TEMOIGNAGE. "Pourquoi c'est à nous de payer plus alors qu'on est déjà pauvres ?" Le Crous augmente les loyers étudiants

Ils vivent à "l'euro près", peinent à manger, payer leurs loyers tout en continuant à étudier. Pour les étudiants en situation de précarité, l'annonce de la hausse des tarifs des chambres universitaires du Cnous, le Centre national des œuvres universitaires et scolaires, est une très mauvaise nouvelle. Dès la rentrée de septembre, ils devront débourser jusqu'à 3,5 % de plus pour pouvoir se loger.

"Ces quelques euros supplémentaires, ça peut faire sourire, ça peut paraître ridicule voire bénin, mais cela ne l’est pas pour moi qui suis à l’euro près." Comme tous les étudiants logés par la Crous, Félix a appris hier qu’il allait devoir payer plus cher sa chambre universitaire dès la rentrée de septembre.

Une augmentation jusqu’à 3,5 % de son loyer, soit de quelques euros, mais significative pour le jeune homme de 18 ans qui explique "souvent finir en négatif à la fin du mois". "J’ai 600 euros de bourse auxquels je déduis un loyer de 300 euros charges comprises, la nourriture, les frais de transport… Si mon père ne m’aidait pas en me donnant une partie de sa petite retraite, je ne m’en sortirais pas. Six euros d’augmentation, c’est au moins le prix de deux repas voire plus si je me débrouille bien."

Cinq, six euros de plus, on nous dit que ce n’est pas important, mais quand on vit à découvert, ça l'est. C'est un repas, une éventuelle sortie pour nous permettre de faire autre chose que de travailler... Je ne comprends pas.

Manon, étudiante

Pour Manon, comme pour ses voisins de chambre, l'annonce de la hausse des loyers, a eu hier l'effet d'un coup de massue. À 25 ans, cette étudiante en rupture familiale cumule les petits boulots pour pouvoir manger et payer son logement à 280 euros, APL déduites, dans une résidence universitaire du 12e arrondissement. "Je rogne déjà sur mes dépenses, j'hésite parfois avant d'acheter un paquet de pâtes. Mais malgré cela, je vis à découvert tout le temps, entre 200 et 300 euros chaque mois. L'été, je ne m'arrête pas car je n'en ai pas les moyens. Je ne me repose jamais. Alors cinq, six euros de plus, on nous dit que ce n’est pas important, mais quand on vit à découvert, ça l'est. C'est un repas, une éventuelle sortie pour nous permettre de faire autre chose que de travailler... Je ne comprends pas."

12 000 logements à réhabiliter d'ici 2027

L'augmentation des tarifs des loyers a été annoncée mercredi par le Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous). Pour le bailleur social, il s'agit d'une "nécessité" après cinq ans de gel des loyers. "Ce gel a fragilisé le système, nous ne pouvions plus emprunter pour créer de nouvelles résidences ou les entretenir", explique le Cnous.

L'organisme aspire d'ici 2027 à réhabiliter 12 000 logements de son parc, qui en totalise 175 000 dont 5% sont considérés comme vétustes. "À cet horizon, plus aucun étudiant ne sera dans une chambre insalubre. 7 500 logements restent à réhabiliter, indique à l'AFP Bénédicte Durand, nommée récemment à la tête du Cnous et qui reconnaît que ce n'est pas"une bonne nouvelle". "Mais il y a une nécessité de protection d'un modèle et de faire fonctionner correctement le réseau des Crous."

C’est une bonne idée de rénover les résidences car certaines sont très dégradées. Mais est-ce que c'est pertinent de la faire sur le dos des étudiants.

Félix, étudiant

Un impératif de rénovation que comprend Félix, qui loge dans un studio de 17m2 "en bon état" dans le 13e arrondissement à Paris, ce qui n'est pas le cas de certains de ses amis. "C’est une bonne idée de rénover les résidences car certaines sont très dégradées. Mais est-ce que c'est pertinent de la faire sur le dos des étudiants qui sont de plus en plus précaires, avec un coût de la vie à Paris qui est très élevé et des frais de nourritures qui sont particulièrement difficiles à assumer ?" 

Une interrogation que partage Manon qui oscille depuis hier entre dépit et colère. "Pourquoi c'est toujours à nous de porter cette responsabilité ? Pourquoi c'est à nous de payer plus alors qu'on est déjà pauvres ? Et si les loyers sont dégelés, ça signifie que ça pourrait continuer à augmenter. Or, on nous avait promis qu'on nous protégerait. C'est un sacré coup et on attend des réponses."

"Investir dans la jeunesse n’est pas la priorité"

Une annonce qui a également provoqué l’indignation unanime des syndicats étudiants qui estiment qu’elle va accroître encore un peu plus la précarité étudiante. "Alors que nous alertons depuis des années sur l'urgence d'agir pour éradiquer la précarité étudiante, cette mesure est une nouvelle preuve de déconnexion de la réalité", déplore la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), dans un communiqué.

Ce syndicat demande "en urgence un nouveau gel des loyers lors de la prochaine rentrée" et regrette qu'"investir dans la jeunesse n’est pas la priorité" du gouvernement.

De son côté, l'Union étudiante a qualifié cette décision de "honte", accusant le gouvernement de "semer la misère autour de lui", "dans un contexte où un étudiant sur deux est mal-logé, d'après une enquête réalisée par l'Union étudiante, que le logement représente déjà 70% en moyenne de leur budget et que la précarité étudiante n'a jamais été aussi importante".

Pour l'Unef, c'est "une attaque face à des étudiants déjà précaires". Le syndicat regrette que le gouvernement demande "aux étudiants de pallier le manque de moyens que l’Etat met dans le service public à destination des étudiants".

Des syndicats qui interpellent le gouvernement en lui demandant d'abandonner cette mesure qui doit être débattue en mars au sein des conseils d’administration des Crous.

Conscient des difficultés à venir pour certains étudiants, l'organisme indique qu'il existe des aides spécifiques pour les accompagner. Les demandes en ligne de bourses sont à effectuer à partir de ce vendredi 1er mars jusqu'au 31 mai en remplissant le dossier social étudiant (DSE)