TEMOIGNAGE. Christophe Naudin, rescapé du Bataclan

Christophe Naudin est un survivant. Le 13 novembre 2015, il était au concert des Eagles of Death Metal au Bataclan. Cinq ans après les attentats, ce professeur d'histoire, qui vient de publier un journal, nous a livré ses souffrances, ses doutes, ses questionnements et son retour à la vie. 

© Yann Levy/Studio Hans Lucas
Les riffs de guitare du morceau "Kiss the devil" résonnent dans le Bataclan. 1500 personnes sont venues écouter le groupe californien Eagles of Death Metal. Christophe Naudin, accompagné de deux amis, David et Vincent, assiste au concert. Nous sommes le 13 novembre 2015. Il est 21 heures 40.

"J'étais dans la fosse avec mes deux amis. Après avoir pris une photo j'ai entendu des bruits de pétard derrière moi. J'ai cru que cela faisait partie du concert et je me suis retourné. J’ai alors aperçu un homme armé", se remémore-t-il.  "Je me suis mis en mode automatique et j'ai été poussé dans la fosse. J'avançais sur les gens. Arrivé près de la scène, mon pied s'est coincé. J'ai réussi à le dégager et je suis rentré dans un petit cagibi à droite de la scène. Nous étions une bonne vingtaine".

Séparé de ses deux amis, Christophe Naudin reste enfermé dans ce cagibi pendant deux heures. Jusqu’à ce que le RAID l'en libère. Peu de temps avant l’assaut final. L’un de ses amis a réussi à s’enfuir. L’autre a été assassiné.

Le rescapé trouve refuge chez sa mère qui l'accueille quelques jours. Surtout ne pas se retrouver seul. "J'ai été très entouré par ma famille, mes amis et mon entourage professionnel. Cela a été très important", confie-t-il. "Je n'ai jamais été à l'abandon", reconnaît-il.

Ecrire pour tourner la page

Quand je rentrais chez moi, j'étais seul et j'écrivais mon journal. J'avais une forme de colère

Christophe Naudin

Suivi psychologiquement, il tente de se reconstruire, pas à pas. "L'année 2016 était très intense. J'étais partagé en deux. Je profitais de la vie, je sortais et rencontrais beaucoup de monde. Quand je rentrais chez moi, j'étais seul et j'écrivais mon journal. J'avais une forme de colère qui ressortait envers les récupérations politiques, les analyses des attentats du 13-Novembre et de ceux qui ont suivis après. Pendant une bonne année, j'ai été assez agité et en colère".

Avec le temps et sa rencontre avec Laetitia, une collègue devenue depuis sa compagne, la colère s'amenuise. "Je me suis servi de l'écriture pour me vider de cette colère, j'avais besoin de réagir à l'actualité. Ensuite, je me suis rendu compte que de me relire me faisait prendre du recul par rapport à ce que je vivais", explique-t-il. "Puis il y a un an à peine, j'ai proposé à mes éditeurs un projet de livre qui n'était pas mon journal. Je tenais à expliquer comment le fait d'être historien m'avait aidé à comprendre les choses. Ce sont eux qui m'ont proposé de publier mon journal en le contextualisant. J'ai fini par accepter en coupant certaines choses trop intimes".

Dans "Journal d’un rescapé du Bataclan, Être historien et victime d’attentat" publié le 30 octobre aux Editions Libertalia, Christophe Naudin, professeur d’histoire dans un collège du Val-de-Marne nous livre trois années de sa vie. Celles qui ont suivie l’attentat du Bataclan, de décembre 2015 à décembre 2018. Trois années de souffrances, d’angoisses, de doutes et de reconstruction où l’écriture va peu à peu l’aider à tourner la page. Au fil du récit, il nous fait également partager ses questionnements politiques, et notamment sur son engagement à gauche et les positions de sa propre famille politique prise en étau "entre l’islamisme et la peur de stigmatiser la communauté musulmane".
 

Journal d'un rescapé du Bataclan, Etre historien et victime d’attentat publié le 30 octobre aux Editions Libertalia
Journal d'un rescapé du Bataclan, Etre historien et victime d’attentat publié le 30 octobre aux Editions Libertalia © capture d'écran

 

Le journal m'a permis de comprendre et de me reconstruire

Christophe Naudin

"L'écriture m'a aussi fait prendre du recul par rapport à ce que je vivais. Ca m'a fait du bien de partager et de dire des choses à mes proches, indirectement. En tant qu'historien, je sais aussi l'importance des témoignages et des sources. Publier ce journal est utile, c'est le point de vue d'une victime qui est en plus historien et dont le témoignage est peut-être un peu différent par rapport à d'autres victimes", relate Christophe Naudin. Et de poursuivre : "Petit à petit, je me suis reconstruit et enfin, je suis sorti de cela. Pas totalement mais aujourd'hui je suis apaisé même si les choses ressortes, notamment avec l'attentat contre Samuel Paty parce que c'était un enseignant comme moi".

Le choc après le meurtre de Samuel Paty


L'actualité et la décapitation de Samuel Paty, professeur d'histoire lui aussi, est venu le percuter de plein fouet et faire écho à sa propre histoire. "Des souvenirs ont été ravivés par la décapitation de Samuel Paty. C'est curieux parce que dans mon livre, je commence en parlant de la menace explicite de l'Etat islamique contre les enseignants. En décembre 2015, l'Etat islamique a dans sa revue ouvertement désigné les enseignants comme des cibles d'attentats parce qu'on enseigne la laïcité, la République, tout ce qu'ils rejettent. La menace spécifiquement sur nous, on la connaissait. Quand il a été assassiné, j'ai eu comme tout le monde, le choc de voir la violence de l'acte. Malheureusement, je n'ai pas été étonné. Mais j'ai été secoué parce que ce que je savais possible est devenu concret", explique-t-il.

Il regrette que le temps consacré aux échanges en classe sur Samuel Paty ait été réduit à une minute de silence. Il a néanmoins obtenu le droit d'aborder le sujet en cours avec ses élèves qui ne connaissent pas tous sa propre histoire."Cela s'est très bien passé, il n'y a pas eu de débordements, d'actes déplacés. On va continuer à travailler dessus et je vais continuer à travailler sur la liberté d'expression comme je le faisais déjà avant."

 

Cinq ans, c'est symbolique. Le jour même, cela va être compliqué pour les victimes

Christophe Naudin

Christophe Naudin l'affirme, il souhaite,"sans oublier évidemment, passer à un autre chapitre". L 'annulation des commémorations du 13 novembre 2015 le laisse démuni. "Je comprends parfaitement qu'elles soient annulées à cause du contexte sanitaire mais cela va être difficile pour moi et sans doute pour d'autres victimes de ne pas pouvoir se rendre sur les lieux des différents attentats. D'autant que 5 ans, c'est symbolique. C'est le bon moment pour avancer et là, je me sens un peu arrêté dans mon élan. Mais on ne peut pas en vouloir à quiconque à part à la Covid. Le jour même, je pense que l'on va tous se retrouver un peu seules, nous les victimes. Cela va être un peu compliqué", avoue-t-il, lui qui se dit anxieux et fataliste depuis l'attentat du Bataclan.

Des concerts de l'Orchestre de chambre de Paris et du groupe de metal Queens of the stone age seront diffusés en ligne demain, vendredi en hommage aux victime des attentats de 2015.

Le soir du 13 novembre 2015, 90 personnes sont mortes au Bataclan. Les trois assaillants ont été tués lors de l'assaut donné par la forces de l'ordre.

A Paris et au Stade de France, 130 personnes ont perdu la vie et 350 ont été blessés. Le Belge Abdelhamid Abaaoud, coordinateur présumé des attaques a été tué le 18 novembre 2015 à Saint-Denis.

Le seul membre des commandos encore en vie, le Franco-belge Salah Abdeslam arrêté à Bruxelles doit être jugé début 2021 à Paris ainsi que 19 autres suspects.

 
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