Coronavirus : Nantes, “On va au devant d'une catastrophe sanitaire si l'épidémie franchit les murs de la prison”

Dans les établissements pénitentiaires nantais, la crise sanitaire inquiète certains surveillants. / © Loïc Venance / AFP
Dans les établissements pénitentiaires nantais, la crise sanitaire inquiète certains surveillants. / © Loïc Venance / AFP

La situation se tend de plus en plus dans les prisons de France. Parloirs suspendus, manque de matériel et de mesures sanitaires, et déjà des premiers cas de détenus testés positifs : détenus et surveillants pénitentiaires s'inquiètent des conséquences que la crise pourrait avoir entre les murs.

Par Romane Idres

Alors que des premiers cas de détenus testés positifs au coronavirus sont recensés, parmi lesquels le rappeur vendéen MHD incarcéré à Paris, la ministre de la Santé Nicole Belloubet a annoncé plusieurs mesures pour les établissements pénitentiaires. 
Depuis l'annonce des mesures de restriction des déplacements, les parloirs sont suspendus, et ce jusqu'à nouvel ordre. En dehors du personnel pénitentiaire, personne n'est autorisé à pénétrer dans les établissements pénitentiaires. Pour compenser le fait de ne plus pouvoir voir ses proches, les détenus se sont vu accordé un crédit téléphonique exceptionnel de 40 euros. 
À noter également que cela signifie qu'aucun intervenant extérieur ne peut venir proposer des activités. En compensation, la gratuité de la télévision est assurée.
 

Insécurité sanitaire ?

Mais l'ennui n'est pas ce qui semble le plus inquiéter les détenus. Au Mans, la maison d'arrêt a déjà été le théâtre de deux mutineries de détenus, réclamant des mesures sanitaires pour les protéger. Un surveillant nous confiait alors qu'il comprenait ces revendications. 
À Nantes, la situation diffère selon les établissements. D'après William Cozic, délégué syndical FO pénitentiaire, la situation est particulièrement dangereuse au centre de détention. "Le fonctionnement est quasi-normal là-bas, le principe de précaution n'existe pas.", lâche-t-il, dépité. "J'ai sollicité les parlementaires du département, parce qu'on va au devant d'une catastrophe sanitaire si l'épidémie franchit les murs de cet établissement."

Il espère notamment que les temps de promenades soient redéfini par secteur, pour éviter que les détenus ne se croisent trop. "Ça permettrait, au moins, de limiter la propagation à un étage précis ou un bâtiment si un détenu s'avérait positif. Là, il y a un tel brassage de détenus que ça se répandrait très rapidement.", explique-t-il. "Forcément, ça nous inquiète, on a peur pour nous, et pour nos familles, surtout depuis qu'on a appris qu'une première adolescente n'avait pas survécu au virus."

Inégalité entre établissements

En ce qui concerne la maison d'arrêt, il est un peu plus nuancé. "Des choses ont été mises en place pour minimiser les risques. On évite de regrouper trop de détenus et les gestes barrières sont appliqués.", admet William Cozic. "La difficulté, c'est surtout le manque d'équipement. Il y a quelques masques mais il ne faut pas rêver, il y a pénurie dans les hôpitaux, alors ce ne sont pas les surveillants pénitentiaires qui vont en avoir."

Il regrette que le "peu de moyens" de la prison soit "mal employé". Il a sollicité la direction pour pointer du doigt des dysfonctionnements, mais n'a pas encore obtenu de réponse. "Par exemple, si un détenu présente des symptômes, on le place en confinement médical. Sauf que nos agents qui travaillent avec eux n'ont qu'un masque pour 12 heures. Alors qu'on sait que le masque n'est plus efficace au-delà de 4 à 6 heures...", déplore-t-il.

Ce jeudi, la ministre de la Justice a annoncé que 116 000 masques seraient envoyés à destination des surveillants.

William Cozic souligne néanmoins que l'établissement pénitentiaire des mineurs d'Orvault a rapidement mis en place toutes les précautions possibles. "La gestion dans cet établissement est parfaite, bien sûr en fonction des moyens qui ne sont pas très élevés, mais on peut dire que tous les risques sanitaires sont minimisés."
Une telle inégalité entre établissements laisse penser que la gestion de la crise revient largement aux directions. Contactée, la direction du centre de détention de Nantes, où la situation est semble-t-il critique, n'a pas donné suite à nos sollicitations. 
 

Endiguer la surpopulation

Un autre point noir qui pourrait bien empirer la crise sanitaire en prison : la surpopulation carcérale. Pour endiguer le phénomène, Nicole Belloubet a également annoncé plusieurs mesures. D'un côté, la mise à exécution des peines courtes sont reportées à plus tard. Une mesure qui a permis, d'après le ministère, d'enregistrer "une trentaine d'entrées en prison quotidiennes, contre plus de 200 habituellement."
À Nantes, les effets de cette mesure commencent déjà se faire sentir. "C'est vrai que vu qu'il n'y a plus d'arrivants, mais toujours des libérations, on est passé de 140 matelas au sol il y a 15 jours, à seulement une soixantaine aujourd'hui."

Le ministère a même été plus loin : il prévoit, par ordonnance, la libération anticipée d'environ 5 000 détenus à travers le pays.

"L'administration pénitentiaire va soumettre au procureur la liste des situations de détenus qui rentrent dans le cadre de la loi", explique Émilie Rayneau, juge d'application des peines à Nantes et déléguée régionale de l'Union syndicale des magistrats.

"Il s'agit de détenus qui sont à moins de deux mois de la fin de leur peine, sous réserve qu'ils ne rentrent pas dans les exceptions prévues par l'ordonnance."

Parmi ces exceptions par exemple : ceux qui ont été condamnés pour crime, terrorisme, violences sur conjoint ou atteinte aux personnes sur mineurs de moins de 15 ans, et ceux qui ont participé à des mutineries pendant la détention.
 

Examen des situations

Et pour ceux qui sont encore à l'intérieur, les procédures sont encore traitées par le tribunal.
"On travaille sur les demandes d'amnénagements de peine, on doit continuer de les examiner et réfléchir puisque, par exemple, on ne peut plus poser de bracelets électroniques", explique Émilie Rayneau.

"Il y a aussi la question du quartier de semi-liberté. Ces détenus sortent la journée pour travailler et rentrent le soir, mais c'est devenu impossible. Ils sont donc bloqués sur le quartier, mais ce n'est pas idéal, ca ril n'est pas très moderne et il n'y a pas beaucoup d'activités.", poursuit-elle. "On a examiné les situations des détenus qui pouvaient prétendre à une sortie anticipée, en évaluant leur comportement, le risque de récidive, et en s'assurant de l'existence d'un logement, bien sûr. Le but n'est pas non plus de mettre des gens à la rue pour vider les prisons."
 

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