DOSSIER. Réchauffement climatique : la forêt de Fontainebleau menacée par la sécheresse

Certains la surnomment le "poumon de l’Île-de-France", notre Amazonie à nous. À une heure de route de Paris, la forêt de Fontainebleau s’étend à perte de vue. 25.000 hectares pourtant aujourd'hui menacés. Depuis 2019, les gardes forestiers de l’ONF constatent un dépérissement de certains arbres. En cause, le manque d’eau.

Jeter un coup d’œil à une carte de la région permet de prendre la mesure de son immensité. Et si on zoome sur celle de la Seine-et-Marne, elle devient alors incontournable. Avec ses 25.000 hectares, soit l’équivalent d’autant de terrains de foot – 22.000, si l’on prend sa seule partie "domaniale" gérée par l’Office national des forêts (ONF) –, la forêt de Fontainebleau est immanquable en Île-de-France.

Un gigantesque espace naturel, "un joyau", diront même les habitués. Mais voilà, depuis 3 ans, Matthieu Augery regarde cette étendue d’arbres séculaires avec des yeux inquiets. De plus en plus de pins sylvestres dont il a la garde, ces longs spécimens au tronc effilé et aux aiguilles normalement bien vertes, prennent une couleur brunâtre. Pis, certains de ces conifères perdent même leur feuillage.

"En 2019, on a eu un épisode de mortalité très forte des pins sylvestres, espèce que l'on pensait pourtant assez résistante".

Matthieu Augery, ONF Île-de-France Est

À 39 ans, l’agent de l’ONF qui règne sur cet ancien domaine des rois de France, pointe directement les effets du réchauffement climatique. Pour lui, une partie de l'explication se trouve dans le déficit pluviométrique que connaît la Seine-et-Marne, avec des hivers, mais surtout des étés très secs depuis plusieurs années.

Il suffit de prendre un peu de hauteur pour mieux observer les conséquences du phénomène. Sur des images de drone fournies par l’Office national des forêts, le constat est frappant. Peu à peu, l’immense nappe verte de Fontainebleau semble comme "grignotée" par des tâches brunes : ce sont des pins morts.

"Dans toutes les forêts de la région, il y a un manque d'eau"

Pour certains centenaires, les spécimens touchés se sont asphyxiés : "Ici, les arbres réagissent plus vite, parce que le sol est sableux", détaille le chef du service forêt Île-de-France Est. Alors, "la rare eau qui tombe n'est pas retenue et part directement dans les nappes. Les racines se retrouvent asséchées", ajoute Matthieu Augery.

Et la spécificité fontainebleaudienne se vérifie dans l'ensemble de la région. "Dans toutes les forêts d'Île-de-France, il y a un manque d'eau. Si certaines espèces sont plus faibles que d'autres face à ce stress hydrique, c'est la récurrence de ces sécheresses qui fragilisent les arbres", décrypte Guillaume Larrière, responsable communication à l'ONF. "Et même ceux que l'on pensait pourtant assez résistants."

Cette année encore justement, la situation est délicate. Il n'a pas assez plu durant ces quatre derniers mois sur la Seine-et-Marne. Résultat, "le niveau des nappes phréatiques se remplit de moins en moins", analyse Francis Thomas, fondateur de la newsletter spécialisée "veille-eau.com".

À tel point que la préfecture du département a pris, dès le 9 mars dernier, un arrêté sécheresse, le premier de l'année 2023 en France. Un record de précocité. Concrètement, le niveau d'alerte passe d'une "situation normale" à une situation de "vigilance". Si ce premier niveau n'inclut pas encore de mesure de restriction d'eau, les pouvoirs publics vont devoir sensibiliser la population "aux règles de bon usage d'économie d'eau", selon le vocable préfectoral.

Pour Francis Thomas, pas de doute, "un été particulièrement sec" est à craindre. "La prise d'un arrêté si tôt dans l'année vient nous rappeler qu'il va falloir changer notre modèle et nos habitudes de consommation liées à l'eau", décode-t-il.

Petit coup de pouce à la nature

Si les arbres sont censés s'adapter à ces aléas, poursuit-il, "le souci c’est quand ça se répète, saison après saison", ce qui est le cas à Fontainebleau. Guillaume Larrière abonde : "un arbre a une capacité de résilience, il peut résister à 2 à 3 ans de sécheresse, mais 5 ou 6, tel que nous le connaissons, c'est très compliqué".

"On importe sur Fontainebleau des essences du Sud de la France, plus résistantes au manque d'eau, et qui naturellement auraient mis des centaines d'années à migrer"

Matthieu Augery

Face au dépérissement des arbres, les pouvoirs publics ne s'avouent pas vaincus. Si l’Office national des forêts préfère la "régénération naturelle", comprenez la repousse de l’arbre, celle-ci peut prendre du temps. Beaucoup de temps.

"Naturellement, les chênes vont faire tomber des glands, qui vont ensuite faire des semis. C'est le cycle naturel de la forêt, que l'on privilégie. Mais ça se compte en centaines d'années", détaille Matthieu Augery.

Alors, le forestier le revendique, il donne avec ses agents, un petit coup de pouce à "Mère nature". 

Cet hiver, l'ONF a mis en terre 63.000 plants. Une dizaine d'essences différentes, notamment venues du Sud de la France, et connues pour être plus résistantes au manque d'eau à répétition, "comme le chêne pubescent", ont été sélectionnées "pour assurer un mix et ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier", expliquent de concert les deux responsables de l'ONF.

Le but, planter des espèces différentes ensemble pour assurer la cohérence de la forêt et améliorer sa capacité de résilience face aux maladies. Car l'autre menace qui rôde, c'est celle des agents pathogènes, "chalarose du frêne" et "encre du châtaignier" en tête. Un champignon qui s'attaque aux racines en hiver, et aggrave les effets de la sécheresse, une fois l'été venu.

"Avec ce champignon, la mortalité de l'arbre est décuplée"

Guillaume Larrière

Sensibiliser pour "affirmer son lien avec le vivant"

De la replantation, mais pas seulement. En ville, tout le monde est attaché à ce patrimoine local. Il suffit d'appeler l'Office de tourisme pour s'en rendre compte. "La forêt de Fontainebleau, c'est la plus belle du monde !", nous lance-t-on au téléphone avec un brin de fierté.

Ici, on a mis en place des balades nature pour aider les touristes à mieux comprendre ce "lieu exceptionnel et fragile", détaille le centre d'information. Et les guides sont des anciens de l'ONF. "Souvent, les groupes tombent sur des arbres morts, alors on prend le temps d'expliquer et de sensibiliser, notamment les enfants, aux enjeux du réchauffement climatique. Pour aider à affirmer son lien avec le vivant", livre Christelle Berthevas, de Fontainebleau tourisme.

Alors que la journée internationale des forêts se tenait le 21 mars, et le lendemain celle de l'eau, l'information au public est aussi un cheval de bataille pour Matthieu Augery et Guillaume Larrière. Parue ce lundi, la dernière synthèse du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) alerte sur le fait que le réchauffement pourrait atteindre à la fin du siècle +3.2 degrés, par rapport à l'ère pré-industrielle. Un des scénarios du pire pour les forêts. En Seine-et-Marne, la vigilance "sécheresse" est en tous cas applicable jusqu'à la fin décembre.

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