REPORTAGE. Cours d'alphabétisation ou café littéraire avec les sans-abri. Pour les bibliothèques de la Ville de Paris, culture rime avec lutte contre les précarités

Nichée au cœur d'un quartier prioritaire du 18ème arrondissement de Paris, la bibliothèque municipale Jacqueline de Romilly s'est investie d'une mission qui va au-delà de sa fonction première. Depuis dix ans, son projet socio-culturel est destiné à rassembler usagers et publics en situation précaire autour d'activités communes, pour panser les fractures sociales d'une population hétéroclite.

L'horloge de l'entrée affiche 17h30, l'atelier de conversation va commencer à la bibliothèque Jacqueline de Romilly. Objectif : favoriser l'apprentissage du français de manière ludique. C'est un jeu autour de cartes illustrées qui attend les participants à ce rendez-vous hebdomadaire. Le principe est simple : "chacun choisit cinq cartes et doit expliquer, à tour de rôle, pour quelle raison cette image le touche", énonce Olivier Rouxel, médiateur socio-culturel de la bibliothèque.

Mohamed est désigné le premier, l'une de ses cartes représente un ponton sur la mer. "Cette photo me rappelle mon enfance dans le nord de l'Algérie, quand j'allais en vacances à la plage", raconte-t-il en souriant pudiquement, dans un français confus. Mohamed, arrivé en France en 2016, s'exprime encore avec difficulté. Dans la journée, ce jeune réfugié est livreur, un emploi qui lui octroie des discussions allant rarement au-delà du "merci, au revoir". Cet atelier est une soupape sociale et verbale pour Mohamed, qui ne rate aucune séance.

Des collections au service d'une mission sociale

"C'est le cœur de notre projet", martèle Nicolas Almimoff, directeur de cette bibliothèque du quartier de la porte Montmartre, l'un des plus pauvres de la capitale. Les missions sociales sont le fil rouge de ce nouvel espace culturel de 1000 mètres carrés, sorti de terre il y a tout juste dix ans. S'y croisent des étudiants, des enfants accompagnés de leur assistante maternelle, des familles vivant dans les 50 centres d'hébergement alentour, des sans-abri en quête de repos et de chaleur pour échapper à la rigueur de l'hiver.

Laure Vaquer, directrice adjointe, renchérit : "la bibliothèque est une bulle culturelle, pour certains visiteurs elle leur fait oublier un quotidien difficile." Cette "bulle" de verre est un puits de lumière apaisant, riche de 40 000 ouvrages et 5000 ressources audiovisuelles. Chacun, quels que soient ses origines et son statut social, peut venir se cultiver et se détendre dans le confort des fauteuils aux couleurs chatoyantes.

"Accueillir tout le monde, c'est dans l'ADN de notre métier"

Nicolas Almimoff compte "entre cinq et dix sans domicile fixe qui viennent quotidiennement et restent parfois toute la journée". Ils fréquentent la bibliothèque pour lire la presse et trouver une connexion numérique. L'un d'entre eux, portant les 70 ans avec sa longue barbe blanche, regarde les allées et venues du coin de l'œil. Il consulte l'un des ordinateurs de l'espace "lecture calme", son sac à dos flanqué contre ses jambes. Il ne souhaite pas être dérangé. Ces personnes démunies, qui utilisent aussi les sanitaires propres de la bibliothèque pour assurer leur toilette, ne représentent pas la majorité des usagers ciblés.

Si les sans-abri participent au café littéraire, les divers ateliers animés par les bibliothécaires s'adressent surtout aux habitants des logements d'urgence du quartier. Des exercices d'alphabétisation, ainsi que des jeux pour favoriser le goût de la lecture à destination des plus jeunes, sont proposés en partenariat avec l'association FISPE (Français pour l'Insertion Sociale et Professionnelle en Europe). Nicolas Almimoff insiste : "tous les projets invitent à la mixité pour favoriser l'inclusion sociale des usagers allophones. Accueillir tout le monde, c'est une mission fondamentale qui est dans l'ADN de notre métier."

Prévenir, plutôt que subir

Pour répondre pleinement à ce projet social, la bibliothèque Jacqueline de Romilly agit hors les murs. Avec le concours du Samu Social, le médiateur Olivier Rouxel a entrepris une campagne de porte-à-porte dans les hôtels d'hébergement d'urgence : "Nous avons toqué à 40 portes, des visites qui ont donné lieu à cinq passages à la bibliothèque". Depuis deux ans, est également organisé un Bal Renaissance qui déambule dans les rues et termine son parcours au milieu des rayonnages. "Ces actions culturelles ont pour objectif d'inviter des habitants allophones qui n'osent pas franchir la porte", explique-t-il.

Les premiers médiateurs dans les bibliothèques sont apparus il y a cinq ans pour tempérer les incivilités et les comportements violents dans certains quartiers. Un rôle qui s'est généralisé à l'ensemble du réseau parisien ces trois dernières années. La bibliothèque Jacqueline de Romilly l'a élargi pour promouvoir une mission socio-culturelle à destination des publics éloignés.

Grâce aux financements du dispositif CTL (Contrat Territorial Lecture), de la Ville de Paris et de la Drac, Olivier Rouxel a carte blanche pour développer des projets plus complexes : la création de podcasts diffusés sur la plateforme Arte Radio pour les préadolescents, des stages pour découvrir le métier de chercheur à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), ou encore des cours de cuisine autour du mil pour les enfants et leurs parents. Ces moments de convivialité, avec le partenariat de nombreuses associations, sont l'issue d'une sensibilisation de longue haleine auprès des écoles, des crèches et des PMI.

Les bibliothécaires ne sont pas des travailleurs sociaux

La Ville de Paris a "déployé plusieurs dispositifs pour un accueil inconditionnel et universel des publics, notamment les plus fragiles", affirme Carine Rolland. Selon l'adjointe à la maire de Paris en charge de la Culture et de la ville, "les bibliothécaires sont formés, des formations avec La Fabrique des Solidarités avaient été proposées à l’ensemble des agents du réseau en 2019". Cette formation a, semble-t-il, échappé aux agents territoriaux de la bibliothèque Jacqueline de Romilly. "Dans une bibliothèque comme la nôtre, il est vrai qu'il faut avoir une fibre sociale" avertit Laure Vauquer, "mais nous n'avons jamais suivi de formation particulière pour endosser ce rôle".

Nicolas Almimoff se remémore les visites assidues des trois enfants d'une famille afghane pendant six mois, "ils venaient nous voir pour apprendre le français car leurs parents n'arrivaient pas à les scolariser." Installée dans un quartier prioritaire de la ville, la bibliothèque ne se contente pas de palier une précarité culturelle et éducative. Elle propose également des permanences juridiques, et répond régulièrement à des situations de détresse en orientant des visiteurs vers les associations fournissant repas chauds et logements d'urgence. Le directeur l'avoue :"Il nous est parfois arrivé d'appeler le 115."