"Je suis hanté par les mêmes obsessions depuis bien longtemps", rencontre avec Fabien Vehlmann, un scénariste BD qui met le monde en fiction

Spirou et Fantasio, Le Dernier Atlas, Seuls, Green Manor... son imaginaire n'a semble-t-il aucune limite, sa volonté de gratter la surface des choses non plus, le scénariste nantais Fabien Vehlmann revient avec trois albums d'un coup, l'occasion d'échanger avec lui sur son approche de l'écriture, ce qui l'inspire ou l'obsède, ses projets...

Nous l'avons rencontré en 2014 pour la 54ᵉ aventure de Spirou et Fantasio, en 2019 pour Le Dernier Atlas, en 2020 pour Supergroom. Bien sûr, sa biographie ne s'arrête pas là. Loin de là. Il est également le scénariste de la série à succès Seuls, portée au cinéma par David Moreau, de Paco les mains rouges, de Samedi et Dimanche, du Marquis d'Anaon, de Green Manor, de L'Herbier sauvage et de tant d'autres.

Une bonne soixantaine de livres au total dans des genres très différents. Et pas mal de récompenses, notamment le prestigieux Prix René-Gosciny 2020 qu'il partage avec Gwen de Bonneval pour Le Dernier Atlas. Bref, de quoi donner le tournis. Comment passe-t-on d'un univers à l'autre sans y laisser quelques neurones ? C'est la première question que nous lui avons posée...

Fabien. Alors déjà, je me permets de souligner que contrairement aux apparences, je ne suis pas un scénariste si productif que ça, certains de mes collègues en sont déjà à plusieurs centaines de BD ! En revanche, c’est vrai que j’adore expérimenter tous les «genres» littéraires (horreur, polar, érotisme, SF…), en essayant de m’inspirer de leurs codes spécifiques, de les comprendre intimement, avant d’essayer de les tordre gentiment de l’intérieur, histoire de tenter d’en tirer des choses nouvelles et originales. Du coup, comme je ne suis que sur trois ou quatre projets à la fois, ça n’est pas si compliqué de jongler entre eux, le temps d’une année.

Ces dernières semaines ont vu paraître trois nouveaux albums : Le 14ᵉ tome de Seuls, La Cuisine des Ogres et Le Dieu-Fauve. Quel lien peut-il exister entre les trois ? Un certain regard sur le monde ? Sur la violence du monde ?

Fabien. Leur sortie conjointe est une pure coïncidence puisque j’ai mis un an pour faire le nouvel album de Seuls, deux pour la Cuisine des Ogres, et quatre pour le Dieu-Fauve… Mais à vrai dire, il est assez pertinent d’y trouver des points communs, sans doute parce que je suis hanté par les mêmes obsessions depuis bien longtemps :  la peur que nous éprouvons tous à l’idée de la finitude des choses (notre mort ou celles de nos proches), le rapport ambigu que nous pouvons éprouver vis-à-vis de la violence (entre répulsion et fascination), ou encore la puissance de l’imagination pour résister aux traumas.

J'ai lu quelque part que tu te refuses à toute forme de prosélytisme mais que tu aimes gratter la surface des apparences pour questionner, faire douter et changer notre regard sur le monde... La BD est le bon médium pour ça ?

Fabien. La BD est un outil génial pour « mettre des concepts en images ». On s’adresse à l’intellect des lecteurs et lectrices autant qu’à leurs tripes, via leur imagination (puisque l’art séquentiel pousse la personne qui lit à « remplir » les espaces entre les cases). Du coup, je trouve ce medium parfait pour proposer des sortes de fables, des allégories de notre monde, qui vont - je l’espère - pousser le public à se poser certaines questions sous un nouvel angle.

La BD est un outil génial pour « mettre des concepts en images ». On s’adresse à l’intellect des lecteurs et lectrices autant qu’à leurs tripes, via leur imagination

Fabien Vehlmann

Seuls est une série jeunesse. La Cuisine des Ogres et Le Dieu-Fauve sont pour un public disons un peu plus âgé. Peut-on aborder les mêmes thématiques, en l'occurrence des thématiques graves et parfois sombres, quel que soit le public ?

Fabien. Tout à fait ! J’ai coutume de dire qu’on peut parler de tous les sujets aux enfants, mais qu’en revanche, on doit veiller à adapter la forme du récit à l’âge du public. Dans Seuls, Gazzotti et moi veillons à conserver une « ceinture de sécurité » à notre manège, pour ne pas trop brasser un lectorat de 10 ans. Pour la Cuisine des Ogres, même si le dessin peut légèrement plus effrayer, je pense que des gamins dès 11/12 ans adoreront jouer à se faire peur face à nos créatures fantastiques. Quant au Dieu-Fauve, il aborde le sujet de la violence de manière beaucoup plus frontale, puisque s’adressant à un public résolument ado-adulte.

Un enfant sur dix subit un inceste, c’est aussi inimaginable qu’abominable.

Fabien Vehlmann

Dans La Cuisine des Ogres, ton héroïne principale, Blanchette, est surnommée Trois-Fois-Morte. Parce qu'elle a échappé à bien des dangers, notamment le hachoir des ogres, mais aussi parce qu'elle a été victime d'un inceste, suivi d'un silence qu'elle a gardé par honte, suivi du silence qu'on lui a imposé pour ne plus l'entendre. D'où ce nom Trois-Fois-Morte. Une scène terrible, on ne s'y attend pas du tout, de quoi marquer les esprits durablement. Tu avais cette scène en tête dès le lancement du projet ?  

Fabien.  Ah oui, puisqu’elle était centrale dans mon envie d’aborder le thème des ogres… Ce d’autant plus que le sujet de l’inceste n’est pas étranger à l’univers des contes, il n’y a qu’à repenser à Peau d’Âne où le roi veut épouser sa fille ! Mais l’avantage d’un récit fantastique est de permettre de prendre une légère distance avec la cruauté de ce qui est évoqué, voire d’apporter une forme de réconfort aux enfants qui le liront, en particulier si certain.e.s d’entre eux sont concerné.e.s par ce problème, ce qui n’est hélas pas rare  : selon les études de la Ciivise, un enfant sur dix subit un inceste, c’est aussi inimaginable qu’abominable.

Dans Le Dieu-Fauve, il y est question de violence, on l'a dit, mais aussi de l'effondrement d'une civilisation, cet effondrement qu'un autre scénariste nantais que tu connais très bien, Gwen de Bonneval, évoque lui aussi dans son dernier album, Philiations. C'est quelque chose qui t'inquiète toi aussi ? Tu fais partie des éco-anxieux ?

Fabien. Totalement ! Gwen et moi partageons un regard très inquiet sur le Monde et la direction qu’il prend, et je trouve d’ailleurs son album Philiations passionnant. Mais quand on parle « d’éco-anxiété », je préfère souvent parler carrément d’éco-dépression, car je pense que la situation entrainée par le dérèglement climatique peut entrainer un tel choc émotionnel, quand on en prend conscience, qu’on peut en arriver à sombrer dans une forme de sidération et d’inaction quasi maladive, dont les crises d’angoisse ne sont qu’une facette. Or, nous devons réagir, car cette lucidité sur les grandes difficultés que nous réserve l’avenir doit forcément être accompagnée d’action (artistique, citoyenne, politique…) et d’une forme « d’optimisme-malgré-tout ». Et pour cela, il faut rester solidaires les uns des autres, c’est la clé pour ne pas céder à ce mal-être existentiel.

Cette lucidité sur les grandes difficultés que nous réserve l’avenir doit forcément être accompagnée d’action (artistique, citoyenne, politique…) et d’une forme "d’optimisme-malgré-tout"

Fabien Vehlmann

Je ne te demanderai pas où tu puises ton inspiration. On le devine. Mais comment une idée, une crainte, une colère peut-être, devient entre tes mains une histoire puis un scénario ?

Fabien. Je disais que la BD était un outil génial pour « mettre des concepts en images ». Hé bien, c’est ce que j’essaye aussi de faire avec mes émotions : à force de travail, de réécriture, je tente du mieux possible de les traduire en images claires, en scènes fortes, en séquences mémorables, qui viendront - je l’espère - résonner avec les propres émotions du public. Une des grandes forces de la littérature, c’est en effet de permettre au lecteur ou à la lectrice de se sentir moins seul.e , alors même que l’expérience de lecture est souvent très solitaire : car dans l’intimité de ce moment partagé avec l’œuvre d’un ou une artiste, on se sent soudain entendu.e, compris.e, nos émotions sont comme « acceptées » et accompagnées. C’est un super-pouvoir, en quelque sorte ! Et c’est pour cette raison que j’ai paradoxalement appelé « Seuls » ma première grande série pour enfants : précisément pour dire aux gamins qu’ils ne sont jamais complètement seuls dans leurs épreuves.

Graphiquement, ces trois albums sont très différents. Comment choisis-tu tes dessinateurs ? Les choisis-tu d'ailleurs ?

Fabien. Mes collaborations sont d’abord le fruit d’une admiration partagée pour le travail de l’autre (et j’avoue avoir eu la chance de ne bosser qu’avec des artistes incroyablement doués : Denis Bodart, Mathieu Bonhomme, Chloé Cruchaudet… je pourrais tous les citer !). Puis c’est le projet qui « choisit » son dessinateur, quand l’idée se précise dans mon esprit. Par exemple, j’ai pensé à Gazzotti aussitôt que j’ai eu cette idée d’enfants vivant une robinsonnade urbaine : c’était une évidence ! Idem pour la Cuisine des Ogres. En revanche, nous avons mis un peu plus de temps à nous mettre d’accord sur un sujet, avec Roger : je lui ai d’abord proposé un scénario de slasher (ce genre très codifié où un tueur masqué massacre des adolescents), mais j’ai senti qu’il n’était pas 100% convaincu, donc j’ai préféré changer mon fusil d’épaule, et c’est le Dieu-Fauve qui m’est alors venu en tête, à sa plus grande joie !

L’acte d’écrire est totalement lié au dessin qui va interpréter mon script. Si je faisais un parallèle avec le cinéma, on n’écrit pas les mêmes dialogues pour Melville Poupaud que pour Mad Mikkelsen, alors que j’adore les deux !

Fabien Vehlmann

Est-ce que le style graphique influence ton écriture ? Comment généralement s'organise ta collaboration avec le dessinateur ?

Fabien. Oui, pour moi, l’acte d’écrire est totalement lié au dessin qui va interpréter mon script. Si je faisais un parallèle avec le cinéma, on n’écrit pas les mêmes dialogues pour Melvil Poupaud que pour Mads Mikkelsen, alors que j’adore les deux ! Selon moi, un scénario doit être pensé « sur-mesure », même si bien entendu, il m’arrive de pousser certains de mes collaborateurs dans des zones de léger inconfort, quand je pense que l’histoire n’en sera que meilleur… Ainsi, Roger a dû apprendre à dessiner les singes ! Et c’est aussi pour ça que Gazzotti râle souvent contre moi en voyant les séquences spectaculaires que je lui demande de mettre en scène… Mais attention, je m’applique aussi cette philosophie en essayant à chaque scénario de me remettre en question, en tentant des choses jamais tentée,s en expérimentant. Ça n’est pas toujours simple, mais selon moi, écrire doit toujours rester une prise de risque, si on veut espérer créer des récits vraiment intéressants.

Peut-on savoir sur quoi tu travailles en ce moment ?

Fabien. Sur un autre album se déroulant dans le monde de la Cuisine des Ogres, mais qui sera cette fois axé sur un autre personnage que Trois-Fois-Morte ; sur le tome 15 de Seuls, qui sortira en cette fin d’année (pour rassurer les lecteurs sur le fait que la série est repartie de plus belle) ; sur un nouvel album avec Roger, qui se passera cette fois-ci dans un futur proche, et qui devrait être diablement spectaculaire en termes de scènes d’action ; sur un unitaire d’animation, axé sur la Légende d’Ys et de sa ville englouti, projet pour lequel nous avons reçu deux bourses régionales et qui semble bien parti ; et enfin sur l’adaptation TV de Seuls avec Nord-Ouest Productions : France Télévision semble emballé et si nous parvenons à les convaincre à 100 % avec l’écriture d’un pilote excitant - ce qui devrait être le cas, je suis très enthousiaste-, la série sera tournée l’été 2025 !

Merci Fabien

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