Un antiquaire qui vendait de faux meubles d’époque devant la justice à Paris

Un antiquaire de renom soupçonné d'avoir vendu de faux meubles "d'époque" pendant des années doit être jugé à Paris. Les enquêteurs ont estimé le préjudice à plusieurs millions d'euros.

Des meubles "d'époque", vendus parfois plus d'un million d'euros et qui n'étaient en fait que des contrefaçons. Le procès de Jean Lupu, antiquaire parisien de renom, soupçonné d'avoir "trompé" ses acheteurs pendant des années devait débuter ce matin devant le tribunal correctionnel de Paris. Sa défense a demandé en ouverture du procès une expertise médicale pour déterminer s'il était apte à être jugé. Son avocat Maitre Antoine Vey a transmis un certificat médical faisant état d'un "début d'Alzheimer" pour son client âgé aujourd’hui de 93 ans. Le tribunal correctionnel de Paris rendra sa décision mardi.

La procureure Tiffany Pinto a indiqué espérer démontrer au cours du procès que "M. Lupu a fraudé et dupé toute sa vie, toute sa carrière", parlant de "dizaines de meubles" contrefaits et "plusieurs millions d'euros de préjudice".

La réputation d'un "talentueux dénicheur de pièces rares"

L'enquête avait débuté en 2014, après la dénonciation d'un confrère. Dans le petit milieu des spécialistes du mobilier du 18 siècle, Jean Lupu, autodidacte qui avait débuté dans les années 40 à l'âge de 14 ans, avait la réputation d'un "talentueux dénicheur de pièces rares". Mais "a minima depuis les années 2000" selon l'accusation, l'atelier de sa galerie faubourg Saint-Honoré, à deux pas de l'Elysée, avait commencé la contrefaçon. Des transformations - ornements en bronze neufs montés sur des meubles pour être présentés comme bronzes anciens -, à la copie "de toutes pièces", sur la base de plans ou photos.

Dans son bureau, les enquêteurs ont découvert une trentaine de frappes d'estampilles (outil servant à la signature dans le bois) au nom de maîtres ébénistes.

Dans le milieu des antiquaires, un meuble est dit "restauré" si la restauration n'affecte qu'une proportion limitée de l'objet, et qu'elle vise à lui rendre son état initial.

La "restitution", notion plus floue derrière laquelle Jean Lupu s'abrite pour se défendre face aux enquêteurs, consiste à retrouver les éléments manquants d'un meuble et les réintégrer, voire s'inspirer de documentation pour les recréer. Dans tous les cas, l'acheteur devrait être informé.

Malgré les dénégations de l’antiquaire, les témoignages d'artisans (sculpteurs, ciseleurs, marbriers, doreurs, fondeurs), salariés ou sous-traitants, ont laissé apparaître un système progressivement devenu "routinier". Et l'idée que "tout le monde savait". 

Un faux à 2,6 millions 

"Vous êtes le plus génial des faussaires de tous les temps", lui avait écrit le confrère qui a fini par le dénoncer.

Un salarié de l'atelier, restaurateur de marqueterie, a expliqué n'avoir fait que cinq restaurations de meubles en 13 ans, passant le reste de son temps à créer de copies de toutes pièces. C'est "ça, ou le chômage", lui aurait dit son patron.

Les meubles étaient "expertisés" par Jean Lupu, lui-même, qui était membre de la Compagnie nationale des experts (CNE, l'un des principaux syndicats d'experts-marchands). La CNE s'est portée partie civile.

Les enquêteurs ont estimé que l'atelier fabriquait plusieurs dizaines de meubles par an, pour certains revendus au-delà du million d'euros comme ce faux bureau Boulle parti pour 2,6 millions en 2007.

L’antiquaire lui-même volé par son petit-cousin

Les bénéfices - plusieurs millions d'euros - auraient été pour la majorité dissimulés au fisc, atterrissant dans des paradis fiscaux, notamment au Panama.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2018 alors que l'enquête le visant est ouverte depuis quatre ans, et que Jean Lupu jure depuis le début que tout ce qu'il possède se trouve sur ses comptes en banque français, il sollicite son petit-cousin Gilles D. pour l'aider à déplacer des fonds cachés au Panama vers le Qatar - où ils ouvrent plusieurs comptes.

"Une énorme erreur", a reconnu l'antiquaire devant les enquêteurs. D'autant que le petit-cousin en a profité pour le "voler", détournant la majorité des fonds - six millions d'euros - pour s'acheter voitures et vêtements de luxe, et partir en vacances à Los Angeles, Saint-Moritz, ou en Thaïlande.

Un "sous-dossier dans le dossier", balaie l'avocat de Gilles D., Me David-Olivier Kaminski, dont le client avait commencé par prétendre qu'il n'avait fait qu'"accompagner" son grand cousin, trop âgé pour voyager seul et qui ne parlait pas anglais, avant de finalement évoquer un "don".

Sa femme Monique, 91 ans, qui doit être jugée avec lui dans le volet blanchiment des fonds issus de la tromperie, ne s'est pas non plus présentée ce matin, sous le coup d'un "stress qui la paralyse". Une expertise médicale la concernant a également été sollicitée. 

Le procès est prévu jusqu'au 26 juin.