Mantes-la-Jolie : l'ouverture d'une enquête ravive l'espoir des familles des adolescents interpellés

Des images montrant des interpellations de masse de jeunes à Mantes-la-Jolie, jeudi 6 décembre, ont créé la polémique en plein mouvement des gilets jaunes. Elles font suite à des incidents devant le lycée Saint-Exupéry, situé dans la ville. / © CÉLINE AGNIEL / AFP
Des images montrant des interpellations de masse de jeunes à Mantes-la-Jolie, jeudi 6 décembre, ont créé la polémique en plein mouvement des gilets jaunes. Elles font suite à des incidents devant le lycée Saint-Exupéry, situé dans la ville. / © CÉLINE AGNIEL / AFP

L'enquête de l'IGPN pour "violences policières" s'était close par un non-lieu. Un an et demi après les faits, une nouvelle enquête vient d'être ouverte par le parquet de Nanterre sur l'interpellation de 151 jeunes à Mantes-la-Jolie. Un soulagement pour les familles des adolescents.

Par Aude Blacher

Pour le Collectif de défense Mantois, composé des mères des 151 adolescents interpellés en décembre 2018 à Mantes-la-Jolie, l'ouverture d'une nouvelle instruction est un "soulagement""une très bonne nouvelle". "Il y avait une forme de résignation de certaines familles qui avaient lâché, baissé les bras avec ce sentiment qu’il y avait une impunité pour les policiers. Cela rallume une flamme d’espoir. On se dit qu’il y aura peut-être réparation," réagit Yessa Belkhodja, la porte-parole du collectif.

Une enquête ouverte pour "torture"

L'enquête pour "torture sur mineur de 15 ans, atteinte arbitraire à la liberté par personne dépositaire de l'autorité publique, violence aggravée", mais également pour "diffusion sans son accord d'une personne identifiable menottée et mise en cause pénalement" a été ouverte le 9 mars par le parquet de Nanterre. Elle fait suite à une plainte du syndicat lycéen (UNL) et de l'un des adolescents.  "Je l'ai appris hier par une lettre, explique leur avocat Me Alimi. Il a fallu attendre plus d'un an, envoyer courriers sur courriers. Mais c’est un début." 

 

Car les faits remontent au 6 décembre 2018, en marge d’une mobilisation nationale de lycéens. Après l’incendie de voitures et de poubelles, 151 élèves de Mantes-la-Jolie, âgés de 12 à 21 ans, sont interpellés aux abords du lycée Saint-Exupéry. Les adolescents, regroupés dans une cour, sont mis à genoux, mains sur la tête. Une position dans laquelle certains vont rester pendant plusieurs heures avant d'être dispatchés dans plusieurs commissariats des Yvelines. Cette scène, filmée par un fonctionnaire avec le commentaire "voilà une classe qui se tient sage", fait alors le tour des réseaux sociaux provoquant un tollé général et des réactions jusqu’aux plus hauts sommets de l’Etat : "L'image est forcément choquante. Il y a eu des images choquantes parce que nous sommes dans un climat de violence exceptionnelle. (...), réagit le Ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer. Il faut faire très attention aux images découpées. Il faut savoir ce qui s'est passé avant, le contexte dans lequel elles se sont passées."

"Ça a été un enterrement institutionnel"

Dans les jours qui suivent, plusieurs familles décident de porter plainte pour violences policières, emboîtant le pas au syndicat lycéen Union nationale lycéenne (UNL). Mais quelques mois plus tard, l'enquête préliminaire de l’IGPN, la police des polices, débouche sur un non-lieu. Quant à l’enquête administrative, elle conclut à l'absence de "comportements déviants de la part des policiers". "Il n’y a jamais eu d’actes d’investigation. Simplement trois lycéens entendus puis cela a été classée sans suite, fustige Me Alimi. La procureur nous a dit exactement : "auditionner trois lycéens, ça me suffit." Les policiers, les enquêteurs n’ont pas été entendus. Ça a été un enterrement institutionnel."
 

"La première chose qu'on va demander aujourd'hui, c'est l'audition des 151 lycéens et des autres témoins qui étaient autour, poursuit-il. Ce qu’on veut, c’est que l’enquête soit faite et que ces enfants puissent dire qu’ils ont eu le droit à la même justice que les autres." 
Des adolescents qui selon le Collectif de défense Mantois restent encore "très marqués" un an et demi après. "Le mot torture ne doit pas être minimisé, réagit Yessa Belkhodja. Quand on oblige quelqu’un à rester à genoux pendant des heures, c’est une torture psychologique. C’est quelque chose qu’ils n’oublieront pas." Très mobilisées, les mères de famille affirment depuis le début que "la grosse majorité" de ces adolescents sortaient du lycée pour déjeuner et qu’ils ont été pris dans une nasse alors qu’ils n’avaient participé à aucun actes de violence. 
 

"Ce n'étaient pas des enfants de cœur"

Une version réfutée depuis le début par les policiers. Du côté du syndicat d’officiers Synergie, l’annonce de l’ouverture de cette information judiciaire est incompréhensible. "Ce pays marche sur la tête", écrit l’organisation sur Twitter. Rappelant que des bouteilles de gaz avaient été découvertes au cours de l’intervention des forces de l’ordre : "L’intervention des policiers avait mis fin aux émeutes durant lesquelles certains lycéens avaient mis le feu à des poubelles puis jeté des bouteilles de gaz à l’intérieur. Le drame a été évité de peu." 
 


Un sentiment partagé par David Callu, officier de police judiciaire qui était ce jour-là en poste au commissariat de Plaisir (Yvelines) dans lequel 25 adolescents ont été placés en garde à vue. "Nous avons eu accès aux vidéos sur les téléphones des adolescents. On les voit mettre le feu à une twingo, à une bouteille de gaz qu’ils avaient volé chez des particuliers, raconte ce délégué du syndicat Vigie. Les heurts duraient depuis plusieurs jours, ils avaient agressé un couple de personnes âgées dans leur voiture au beau milieu de la route, arrêté un camion 38 tonnes pour le voler. Certains étaient armés de bâtons et de lacrymogènes. Ce n’était pas des enfants de cœur." 

Une technique utilisée par manque d'effectif

Concernant les conditions d’interpellation, il n’y a eu aucune faute selon lui. "Lorsque mes collègues sont arrivés, les jeunes se sont dispersés pour les uns sur un chantier, pour d’autres dans des locaux des Restos du cœur. Ça a été compliqué de les interpeller vu leur nombre et notre peu d’effectif. La technique employée, quand on a pas assez de menottes et de serflex, c’est celle qui a été utilisée : on met les gens à genoux, les mains sur la tête et les pieds croisés normalement. Il a ensuite fallu appeler des renforts, attendre des transports, et trouver des commissariats pour les accueillir. 150 jeunes, c’est toute une logistique. On a fait le maximum avec un minimum d’effectif et il n’y a eu aucun blessé." 
Toutes ces mesures auraient été prises en accord avec le parquet de Versailles selon ce fonctionnaire qui se dit serein quand aux suites judiciaires. "Il y a déjà eu une enquête de l’IGPN qui n’a rien trouvé à redire. Il y a eu une autre enquête et pas de poursuite. S’il y avait eu quelque chose, ils auraient trouvé."
 

Sur le même sujet

Les + Lus