TEMOIGNAGES. Scandales dans les Ehpad : dans les Bouches-du-Rhône, les langues se délient avec la sortie du livre enquête Les Fossoyeurs

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"Les Fossoyeurs : révélations sur le système qui maltraite nos aînés ". Dans ce livre-enquête, Vincent Castanet dénonce le business du grand âge et la maltraitance de certains Ehpad du secteur privé. L'ouvrage délie les langues et les témoignages s'enchaînent.

250 témoignages ont été recueillis au terme de trois ans d’enquête, dont celui de l’ancienne ministre de la Santé Roselyne Bachelot.

Le travail de fond du journaliste Vincent Castanet apporte une nouvelle preuve de ce que familles de résidents et soignants dénoncent sans succès depuis des années sur les dérives lucratives de certains Ehpad du secteur privé.

Rien n'a bougé en 6 ans

Hella Kherief est aide-soignante. En 2016, elle avait été licenciée, car elle avait osé témoigner sur France Culture du manque de moyens de l'Ehpad du groupe français Korian, autre géant du secteur avec Orpea, dans lequel elle travaillait à Marseille.

Des témoignages qu'elle avait continué à donner pour différentes émissions et qui lui avaient aussi coûté son poste deux ans plus tard, dans un hôpital après la diffusion d'Envoyé spécial, le 20 septembre 2018.

Le livre enquête "Les Fossoyeurs" de Vincent Castanet montre que rien n'a évolué depuis tout ce temps. Au contraire, le journaliste indépendant démonte les rouages bien huilés pour obtenir des autorisations auprès de politiques influents.

Il fallait en mettre certains en pyjama à 16h pour gagner du temps pour le soir.

Laëtitia, aide-soignante dans un Ehpad

Nous avons lancé un appel à témoins sur notre page Facebook pour savoir si des soignants ou des familles de résidents ont aussi observé des cas de maltraitance ou de dysfonctionnement en Provence-Alpes-Côte d'Azur. Et le résultat est édifiant. 

Comme le témoignage de Laëtitia. Elle avait 20 ans quand elle a commencé à travailler en Ehpad.

Jeune diplômée, cette aide-soignante va vite être écœurée des conditions de travail de son établissement à Châteauneuf-les-Martigues, dans les Bouches-du-Rhône.

"Dix heures de travail avec une heure et demie de pause seulement, seule, pour faire les toilettes de 15 à 17 patients grabataires. Cela est épuisant, même à 20 ans", écrit-elle. 

"Le soir, il fallait recoucher seule tous les résidents. Il fallait en mettre certains en pyjama à 16h pour gagner du temps pour le soir, demander les couches supplémentaires au compte-goutte au bureau de la cadre", décrit Laetitia.

La jeune soignante explique encore qu'elle ne disposait que d'une boîte de gants pour la semaine. "Et si elle était finie, tant pis on travaillait sans gants". Le tout pour un salaire de 1.200 euros par mois.

Et le manque de moyens va plus loin. 

"Ils embauchent des gens qui n’ont aucune formation pour s’occuper des résidents. Il m’est arrivé de travailler avec des filles et de tout devoir leur expliquer, c'est aberrant", se désole la jeune femme qui insiste sur le fait que pour être aide-soignante, il faut faire une formation en école.

Une situation qui poussera Laëtitia à démissionner et chercher un autre poste "tant la souffrance était mentale et physique au quotidien".

Les couches "ça coûte cher, alors faut pas abuser".

Camille, fille d'une résidente dans un Ehpad Orpea

Autre témoignage, mêmes maux. Camille est en colère. Personne n'a écouté ce qu'elle avait à dire sur la maltraitance endurée par sa mère dans un Ehpad Orpea de la région. Ce fameux groupe visé par le livre de Vincent Castanet.

La mère de Camille est morte en 2003, année de la canicule.

"Je lui avais acheté un gobelet et une paille avec des sirops pour quelle puisse boire seule, j'allais la voir trois fois par semaine, et j'ai constaté que l'eau du gobelet n'était jamais renouvelée, et qu'il commençait à y avoir des moisissures".

À chacune de ses visites, elle est interpellée par des appels de résidents depuis leur chambre : "Madame, Madame...". Des cris "que je mettais sur le compte de l'âge", indique Camille.

Mais lors d'une visite inopinée, en-dehors des jours de visite, elle constate que sa mère n'a pas accès au cordon d'appel et à la poire pour sonner. Camille comprend du même coup l'incontinence de sa mère.

Elle rencontre la direction qui lui explique alors "n'avoir pas le temps de répondre à tous les appels", explique mettre des couches, mais que "ça coûte cher, alors il ne faut pas abuser".

Camille constate le manque de temps jusqu'à la prise en charge aux toilettes "rapide et mal faite, les culottes étaient souillées et pas nettoyées correctement, elles étaient remises quand même".

Mais Camille se rend aussi compte que la toilette de sa maman est aussi indigne. "Ma mère n'avait même pas droit à une douche par semaine, la toilette quotidienne se résumait à un peu d'eau sur un gant".

"Au prix de ces Ehpad, on est en droit d'attendre un minimum de respect et de soins", s'agace Camille.

On lui mixait tout ensemble, viande, légumes et pain... le tout dans un bol, à vomir!

Camille, fille d'une résidence d'un Ehpad Orpea

Une course au temps et des dérives lucratives qui vont jusque dans les assiettes des résidents, selon Camille. "Bien que ma mère sache couper ses aliments et manger seule, on lui mixait tout ensemble, viande, légumes et pain... le tout dans un bol, à vomir !", décrit écœurée Camille.

Selon elle, "les résidents ne mangeaient jamais de fruits alors que les arbres de l'établissement croulaient sous les pêches, nectarines, abricots".

Camille s'agace encore quand une aide-soignante appelle sa mère "petite mamie". Le mot de trop. "Je n'oublierai jamais le regard gris, glacial de ma mère, fixant la petite merdeuse qui l'avait ainsi interpellée et lui répondre : "Je vous prierais de vous souvenir que la petite mamie s'appelle Mme Bellot". 

Là encore Camille veut rencontrer la direction avant que sa mère ne la retienne par la main :"non, ne fais pas ça, s'il te plaît". J'ai compris plus tard qu'il y avait de vraies représailles".

Avec le recul, Camille a compris que dans ces établissements "il ne faut jamais avoir de jours de visites ni d'horaires fixes, pour se rendre compte de ce qui se passe réellement".

Camille explique avoir tenté après le décès de sa mère d'interpeller la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales. Ses courriers sont restés sans réponse.

À chaque prise en charge, nous sommes frappés par l'odeur d'urine.

Yasmine, ambulancière

Yasmine, elle, est ambulancière et a de plus en plus de mal à supporter la maltraitance dont elle est témoin.

"Il m’est arrivé de m'emporter envers le personnel, car en arrivant dans l'établissement nous avons trouvé une personne âgée au sol qui était tombée de son lit depuis plus d'une heure et personne ne l'a vue ou entendu crier".

Comme dans de nombreux témoignages que nous recevons, l'hygiène est aussi pointée du doigt.

"À chaque prise en charge, nous sommes frappés par l'odeur d'urine dans les couloirs et nos patients qui ne sont pas changés ou carrément sales pour aller en consultation", indique Yasmine.

Il existe une peur des représailles de la part des familles.

Michèle Bernard, ALMA 13

"Les signalements Ehpad représentent 20% des 250 signalements reçus par an", indique Michèle Bernard de l'association Allo Maltraitance des Adultes vulnérables âgés ou handicapés (ALMA 13).

Installée dans les Bouches-du-Rhône, à Marseille, l'association est une plateforme téléphonique de signalements, qui a pour objet la lutte contre la maltraitance des personnes âgées fragilisées et des adultes handicapés.  

Maltraitances médicamenteuses, physiques, verbales, ou alimentaires font partie des motifs les plus souvent évoqués par les appelants.  

"Le manque d'empathie et d'écoute de la  part des soignants, de la direction, du médecin coordinateur, les problèmes humains relatifs au savoir-être et au savoir-faire", sont aussi rapportés, précise Michèle Bernard.

"Il existe une peur des représailles de la part des familles".  

Pour la responsable d'ALMA 13, il y a en amont, un "problème sociétal dans lequel le vieillissement avec pathologies et la perte d'autonomie restent au ban de la société". Et un problème bien plus lucratif : "Il faut occuper tous les lits".

Des Ehpad qui n'ont plus la cote

L'action du groupe de maisons de retraite Orpea a perdu plus de 20% à la Bourse de Paris mardi, à la suite de sa mise en cause.

Orpea, suivi par d'autres groupes d'établissements d'hébergement pour personnes âgées ou dépendantes (Ehpad) de la Bourse de Paris, avait chuté dès lundi après la publication du livre-enquête du journaliste indépendant Victor Castanet.

D'autres groupes du même secteur ont été affectés, notamment Korian, qui a perdu 4,80% à 22,62 euros, après une chute de près de 15% lundi.