Le Monde après nous, le film générationnel des jeunes précaires des années 2020

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Écrit par Didier Morel .

A Paris, on peut payer son loyer le prix d'un Smic ou partager une colocation de 9 m2. Comment gagner sa vie sans trop la perdre ? Tel est le constat du Monde après nous. Un film tranchant sur la précarité des jeunes d'aujourd'hui. Rencontre avec son réalisateur Louda Ben Salah-Cazanas lors d'une distribution alimentaire.

Des fruits et légumes de saison, des produits secs, des kits d'hygiène… C'est jeudi, jour de distribution de produits alimentaires de qualité près de la place de la Réunion à Paris, dans le XXème arrondissement. Ce soir là, ils sont plus de 300 étudiants à venir chercher de quoi manger dans les locaux de l'association Linkee.

Les jeunes dans la précarité n'ont pas disparu avec la fin des mesures sanitaires et le retour des petits boulots. Ils sont au contraire parmi les plus touchés à se retrouver sous le seuil de pauvreté. Commencées après le premier confinement, des distributions comme celle-ci, il y en a désormais une vingtaine du lundi au jeudi, dans sept endroits différents, à Paris et en proche banlieue (Nanterre, Saint-Denis, Saint-Ouen … ).

Pour bénéficier de l'aide alimentaire, il suffit juste d'avoir une carte d'étudiant et de s'inscrire sur la plateforme.

un des bénévoles en chef de l'association Linkee

Linkee annonce avoir déjà organisé la distribution de plus de 200 000 repas distribués par mois et aidé plus de 20 000 étudiants depuis octobre 2020 en Ile-de-France. Selon une enquête Linkee menée auprès de  3 200 étudiants, 80 % d'entre eux ne mangent pas à leur faim.

La culture est le premier poste de privation

Quand on n'a pas assez à manger, même une séance de cinéma devient un luxe. C'est dans ce contexte de restrictions budgétaires que s'inscrit la sortie du film Le Monde après nous.

En effet, depuis 15 jours, avec chaque panier repas, une invitation pour deux personnes est offerte afin d'aller voir ce film dans un cinéma partenaire. Venu avec l'équipe de distribution-diffusion, le réalisateur Louda Ben Salah-Cazanas découvre cette réalité de la précarité estudiantine, qu'il n'imaginait pas si importante dans la capitale.

Je suis originaire de Lyon, donc pour moi "monter à Paris" signifie quelque chose.

Louda Ben Salah-Cazanas, réalisateur du Monde après nous

Pourtant avec sa dulcinée étudiante, il a lui-aussi longtemps connu ce quotidien où l'on ne mange pas à sa faim. "On aurait eu besoin de venir dans une distribution comme celles de Linkee aujourd'hui. Souvent, on ne savait pas ce que nous allions manger le soir." Mais à l'époque, cela n'existait pas encore; et ils n'ont jamais osé se rendre dans des lieux comme les Restos du Coeur. "Je ne me sentais pas légitime. Moi j'ai arrêté mes études à Science Po Lyon pour venir à Paris et faire des films. C'était un choix, alors disons que je me suis débrouillé avec d'autres moyens à la limite…"

Entre débrouille et magouille, une réalité difficile et cocasse

Le personnage principal du film Le Monde après Nous se nomme Labidi. Le comédien Aurélien Gabrielli à l'écran. La vingtaine, il rêve d'écrire son premier roman et dort par terre sur un simple tapis de gym, dans la chambre de bonne de 9m2 qu'il partage avec son colocataire et ami Alekseï (Léon Cunha da Costa). Ce dernier occupe le lit une place qui occupe tout l'espace de la petite pièce. Comme son compte en banque est systématiquement dans le rouge, Labidi devient livreur de repas à vélo. Mais cela ne les nourrit pas tous les jours, son amoureuse Elisa (Louise Chevillotte) et lui. Alors, il a recours à divers expédients, comme des petits larcins au supermarché ou des tentatives d'arnaques à l'assurance, souvent bien vaines et douloureuses. Une dure réalité, entre imaginaire et choses vécues, racontée avec humour sans faux airs de la chanson "Misère, misère !"

"Je voulais du comique car je me moque de ma situation d'alors ; il y a des situations de précarité dans le film que ma femme et moi avons vécues et, à l'époque, nous riions beaucoup. Je crois que si l'on ne rit pas on ne s'en sort pas. Je suis d'une famille sans grands moyens, et l'on a toujours ri de nos malheurs. Le comique permet d'évacuer du film une sorte d'imaginaire collectif qui voit les pauvres comme des personnages systématiquement tristes," précise le metteur en scène trentenaire.

A l'image de Louda Ben Salah-Cazanas, son personnage est un transfuge de classe - ses parents tiennent une petite brasserie lyonnaise, bien connue pour sa collection de pendules. Ce "bobo, prolo et pauvre", comme il se définit, espère passer de petits boulots instables, qui permettent de survivre, au statut d'auteur reconnu. "Ce nouveau projet décrivait ce que je vivais, à savoir la vie des jeunes à Paris qui sont sans argent et qui ne sont pas issus d'une classe sociale qui leur permet de vivre dans cette ville et de réaliser leur art", explique Louba Ben Salah-Cazanas.

En février dernier, il a vécu une première reconnaissance de son travail de réalisateur : son film a en effet été sélectionné à la Berlinale, le festival international du film de Berlin. Lorsqu'il a appris cette sélection,  il venait tout juste de décrocher un boulot alimentaire : manutentionnaire dans une grande surface de bricolage. Depuis février, Louba Ben Salah-Cazanas jongle entre les séances de promotion de son film, les interview en anglais et ce nouveau travail. Il précise : "Je suis encore dans la même situation qui est décrite dans mon film. J'ai un nouveau job alimentaire en ce moment. Le film est sélectionné à Berlin c'est incroyable mais cela ne paie pas le loyer."

Ses parents se sont d'ailleurs davantage réjouis pour le CDI que pour la sélection du film au festival de Berlin. "Ils auraient préféré le voir à Cannes, c'est tout de même plus connu ! ", ajoute avec humour Louba.

Un film épuré, intense et poignant

Retour à la distribution des repas à coté de la place de la Réunion. Charlotte Cardonnel est en 3ème année cinéma d'animation à l'école Estienne à Paris. Comme 5 000 autres personnes, elle a eu le plaisir de bénéficier d'une invitation pour voir Le Monde après Nous. Depuis la rentrée de septembre, cette étudiante est une des bénéficiaires de Linkee. Des colis alimentaires bien indispensables :  comme ses études sont autant prenantes que chronophages, impossible pour elle de les concilier avec un petit boulot en complément. Elle a donc eu recours à un prêt étudiant pour tenir.

"C'est vraiment un film très beau et on sent qu'il respire une sincérité et une certaine honnêteté." Après une séance en avant-première il y a quinze jours, Charlotte se souvient de plusieurs moments du film, dans lesquels elle a retrouvé son quotidien : "La scène où le personnage regarde son compte en banque et où il découvre qu'il n'a pas de sous. Même si je n'ai pas fait, comme lui, de manigances pour trouver de l'argent, je le comprends."

Régulièrement Charlotte affronte les mêmes angoisses : "Comment faire pour tenir jusqu'au bout du mois ? La vie parisienne, avec les tout petits apparts, je connais aussi. Tout comme le désir d'avoir un logement plus grand car c'est vraiment dur de vivre dans un minuscule espace contraint au quotidien. Cela pèse à la fin ! "

L'étudiante conclut : "Pas simple de faire attention à tout ce que l'on achète, d'être toujours raisonnable. Cela n'épanouit pas non plus."

A découvrir dans 6 salles à Paris et dans 7 en banlieue

Bien loin des films français raillés pour leurs histoires déprimantes dans des "deux-pièces-cuisine à Paris", Le monde après Nous saisit quelque chose de l'air du temps et de la vie des jeunes étudiants parisiens que l'on a rarement vu sur grand écran, bien loin également des clichés habituels sur les nuits parisiennes. "Il y a tant de films qui cherchent à devenir des films générationnels par pur calcul qu'ils en deviennent rédhibitoires dès la première image ; et d'autres qui, au contraire, en se contentant de l'époque sans slogan ni prétention, mais avec une infinie sincérité, racontent quelque chose de nous." affirme à juste titre l'équipe du film.  A l'image du réalisateur et de son double filmique, ce premier long-métrage est sur une ligne de crête, tour à tour comique et quelque peu sombre.

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