Lettres, photos, tweets : la collecte d'archives sur le confinement bat son plein

Les photos de rues vidées de ses habitants, les vidéos partagées sur les réseaux... Tout ce qu'on aura vécu pendant ses huit semaines de confinement fera partie de notre "mémoire collective" / © Bertrand GUAY, Thomas COEX / AFP
Les photos de rues vidées de ses habitants, les vidéos partagées sur les réseaux... Tout ce qu'on aura vécu pendant ses huit semaines de confinement fera partie de notre "mémoire collective" / © Bertrand GUAY, Thomas COEX / AFP

Avec la mise à l'arrêt du pays pendant huit semaines, la crise sanitaire du coronavirus est un événement historique. Pour la postérité : archivistes, historiens et artistes collectent nos archives de confinés.

Par Emmanuèle Bailly

"La prise de conscience de la portée historique de cette période de confinement s'est imposée à nous assez rapidement". "Tout à coup nos vies privées et professionnelles ont été chamboulées et l'idée nous est venue qu'il fallait qu'on trouve un moyen d'archiver la mémoire de cette période particulière", explique David Desbans, le responsable des archives de la ville d'Aubervilliers, une commune de Seine-Saint-Denis."Cette collecte a un intérêt pour les habitants de la commune mais elle sera aussi utile pour la recherche en général, comme témoignage d'une période inédite, qui restera dans les annales", poursuit-il.

Collecter, compiler et archiver les instants de vies durant le confinement, telle est la démarche de plusieurs groupes d'archivistes en France. Cette période, que le FMI a surnommé "le Grand confinement", a contraint les archivistes à changer leurs méthodes de travail. "Contrairement aux habitudes des archivistes qui travaillent sur la base de documents déjà en leur possession, nous avons durant la période de confinement provoqué la demande d'archives auprès de nos concitoyens". "Nous avons lancé un appel a témoignages. Les habitants ont joué le jeu et nous avons reçu une cinquantaine de documents sur tous supports : photos, vidéo, courrier". 
 
"Un des documents très émouvant que nous ayons reçu est une lettre, une sorte de journal intime. C'est une dame qui témoigne de sa tristesse face aux rues de sa commune totalement vidées de ses habitants. Une autre personne nous a fait parvenir une vidéo, plus festive. A l'occasion du 1er mai, avec sa fille, elles ont reconstitué avec des personnages Playmobil, un cortège de manifestation : avec les banderoles, les slogans..."

#memoiredeconfinement

La ville d'Aubervilliers a participé à ce projet de conservation de la mémoire collective, initiée au départ par les Archives départementales des Vosges et suivi par des villes telles que Marseille ou Brest. Cette initiative a été relayée sur Twitter avec le hashtag #memoiredeconfinement.

Ailleurs en Île-de-France, les archives mutualisées Grand-Orly Seine Bièvre dans le Val-de-Marne se sont eux aussi associées à ce grand mouvement de collecte de la mémoire. Même l'attestation de déplacement de Virgile, étudiant à l'Ens Cachan, sera intégré dans leurs données.

"Une démarche artistique"

 "On a voulu se démarquer", explique Romain Dugast, chef des Services aux Publics des Archives départementales des Yvelines. "Notre idée était que les gens envoient leur documents, pas seulement pour en conserver la mémoire mais aussi pour que ces documents nourrissent une démarche artistique".

Babette Largo, artiste en résidence aux Archives départementales des Yvelines, a modifié son projet initial pour l'adapter à la période de confinement. Initialement prévu autour de 1919 et les traités de paix, le projet s'est recentré sur les témoignages d'aujourd'hui. "Ce qui m'a frappée, c'est le vocabulaire utilisée par le président de la République lors du discours du 16 mars. Il utilisait un vocabulaire guerrier, une rhétorique propre à la Première Guerre Mondiale, explique Babette Largo. J’étais partie sur les archives de 14-18 pour essayer de trouver une résonance dans notre société aujourd'hui et là tout a coup avec l'annonce du confinement j'avais la sensation d’être retournée dans le passé".

Le projet « Tous en résidence »


"C'était très étrange, dans mon bureau, des affiches sépias datées de 1914 annonçaient la fermeture des pâtisseries et des théâtres et je me demandais comment ça avait été possible de vivre de cette manière et, là, tout à coup, on y était ! Le gouvernement venait de prendre la décision de fermer les écoles, les commerces, les théâtres". Dans ce contexte soudain et très singulier de confinement où "nous sommes en guerre", tous "comme assignés à résidence", Babette Largo a proposé aux Yvelinois de participer à distance à une création collective en lui faisant parvenir des notes, des journaux de confinement, photographies, vidéos, enregistrements sonores, dessins… tous types de "documents" exprimant un ressenti ou un avis sur cette période. Ces documents serviront de matière à la création et seront bientôt audibles sur le site des Archives des Yvelines.

Le dépôt légal géré par la BnF

C'est une mission méconnue mais précieuse pour les historiens et chercheurs : la BnF, qui gère le "dépôt légal du web" en France, a lancé dès janvier une campagne d'archivage de contenus mis en ligne au temps du coronavirus, comme elle le fait à chaque grand événement. Cette collecte a été faite pour des événements, qu'ils soit prévisibles (élections, grandes compétitions sportives) ou pas (attentats de 2015, incendie de Notre-Dame, mais aussi le mouvement #MeToo ou les gilets jaunes). Sur le coronavirus, le dispositif entend brasser large : au-delà des sites institutionnels et leurs déclinaisons sur les réseaux, et des contenus produits par les médias, la Bibliothèque nationale de France recueille des échantillons de tweets, photos ou vidéos partagés par tout un chacun, pour obtenir une "photographie du web" aussi fidèle que possible.

"Dès qu'il se passe quelque chose, les équipes chargées de la collecte se mettent en situation de repérer sur le web tout ce qui peut être intéressant", raconte Laurence Engel, la présidente de la BnF. "Tout phénomène qui se déploie sur le Net donne lieu à l'identification de sites, hashtags, comptes qui nous permettront demain d'avoir une vision large de ce qui s'est dit, de ce qui a été ressenti, de ce qui a circulé, et c'est ce qu'on fait sur le covid depuis janvier", avec les premiers mots clés comme #Jenesuispasunvirus et #CoronavirusenFrance, détaille la présidente de la BnF.

A la mi-avril, ce corpus atteignait déjà 2000 sources, dont de nombreuses pages qui ne sont déjà plus accessibles ! La réactivité s'impose, car "sur Internet, les choses disparaissent très vite, si on ne les conserve pas", relève Laurence Engel. La BnF garde ainsi la mémoire "de la manière dont les gens se mobilisent, par exemple, avec le hashtag #onapplaudit, mais aussi les commentaires sur la gestion de la crise avec #Ousontlesmasques ou #Onoublierapas, les questions que se posent les gens telles que #coronavacances, les journaux de confinement...", détaille-t-elle.

"L'objectif, c'est de se faire le miroir de notre histoire. Il faut être présent là où se constitue l'histoire du quotidien, l'histoire de nos vies communes, et c'est l'enjeu du web", poursuit Laurence Engel. Depuis le mois de janvier, plus de 4 000 URL, des adresses de sites internet, en relation avec le coronavirus, ont été compilés par la bibliothèque. Grâce à cela, les chercheurs de demain pourront retracer l'évolution au jour le jour de la crise sanitaire.
 

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