TEMOIGNAGE : Absence de protection urinaire, nourriture avariée... Le fils d'une résidente d'un Ehpad Orpea explique pourquoi il a porté plainte

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Écrit par Jacqueline Pozzi avec Henri Migout

Les maisons de retraite Orpea sont mises à l'index dans "Les Fossoyeurs", livre-enquête du journaliste Victor Castanet qui paraît ce mercredi 26 janvier. La mère de Laurent Gény a passé deux ans dans un des Ehpad de ce groupe à Vence dans les Alpes-Maritimes. De négligences en mauvais traitements, il dénonce un "système institutionnalisé".

S'il nous parle aujourd'hui, c'est qu'il voudrait que "son témoignage serve". Au moment de la parution du livre Les Fossoyeurs, qui braque un projecteur accusateur sur le "business" du groupe privé de maisons de retraite Orpea, Laurent Gény se souvient.

Je ne pensais pas que mes deux plaintes dépassaient le cadre de ma propre histoire. Mais ma mère fait malheureusement partie de ces milliers de personnes qui souffrent d'un système institutionnalisé.

Laurent Gény

Sa mère est entrée à l'âge de 85 ans, en 2017, au sein de la Bastide des Cayrons, Ehpad du groupe Orpea situé à Vence, dans les Alpes-Maritimes.

Le tarif ? Entre 4000 et 4500 euros par mois dans cet établissement où l'on vantait "soin et bienveillance", se souvient Laurent Gény.

Elle y a passé deux années, dont son fils garde des images malheureusement très précises.

C'est l'absence de protection urinaire prolongée, pendant plusieurs jours. Pour ces personnes-là c'est difficile à vivre. Quand on est en siège roulant, ça donne des escarres. C'est de la nourriture avariée que j'ai trouvée dans sa chambre. C'est des sièges inadaptés quand elle dînait. On m'avait demandé d'apporter moi-même un coussin pour la rehausser alors que ces sièges existaient, il ne fallait pas y toucher.

Laurent Gény

"Lorsque ma mère appelait, ils ne venaient pas tout-de-suite. Elle m'a dit un jour qu'elle était restée longtemps -à l'époque elle avait encore toute sa tête- plusieurs heures, par terre, alors qu'elle avait appelé."

Et puis il y a eu cet épisode qui l'a "le plus choqué" : en 2018, l'Ehpad appelle Laurent Gény pour le prévenir que sa mère a fait une chute et a été hospitalisée à Antibes.

L'infirmière me dit : "Ne vous inquiétez pas, tout va bien, elle est prise en charge à l'hôpital de la Fontonne". Quand je suis arrivé sur place, ça n'allait pas du tout. Elle avait un traumatisme crânien, elle délirait complètement, elle était aux urgences. Elle a été entre la vie et la mort pendant plusieurs jours.

Début 2019, Laurent Gény retire sa mère de cet Ehpad. Non sans déposer plainte pour mauvais traitements auprès de la gendarmerie.

Il y a ce système qui consiste à toujours minimiser les dysfonctionnements. Ma mère a fait partie de ces milliers de personnes qui souffrent d'un système institutionnalisé, lié à des contraintes et à des mesures uniquement basées sur l'économie. Il y a un gouffre entre la promesse publicitaire et la réalité que vivent les personnes, et qu'a vécue ma mère.

Laurent Gény, qui pendant ces deux années rendait visite à sa mère presque quotidiennement, a aujourd'hui une pensée pour ces personnes qui n'avaient pas de proche pouvant s'occuper d'elles et réagir auprès de la direction de l'établissement.

J'aimerais que mon témoignage serve. Que la justice passe. Ce n'est pas possible que ces grands groupes qui se targuent d'être cotés en bourse, de se développer à l'international, puissent agir de cette façon.

Loin de lui la volonté de mettre toutes les maisons de retraite dans le même panier. Aujourd'hui sa mère âgée de 89 ans vit dans un autre Ehpad, où "tout se passe très bien."

La direction d'Orpea "choquée" par les accusations de maltraitance

Nous avons tenté de joindre la direction de l'Ehpad La Bastide des Cayrons à Vence. La direction nous a fait savoir qu'elle ne souhaitait pas réagir, et que dans le contexte actuel "sa préoccupation était de rétablir la confiance auprès des résidents, des familles et des salariés."

Interrogé mardi 25 janvier, quelques heures avant la sortie du livre Les Fossoyeurs, le directeur général d'Orpea France s'est dit "choqué" par les accusations de maltraitance portées par l'auteur de l'enquête, le journaliste Victor Castanet.

Dans un entretien accordé à Franceinfo, Jean-Christophe Romersi réagit : "Nous ne connaissons pas la totalité du livre, uniquement ses premières allégations. Ce qui est démontré de l'entreprise comme un système est absolument faux. Bien sûr, nous ne sommes pas infaillibles. Il peut y avoir des dysfonctionnements. Nous allons faire ce que nous faisons toujours : comprendre, interroger, relever les différents éléments pour comprendre la situation."

Avec la parution de ce livre, les témoignages se multiplient. Franceinfo a rencontré Laurent Garcia, cadre-infirmier qui a travaillé huit mois dans une maison de retraite du groupe à Neuilly-sur-Seine dans les Hauts-de-Seine : "la maltraitance existe" chez Orpea "encore plus que dans les autres Ehpad".Il est à l'origine de l'enquête.

Ce mardi soir la ministre déléguée chargée de l'Autonomie, Brigitte Bourguignon, a annoncé avoir convoqué "dans les plus brefs délais" le directeur général du groupe français, pour faire la lumière sur les "faits graves" évoqués dans le livre enquête.