Festival : l'étonnante escapade dessinée chez les Malouins d'Etonnants Voyageurs

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Écrit par Didier Morel

Le lieu était sacré ; il reste quelque peu secret. La Chapelle Saint-Sauveur, désormais consacrée au dessinateurs et aux illustrateurs, est une des pépites du Festival des Etonnants Voyageurs de ce week-end. Avec 300 dessins originaux, l'exposition "Rêver l’ailleurs" est à ne pas manquer.

Depuis 1990, Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), l'ancienne cité corsaire, est devenue l'une des destinations préférées de nombreux Franciliens en ce week-end prolongé de la Pentecôte. A l'aller comme au retour, les TGV bondés en attestent : ils bruissent comme les allées du Festival, au gré des découvertes littéraires et documentaires du moment. Pour les amateurs de dessins et de BD, le lieu à ne pas manquer reste la chapelle Saint Sauveur, un moment de quiétude bienvenue après la foule estivale de l'intra-muros. De quoi Rêver l'ailleurs ...

Des beaux gros yeux de poissons face à son auteur émerveillé

La voute en arêtes de granite de la Chapelle Saint-Sauveur a déjà abrité l'exposition Les Mondes de Gotlib ou fêté les 80 ans de Spirou. Cette année, c'est l'illustrateur Ronald Curchod et son imaginaire poétique qui ouvre la sélection Jeunesse. Appareil photo à la main, il tient à garder un souvenir fort de cette première exposition de son travail en ce lieu. Les spectateurs restent comme des "ronds de flan" face à la puissance picturale de ses aplats selon la technique mixte de tempera (mélange de pigments purs, d'eau et de jaune d'oeuf) et de gouache.

L'artiste confirme : "Je n'ai jamais rencontré autant d'adultes aussi enthousiastes lors de mes séances de dédicaces !" Que ce soit son album Le poisson (éditions du Rouergue) - rencontre sidérante entre un poisson et l'humain qui l'a capturé - ou celui surréaliste qui nous conduit au pays des rêves, La nuit quand je dors (éditions du Rouergue), ces dessins agrandis hypnotisent. "On ne se rend pas aussi bien compte de la qualité de son travail quand on ouvre simplement un de ses livres pour raconter l'histoire à nos enfants ! ", chuchote un visiteur.

Un peu plus loin, devant des originaux deux fois plus grand que dans les albums, Philippe. C'est un habitué du Festival. En pull marin tendance revisité, il approuve : "Ce sont des oeuvres étonnantes où un petit détail change la compréhension de l'oeuvre et donne un aspect poétique. Un feu à peine perceptible nous invite à rentrer dans une forêt touffue, le subjectif du regard d'un poisson au bout d'une canne à pêche fait basculer notre point de vue."

Des représentations qui nous élèvent par d'infimes détails...

Philippe, un habitué du festival

Un peu plus loin, un autre festivalier, en tricot marin classique de rigueur, se penche sur une vitrine contenant des carnets de croquis et une palette de peintures encore humides, comme si la gouache venait tout juste de sortir du tube. Ces objets sont prêtés par l'illustratrice parisienne Elene Usdin. C'est une invitation hallucinée à un tout autre voyage qu'elle propose, dans les forêts canadiennes.

Son roman graphique René.e aux bois dormants (éditions Sarbacane) a été primé deux fois cette année avec le grand prix ACBD et comme autrice à suivre Prix Artémisia révélation graphique. Déjà récompensée en tant que photographe, elle signe ici sa toute première histoire au scénario et au dessin. "J'ai construit ce récit à partir de mes rêves, de façon intuitive et organique - je note mes rêves depuis toujours ; c'est pour moi comme un monde que je fréquente régulièrement avec des créatures palpables." livre-telle aux visiteurs de cette exposition. A travers des couleurs saturées pour rendre le regard le regard sidéré de René.e, Elene Usdin a choisi de raconter le rapt de cet enfant amérindien. Cette histoire a une base réelle : la rafle des années 1960, dont ont été victimes les Native Americans du Canada.

Parcourir le globe à la découverte de dessins

Changement d'hémisphère dans la travée ouest de Saint-Sauveur : le dessinateur Briac nous convie quant à lui sur le Méridien (éditions Locus Solus), titre de son nouvel album, une fresque historique écrite par Arnaud Le Gouëfflec. Au fil des planches défilent sous les yeux ébahis de Loretta, une parisienne en marinière et fidèle des Etonnants Voyageurs, une jungle étouffante et luxuriante :"Ce travail est remarquable. C'est encore mieux que dans l'album, car dans les peintures préparatoires, il n'y pas la séparation des cases, comme de coutume en BD. Là, j'apprécie vraiment car cela permet à mon imaginaire de filer dans la continuité des dessins. Dommage que ce ne soit pas aussi comme ça dans l’album publié !" L'histoire s'inspire du périple d'un géographe, Charles-Marie de La Condamine, parti en expédition en Amérique du Sud au XVIIIème siècle. Son but : mesurer les méridiens et prouver que la terre est ronde.

Une vague d'amour avant de repartir

Fin de la visite avec Enzo, 11 ans et un T-shirt marin rayé jaune : "C'est un peu chelou !". Pourtant la Vague d'amour (éditions Glénat) de l'illustrateur breton François Ravard a en effet de quoi dérouiller les zygomatiques des Franciliens. Venu en voisin, il vit juste en face, à Dinard, il réussit à croquer nos travers cocasses, à la façon des saynètes de Sempé. Nous avions découvert ses aquarelles prises sur le vif aux travers des plages, du rivage, du ciel, ou des remparts de Saint-Malo, dans la nouvelle galerie de son éditeur à Boulogne (92). Notre préférée, une exception : cette jeune femme en tenue de bain de retour de Paris Plage dans une rame bondée du métro.

Près de 300 originaux sont à découvrir dans l’exposition Rêver l’ailleurs, avec sept auteurs de BD et quatre illustrateurs jeunesse pour se plonger au plus près de leur travail.

Après une édition 2020 annulée et la suivante en virtuel, cette année de retrouvailles est marquée par le retour des "étonnants spectateurs", des amateurs éclairés et heureux du retour de ce rendez-vous où se croisent tous les imaginaires venus du globe entier. Comme une éclaircie dans un monde tourmenté à l'image de l'affiche de cette 32ème édition. De l'espoir donc, pour "raconter à la fois le chaos et la beauté du monde, et aider tous ceux qui construisent des ponts et des passerelles entre les gens", dixit au Pays Malouin, Jean-Michel Le Boulanger, le nouveau président du Festival des Etonnants Voyageurs.