "Il a dit ce qui reste gravé en moi" dit Rémi Boyer : "'l'esprit avec lequel travaille AIDE AUX PROFS est celui vers lequel tout notre système doit aller', tout en ajoutant que 'ce serait long, car c'est difficile de toucher dans le système à quelque chose sans devoir changer autre chose'."

Depuis septembre 2019, le ministre fait mettre en place par toutes les académies la "GRH de proximité", qui a permis de modifier le comportement des personnels d'encadrement (d'administration, de direction et d'inspection) envers les professeurs, pour un meilleur bien-être au travail, une meilleure écoute de leurs envies de changement professionnel explique Rémi Boyer. "Mon seul regret est que les conseillers RH recrutés, environ 400 actuellement sur 30 académies, soient moins de 15 % à disposer d'un diplôme en Psychologie ou en Coaching, et que 75 % d'entre eux se soient juste vu confier 3 heures supplémentaires pour s'en occuper. Un rapport du Sénat en mars 2021 indique que c'est trop peu en regard de la masse des professeurs", ponctue-t-il.

Des disparités régionales 

Est-ce que cette rupture ou ce divorce avec l'Éducation Nationale touche toute la France ou est-ce qu'il y a des régions qui poussent plus à la démission que d'autres ? Plus de 65 % des nouveaux professeurs reçus aux concours du Capes, de l'agrégation, de professeur de lycée professionnel, seront, après leur année de stage, mutés dans les académies de Versailles, de Créteil, d'Amiens. Ce sont des académies difficiles, avec beaucoup d'établissements de type REP et APV, parfois "zone violence", où les postes sont parfois fractionnés entre 2 à 4 établissements, avec parfois des fonctions de remplacement qu'il est difficile de quitter avant 10 ans", explique Rémi Boyer. "Qui plus est"; enchaîne-t-il, "la région parisienne est très coûteuse, et pour des diplômés d'un Master 2, débuter à 1,1 du SMIC (en tenant compte de l'inflation de 4,8 % d'avril 2022 Ndlr) est très démotivant, dévalorisant. 65 % des nouveaux professeurs, chaque année, sont donc placés en précarité forcée par le système d'affectation de l'Éducation nationale."

Ci dessous le tableau des salaire moyen des enseignants français du secteur public en BRUT

   

Les envies de démissions et de ruptures conventionnelles, mais de disponibilités aussi, sont nettement plus nombreuses à Versailles et Créteil que partout ailleurs en France constate Rémi Boyer. Pour l'heure, l'association a, pour 2021-2022, accompagné 51 adhérents. 22 sont accompagnés vers une rupture conventionnelle. 2 vers une disponibilité pour convenances personnelles. 6 vers un recrutement en détachement hors enseignement. 21 vers une demande de cumul d'activités qui pourra déboucher dans quelques années sur une demande de démission ou de rupture conventionnelle.

Et les syndicats ?

Nathalie, Yoann comme Sylvie n'ont pas trouvé l'appui des syndicats, qui font tout pour que les enseignants restent, et tentent de trouver une aide en interne.

Mais Marie-Hélène Plard, co-secrétaire départementale du SNUipp-FSU 93, comprend parfaitement les trois témoignages de Nathalie, Sylvie et Yoann. Elle-même accompagne d'autres enseignants qui sont dans la même situation. "De nombreux collègues très engagés auprès des élèves et de leurs familles ne se retrouvent plus dans le métier. Cet engagement professionnel n'est plus reconnu par notre administration. Il est même dorénavant empêché", assure-t-elle. 

Cet engagement des professeurs n'est plus reconnu ni jugé utile par notre administration.

Marie-Hélène Plard, co-secrétaire départementale du SNUipp-FSU 93

L’Éducation nationale a fortement changé ces dernières années. "Il n'y a plus d'intelligence institutionnelle", regrette-t-elle. Pour Marie-Hélène Plard, alors que des enseignants s'inscrivant pleinement dans le respect des programmes institutionnels, l'administration ne reconnaît plus les capacités de recherche, d'adaptation et d'innovation. Car effectivement, enseigner, c'est travailler avec de l'humain. Chaque année, les élèves sont différents et nécessitent de se réinterroger dans ses pratiques. "Actuellement, nous avons un ministère qui nous ordonne les "bonnes pratiques" et ne pense les enseignants que comme de simple exécutant. En-dehors du fait dont il n'y a aucune méthode "magique", sinon la profession la suivrait depuis longtemps, cette négation de notre professionnalité est d'une grande maltraitance. Un changement profond de paradigme est nécessaire pour faire en sorte que les enseignants aient envie de rester et de s'investir dans leur mission", affirme-t-elle. 

Elle souligne également que le manque de reconnaissance est extrêmement important. Selon elle, il se manifeste par la reconnaissance salariale, mais pas seulement. C'est sans doute un des éléments incontournables du manque d'attractivité des concours. "Pour les collègues qui souhaitent quitter leur emploi, c'est très souvent la perte de sens du métier qui est mis en avant. La fracture profonde entre l'investissement professionnel et le manque de reconnaissance provoque une grande souffrance chez de nombreux collègues. Sur un territoire comme la Seine-Saint-Denis, l'engagement auprès des élèves et de leurs familles est un élément indispensable à la réussite de nos élèves. Cet engagement des professeurs n'est plus reconnu ni jugé utile par notre administration. Il nous ait même reproché de penser notre métier, notre pédagogie, notre relation aux élèves. Nous sommes arrivés à un système où il faudrait appliquer sans réfléchir et sans interroger l'impact de ces choix sur nos élèves " dénonce Marie-Hélène Plard.

D'après les chiffres du SNUipp-FSU 93, sur l’académie de Créteil pour l'année 2021, les démissions représentent 8,5 % des départs définitifs tous types de personnels confondus. Sur les 439 démissions enregistrées, 54 % concernent le 1er degré, 43 % le 2nd degré, 2 % pour le personnel administratif. Un nouveau motif de départ pour les fonctionnaires est enregistré à compter du 1er janvier 2020 : la rupture conventionnelle. "Pour les huit premiers mois d’observation, nous enregistrons sur l’académie de Créteil 54 ruptures conventionnelles : 27 dans le 1er degré, 23 dans le 2nd degré, 3 parmi les personnels administratifs. Au niveau du SNUipp-FSU 93, nous accompagnons les collègues dans leurs démarches. Les raisons qui poussent les collègues à la démission peuvent être variées. Comme expliqué plus haut, des collègues ne se reconnaissent plus dans le métier. Par ailleurs, le manque d'attractivité au concours se traduit aussi par des refus des demandes de mobilité. En effet, il est extrêmement difficile d’obtenir un congé de formation professionnelle, une mutation dans une autre région, une formation permettant d'évoluer. Les collègues se retrouvent souvent avec le seul choix de démissionner. La mission en place d'un service de ressource humaine de proximité n'a rien changé. Certes, il y a un interlocuteur, mais très peu de solutions sont proposées", regrette Marie-Hélène Plard.

Du côté de la section académique du Snes-FSU Versailles, même constat pour Sophie Macheda. « Depuis 5 ans déjà, je constate que de nombreux enseignants sollicitent la section académique du Snes-FSU Versailles pour se renseigner sur les démarches à effectuer pour démissionner ou quitter la profession via la rupture conventionnelle. Nous recevons en moyenne 7 questions par semaine sur le sujet. C’est considérable ! Auparavant, les demandes étaient extrêmement rares de l’ordre de 5 par an » explique la représentante syndicale. Elle poursuit en précisant, que le tournant a vraiment eu lieu il y 5 ans, en partie suite à la réforme collège-2016 très controversée et à celle du lycée plus récemment, doublée de la réforme du BAC. « Les enseignants se disent désabusés tant sur la mise en œuvre des programmes sur lesquels ils n’ont pas été consultés que sur La dégradation des conditions de travail : programmes dénués d’ambition ou trop pointus selon les niveaux et les disciplines ; augmentation des effectifs de classe et du nombre de classes rendant difficile le suivi individualisé et le temps consacré à chaque élève (28 élèves par classe au minimum en collège et 35 en lycée), explosion des heures supplémentaires faute de création de postes conduisant à un alourdissement considérable de la préparation des cours et des missions liées, dégradation des relations avec leur hiérarchie », précise la représentante syndicale.

Contactés, les services du Ministère de l'Éducation préfèrent minimiser en précisant, que ce chiffre de 2 286 démissions, dans toute la France, reste infime par rapport aux nombres d'enseignants. "Ramener à la masse, 0,3 % de démission c'est dérisoire par rapport au nombre des enseignants du premier et second degrés qui sont plus de 850 000 en France, mais il est vrai qu'on a constaté qu'il y a eu un vrai bond pour le second degré où les chiffres ont triplé en dix ans. Cela peut s'expliquer par la possibilité maintenant de demander une rupture conventionnelle depuis que la loi est passée en 2019, et la crise sanitaire a fait réfléchir beaucoup de personnes qui voulaient s'orienter vers un nouveau métier", énonce le ministère. "Dans le premier degré pour 2012 - 2013, on a 289 démissions pour atteindre en 2020-2021, le nombre de 957 démissions", ajoute-t-il.

Ironique ou non, aujourd'hui, Sylvie et Nathalie, épanouies dans leur nouveau métier sont sollicitées et interviennent pour animer des ateliers dans différents établissements. "Si j'avais pu faire les deux, je serais restée", avoue Nathalie. Elle déménage à Nantes pour y ouvrir son cabinet de sophrologie.

Yoann n'exclut pas également de retrouver la salle des maîtres, mais dans son école. Victime de son succès, aujourd'hui ses journées sont pleines et chargées, chez lui à Saint-Cyr l'école, même s'il reconnaît que ses collègues et le travail d'équipe lui manque. " Mon but, un jour,  serait de pouvoir ouvrir une école, où je pourrais accueillir des élèves, pour qui, le système actuel  ne convient pas." Il a créé son site eduzen. Sylvie est heureuse dans son cabinet de kinésoliogie, à la Queue-en-Brie, et accompagne beaucoup des enseignants qui ressentent le besoin de se ressourcer, et aident des enfants à acquérir des clés pour évoluer épanouis et mieux concentrés pour recevoir des savoirs.

En 2021, 1219 demandes de démissions ont été formulées. 300 ont abouti favorablement dont 30 uniquement pour l'Académie de Paris. Seulement.

Cet article a été publié une première fois le 8 juillet 2022.

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