Européennes 2024. La baisse du pouvoir d'achat va-t-elle profiter au RN dans les Pays de la Loire ?

Le pouvoir d'achat est le premier argument de campagne de Jordan Bardella pour les élections européennes du dimanche 9 juin. Dans la région Pays de la Loire les précédents résultats du Rassemblement national auprès des classes populaires restent contrastés.

De loin, elles se ressemblent. La carte du revenu médian et celle du vote au second tour de la présidentielle de 2022, qui opposait Marine Le Pen à Emmanuel Macron. Au premier regard, la carte des revenus médians les plus faibles, en orange clair sur la carte de gauche, semble se superposer à celle du vote Marine Le Pen, en bleu foncé sur la carte de droite.

Une analyse détaillée dément pourtant cette première impression. Des zones à faible revenu peuvent avoir eu un vote de front républicain, alors que des secteurs plus privilégiés ont choisi l'extrême-droite.

Exemple avec deux villages en Mayenne et en Sarthe, dont les votes et les revenus médians sont à l'opposé, alors que leur situation en zone rurale les confronte à l'éloignement des services publics.

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Si le vote d'extrême-droite est plus présent dans les zones périphériques, quand les services publics sont loin, ce ne sont pas forcément les communes les plus pauvres qui votent à l'extrême-droite. ©Eléonore Duplay et Vincent Raynal

La Dorée en Mayenne

C'est une commune qui a connu des heures plus fastes. Si le village de La Dorée conserve son manoir et ses maisons taillées dans la pierre d'argelette, dont une veine traverse le territoire, les commerces et l'école sont tous partis depuis de longues années.

Pourtant, il y a encore une vingtaine d'années, la rue principale était un lieu vivant, rythmé par les sorties d'école, se souvient Anthony Prunier, le président du club de football.

"Quand j'étais enfant, on avait quelques petits commerces comme un bar tabac, il y avait l'épicerie, quelques petites entreprises dans le domaine de l'artisanat. Petit à petit, plusieurs entreprises ont fermé et il y a eu de moins en moins de services."

De 7 à 77 ans, tout le monde se connaît.

Anthony Prunier

Président du club de football

Comme ses frères et la plupart des jeunes de sa génération, Anthony Prunier a quitté la commune, d'abord pour les études, puis pour le travail. Pourtant, il revient, plusieurs fois par semaine, participer aux entraînements sur le terrain de football, juste en face du cimetière.

Comme lui, plusieurs anciens camarades de classe n'hésitent pas à faire quarante minutes de voiture pour maintenir le lien avec les copains du village.

"De 7 à 77 ans, tout le monde se connaît. Les personnes âgées, depuis qu'on est gamins, on les connaît. Il y a pas mal de vie parce qu'il y a des associations qui organisent différents événements, qui permettent de réunir les générations", explique Anthony Prunier.

Aujourd'hui, l'école a été transformée en logements, qui accueillent des travailleurs étrangers embauchés par l'usine de champignons à Landivy. Majoritairement des Polonais, ou des Lituaniens, comme le couple qui vit au-dessus de la mairie.

Au rez-de chaussée, trois matins par semaine, le secrétariat fait aussi bureau de poste. Maire sans étiquette, Patrick Lemaître se bat pour la qualité de vie des habitants.

Réduire la taille de la voierie pour que les véhicules soient obligés de ralentir, trouver un lieu pour la fête du village ou bien veiller sur le plan d'eau, l'une des principales attractions de la commune : "On vient d'installer un troisième abri à pique-nique et un accès à des toilettes PMR", explique le maire. Quatorze bénévoles font vivre au quotidien ce petit lac de pêche à l'entrée du village. 

On est une des communes qui votent le plus

Patrick Lemaître

Maire de La Dorée

En face de la mairie, quelques affiches du candidat communiste occupent, seules, le panneau électoral. La commune n'est pourtant pas l'un des bastions de la gauche radicale. Ici, au premier tour des élections législatives, le candidat de la majorité présidentielle est arrivé très largement en tête, avec 58,26 % des suffrages exprimés.

Pareil au second tour de la dernière présidentielle, 64 % pour Emmanuel Macron contre 35,5 % pour Marine Le Pen. Un vote républicain, dans un village où le maire lutte contre l'abstention. 

"Sur la communauté de communes, on est une des communes qui votent le plus, et je remercie la population de leur présence quand ils viennent au bureau de vote ", raconte Patrick Lemaître, qui reconnaît que les élections municipales attirent plus que les scrutins européens ou les législatives.

À l'écouter, la vie semble paisible dans ce village de 298 habitants, malgré un revenu médian de 18 620 euros par habitant, le plus faible du territoire, la pauvreté ne semble pas être un sujet. Dissous depuis 2022, le centre communal d'action social traitait moins d'un dossier tous les deux ans.

Malgré l'éloignement des services publics, malgré la faiblesse des revenus, c'est cette relative absence d'inégalités qui pourrait expliquer le vote républicain dans ce secteur du nord de la Mayenne.

Pour Jean Rivière, géographe et spécialiste de la cartographie électorale, les inégalités sont l'une des composantes de la montée de l'extrême-droite, comme dans le Saumurois : "C'est une région où les revenus sont à la fois faibles et l'un des secteurs les plus inégalitaires. On y trouve la très grande pauvreté, mais aussi la très grande richesse, avec le Carré Noir, des viticulteurs qui font de l'argent...." 

Loin des circuits touristiques, La Dorée semble avoir été préservée de la gentrification, même si le nombre d'agriculteurs ne cesse de baisser. Une trentaine en 1990, ils ne sont plus qu'une quinzaine. Certains se sont agrandis, d'autres exploitations ont été remplacées par des pâturages pour chevaux.

Les sujets d'inquiétude pour les agriculteurs

Pour ceux qui restent, les sujets d'inquiétude sont nombreux. Venu poster une lettre à la mairie, Christian Geslin, un agriculteur de 58 ans, dit avoir diminué sa production de lait à cause des charges, trop importantes.

Plus jeune, Gauthier Vandecandelaere a installé ses poules et sa famille en 2016, bien loin de sa région d'origine, les Hauts de France, où la pression foncière ne lui permettait pas de trouver un terrain. "On cherchait un endroit où il y aurait peu de cailloux, et de la pluie l'été", précise l'éleveur qui cultive également du lin pour la filière textile.

"Nous sommes quatre ou cinq de mon département d'origine à nous être installés dans la région ces dernières années. Dans le nord de la France, nous avons la concurrence des Belges et des Hollandais, qui sont incités financièrement à quitter leur pays. Les investissements liés à l'usine Mac Cain et soutenus par l'État français ont également accentué la pression foncière", regrette Gauthier Vandecandelaere, même s'il s'est tout de suite intégré à sa terre d'adoption.

Pour l'avenir, ses inquiétudes viennent aussi de la situation internationale. La concurrence avec les produits ukrainiens, et pour sa production de lin, la dépendance aux marchés indiens et chinois, les seuls à posséder l'infrastructure pour transformer la fibre en vêtements.

"Alors que la production se trouve en Europe, et notamment en France, tout part en conteneurs depuis Anvers et nous sommes payés en dollars, donc nous dépendons à la fois des cours de change et de la situation internationale."

Quand aux oeufs, son contrat sur 10 ans sera renégocié l'année prochaine, alors que la demande pour les oeufs bio a fortement baissé depuis les confinements. Dans le grand ouest, on compte 40% de producteurs en moins.

Surtout, il déplore le fossé qu'il ressent de plus en plus entre les agriculteurs et le reste de la population : "Quand on parle des ponts du mois de mai, aujourd'hui un exploitant agricole, entre ceux qui ont leurs vaches, les semis de maïs qu'il fallait faire dans le seul créneau où il a fait à peu près beau, il n'a rien vu des ponts !"

Valennes, dans la Sarthe

A Valennes dans la Sarthe, ce sentiment de décalage est sans doute encore plus présent. A première vue pourtant, la commune paraît bien plus favorisée. Le revenu médian y est de 22 790 euros, soit 347 euros mensuels de plus que celui des habitants de La Dorée.

Le coeur du village ressemble à un paysage de carte postale. Encaissé entre deux collines, entouré d'arbres et traversé par un cours d'eau, c'est un petit bourg propret, où de nombreuses maisons ont été rénovées.

Deux restaurants dont l'un fait épicerie, une école primaire, une petite usine : si les habitants ressentent un enclavement et un éloignement avec les métropoles, c'est une commune vivante, avec un carnaval qui chaque année lui donne un air de fête pour plusieurs jours. 

Mais le village aux façades pimpantes dissimule des fractures. Ici, il y a celles et ceux qui vivent là toute l'année, et ces maisons qui se vendent rapidement, pour devenir des résidences secondaires.

L'usine, dont le patron gromelle au téléphone qu'il ne trouve pas d'employés, que "des brebis galeuses".

Si les aînés se réunissent plusieurs fois par semaine pour des jeux de société et des randonnées, la cohésion ne compense pas les kilomètres qu'il faut faire pour la moindre consultation, comme le souligne Jean-Baptiste Bollens.

"Je vis avec ma mère qui a 95 ans, elle est diabétique. Il n'y a pas de médecins, il n'y a pas de dentiste, on est obligés d'aller jusqu'au Mans. Il y a un mécontentement lié à cette désertification, à cette forme d'abandon."

Dans la commune, Marine Le Pen a fait 60 % à la dernière présidentielle. 

Une nouvelle dynamique dans le village

Pourtant, le village est aussi le théâtre d'une nouvelle dynamique. Il y a deux ans, Raphaëlle Yon-Araud a monté Jour de Fête, une épicerie-restaurant, qui ne fonctionne qu'avec des producteurs locaux et les légumes du potager qu'elle a monté en 2018. 

Après avoir travaillé des années à Paris, en politique, pour une grande entreprise, mais aussi dans un cabinet de conseil en stratégie pour réussir la transition des territoires, elle a décidé de mettre ses idées en pratique dans le village où elle avait acheté une résidence secondaire, il y a une trentaine d'années.

"Le plus intéressant, me semblait-il, c'était de créer un lieu de vie autour de l'alimentation parce que ça permettait de réfléchir aux activités agricoles, aux circuits courts, à la diversification des revenus pour les agriculteurs et pour les producteurs en règle générale.'"

Juste à côté du restaurant, Raphaëlle Yon-Araud vient d'achever la rénovation d'une maison, la plus ancienne du coeur de bourg, qui tombait en ruines, faisant appel au savoir-faire des artisans locaux pour retrouver notamment la couleur jaune traditionnelle des façades du village.

Très vite, le restaurant est devenu une des bonnes tables de la région, enviée par les villages voisins et référencée dans les guides gastronomiques.

"Quand je regarde notre clientèle, en deux ans, on a de moins en moins de parisiens, à part ceux qui prennent racine par ici, souvent des jeunes qui ont des projets et qui réfléchissent à ce qu'ils pourraient faire ici. Des touristes de passage, ce qui est sympa parce qu'on parle d'autres langues. Nos producteurs, c'est un bon tiers de notre clientèle. Et le derniers tiers qui est de plus en plus important, ce sont les gens à 50 kilomètres à la ronde", explique Raphaëlle Yon-Araud, qui se réjouit de voir de plus en plus d'anniversaires fêtés dans le restaurant.

Pour autant, le lieu n'a pas encore été adopté par tous les habitants. "C'est un monde à part, qui reçoit beaucoup de personnes de la région parisienne", résume Bernard Bobet, président des aînés ruraux et membre du conseil municipal. Lui, n'a jamais passé la porte : "Je ne sais pas pourquoi. Il n'y a personne pour m'entraîner à aller y manger." 

D'autres projets dans le sillage du restaurant

Dans le sillage du restaurant et de la ferme montés par Raphaëlle Yon-Araud, d'autres projets semblent essaimer pourtant.

En 2021, Gina Nespoulous a monté une brasserie, La Valennoise. Après le confinement, cette jeune parisienne était venue participer à un chantier collectif dans le potager.

"Le déclic, ça a été de vivre à la campagne. J'en avais envie depuis longtemps. Aussi une rencontre, avec mon conjoint, on s'est rencontrés sur le chantier participatif et ça nous a donné envie à tous les deux, ensemble, de monter cette entreprise. Et la bière parce que ça rassemble et que c'est festif", se remémore Gina Nespoulous.

Si elle ne se tire pas encore de revenu, la jeune femme met un point d'honneur à employer des personnes du secteur.

Depuis peu, Timothée Renault, 23 ans, a rejoint l'équipe par le biais de la mission locale. Quand il a découvert qu'une brasserie venait de se monter dans le secteur, le jeune homme y a vu l'opportunité d'être formé à un métier qui l'intéressait, sans pour autant devoir quitter son village. 

"C'est vrai qu'ici, il n'y a quand même pas mal d'industries, des grosses usines qui recrutent. Mais pour trouver des jobs différents, il n'y a pas forcément beaucoup de possibilités", résume Timothée Renault.

Une partie du village se sent-elle à l'écart de cette dynamique ? Sur la carte du vote au second tour de l'élection présidentielle, c'est toute la zone qui apparaît en bleu foncé.

Un secteur périphérique par rapport aux grandes villes, mais dont le revenu médian reste plutôt supérieur à celui des campagnes alentours, comme on le voit sur cette seconde carte interactive.

Le constat ne surprend pas. Depuis les années 1980, les politologues ont en effet identifié ce phénomène : ce ne sont pas les zones les plus pauvres qui votent Front National, mais plutôt celles qui se trouvent juste à côté. 

Les couches populaires votent plutôt pour la gauche radicale

Comme le résume Jean Rivière, universitaire et spécialiste de la cartographie électorale, "les couches les plus populaires, elles sont avant tout éloignées de l'institution électorale. Soit, elles sont mal inscrites ou pas inscrites, soit elles ne votent pas. Mais quand elles votent, c'est d'abord pour la gauche radicale. Et c'est plutôt dans les classes populaires stabilisées à bonne distance des grandes villes qu'on va voter pour l'extrême-droite."

Le géographe se méfie cependant des cartes trop simplificatrices. A l'échelle des communes, elles occultent une réalité très contrastée dans les grandes villes, qui accueillent à la fois les secteurs les plus riches et les plus pauvres, les quartiers populaires de grands ensembles.

Selon une étude récente menée sur l'analyse des bureaux de vote nantais menée par Jean Rivière, ce sont dans les espaces pavillonnaires où l'on trouve une classe populaire stabilisée, blanche et âgée, qu'on trouve le plus de vote en faveur du Rassemblement National.

Selon lui, une analyse purement géographique masque le fait que le vote d'extrême-droite a aussi augmenté dans de nombreuses catégories socioprofessionnelles. La présence d'Eric Zemmour aurait, selon le géographe, joué le rôle d'un sas, "notamment pour un électorat de droite âgé, mais aussi parfois assez bourgeois, un sas permettant un premier vote d'extrême-droite."

Un vote Eric Zemmour qui pourrait bien ensuite se diffuser plus largement via le Rassemblement National. De plus, rappelle Jean Rivière en évoquant les travaux de Félicien Faury :  "Il y a un racisme latent ou structurel qui travaille l'ensemble de la société française. Nous avons des chaînes racistes qui structurent tous les groupes sociaux, toutes les tranches d'âge." 

Favorisés par une banalisation de la parole raciste ces dix dernières années, le vote RN et le vote Eric Zemmour ont permis à ces courants xénophobes de s'exprimer dans les urnes lors des derniers scrutins.

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