Pénurie de médicaments : "S'il fallait aller à Marseille pour chercher le traitement, j'irais"

De nombreux médicaments, notamment des antibiotiques, sont en rupture de stock. Pharmaciens, patients et médecins, tentent de s'adapter à cette situation qui dure depuis de nombreux mois.

Depuis que le traitement de son fils est en rupture totale, les angoisses de Marie-Céline Pestrinaux sont réapparues. "Pour la première fois, son traitement, la Micropakine 1000 (pour soigner l'épilepsie, nldr), est en rupture totale. On se débrouille pour l'instant. J'ai réussi à obtenir deux boîtes à un dosage de 500, il peut encore tenir un mois", raconte-t-elle.

Car son fils âgé de 23 ans a mis des années pour trouver celui qui lui est adapté. "Quand on est épileptique, on a toujours l'angoisse de faire de crises. En tant que maman, c'est très anxiogène. S'il fallait aller à Marseille pour chercher le traitement, j'irais", indique-t-elle.

Dans sa pharmacie parisienne, Eric Myon est confronté chaque jour à cette problématique : "Il y a des pénuries de médicaments sur toute la France depuis plus de 15 mois. Le problème c'est que chaque mois qui passe, ça ne fait que s'accentuer. On passe des heures à essayer de trouver des produits auprès de nos grossistes, des labos ou à appeler les médecins pour leur demander de prescrire un autre médicament."

Des milliers de signalements

Rupture des chaînes d'approvisionnement situées hors d'Europe (principalement en Inde et en Chine), demande mondiale en hausse, augmentation du coût des matières premières : les raisons des pénuries sont multiples et complexes.

En 2023, près de 5 000 signalements et risques de ruptures de stocks ont été recensés par l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), qui exerce un suivi renforcé de certains médicaments phares de l'hiver : antibiotiques, paracétamol, corticoïdes, rapporte l'AFP.

Ces difficultés ont conduit à la publication l'an dernier d'une liste de 450 médicaments considérés comme essentiels et d'un plan de relocalisation en France pour certains d'entre eux.

Distribution à l'unité en cas de pénurie

Dans son officine, Eric Myon, par ailleurs secrétaire général de l'Union nationale des pharmacies de France (UNPF), a la possibilité de créer des médicaments et de pouvoir faire face à certaines ruptures. La loi permet également aux pharmaciens, pour les antibiotiques en situation de pénurie, de les distribuer à l'unité aux patients.

Mais le pharmacien s'oppose à l'idée d'une généralisation de la mesure : "Tout le monde se dit que c'est hyper malin bien évidemment. Mais ça fait des années qu'on essaie d'optimiser les conditionnements. En 2016, une étude a été faite auprès d'une centaine de pharmacies pour voir si l'on reste à la boîte ou si l'on passe à la dispensation à l'unité. On s'est rendu compte que dans 95% des cas, on était dans les clous et que la dispensation à l'unité n'a pas vraiment d'intérêt. Elle n'en a que sur un antibiotique qui s'appelle l'Augmentin."

Par ailleurs, selon lui, le système de vente à la boîte permet une traçabilité unique en Europe : "Cela permet de n'avoir quasiment pas de faux médicaments en France."

Changer la date limite

Le gouvernement prévoit un nouveau plan triennal de lutte contre les pénuries (2024-2027) et des efforts de relocalisation et de hausse de la capacité de production pour "147 médicaments stratégiques". Une proposition de loi vise à forcer les industriels à augmenter leur stock minimal obligatoire de deux à quatre mois pour certains médicaments.

"Une très bonne idée", pour Patrick Baudru, administrateur de l'association Épilepsie France. "Les antiépileptiques sont malheureusement parmi les familles de médicaments les plus touchées. Ce sont des médicaments vitaux, c'est-à-dire qu'il y a un risque vital d'accident", poursuit-il.

Ce dernier propose aussi d'encourager les industriels à changer la date limite de consommation : "On sait très bien que beaucoup de médicaments sont encore parfaitement valables. Il faut qu'ils arrêtent de fixer des dates de consommation complètement absurdes et qui sont chimiquement fausses."

Eric Myon, secrétaire de l'UNPF, fait, lui, tourner une note aux médecins pour qu'ils adoptent la prescription en tiercé : "Autant que possible et si une alternative est possible, merci de nous indiquer votre deuxième choix de prescription, cela nous évitera de revenir vers vous pour adapter les traitements en cas de ruptures."