À Cannes, le Carlton rouvre après des années de travaux : "une renaissance plus qu'une rénovation" selon son architecte d'intérieur

Le vaisseau amiral de l'hôtellerie sur la Croisette, à Cannes, achève sa mue. Il rouvre au public ce lundi 13 mars. Une rénovation de cinq années, 350 millions d'euros, que Tristan Auer a pensée et coordonnée pour la partie décorative.

Sur la Croisette, l'imposante façade fait pâlir de jalousie tous les immeubles voisins. C'est ici que le prix du mètre carré se négocie à prix d'or. C'est un monument, un roc, que dire... l'un des palaces qui a donné ses lettres de noblesse à la Côte d'Azur. 

Ce chantier pharaonique a été confié à une sommité de l'architecture d'intérieur et du design français, Tristan Auer. Un créateur multi-décoré qui a travaillé pêle-mêle sur des projets aussi divers que variés. Ce touche-à-tout, passionné de voitures, a façonné certains modèles anciens, des palaces parisiens tels que le Crillon, le Mandarin Oriental; des pavillons d'exposition de la Maison Cartier, ou des demeures des plus belles adresses de la capitale. 

Je suis architecte d'intérieur, c'est à dire que je suis spécialiste de la non spécialisation, que je fais tout et j'aime tout faire. Il y a le secteur de l'hôtellerie, pour lequel je fais 16 hôtels pour 12 marques différentes à travers le monde.

Tristan Auer, architecte d'intérieur

Voir l'entretien avec Tristan Auer dans son intégralité :

L'enjeu de ce renouveau ?

Rendre davantage charmeur et moderne ce bâtiment iconique, qui fête en 2023 ses 110 ans. Tant sur sa façade, que dans ses intérieurs et extérieurs.

Deux ailes ont été ajoutées, c'est désormais fermé que l'arrière du bâtiment se découvre. Tout comme une piscine, des jardins, et plus de 20.000 espèces végétales abritées, sur une surface de 2200 mètres carrés. 

Sur cette vue aérienne, on discerne l'ancien périmètre de l'établissement avant les travaux, et le vide qu'ils sont venus combler.

Conjuguer le présent au plus-que-parfait

Le Carlton s'accorde dorénavant avec de nouvelles tonalités. L'objet de style art déco et Belle époque a su garder son aura. Plus que cela même. C'est bien le travail de Tristan Auer. Une signature apposée au bout de "six ans d'une vie" confie-t-il, ce vendredi 10 mars, dans le magistral lobby.  

Le Bar 58, les restaurants, les espaces communs ou les espaces des 369 clés lui ont été confiés. Un travail titanesque qu'il décrit avec beaucoup de brio, d'aisance et de simplicité.

"Il y a eu un concours, j'ai été ravi de l'avoir gagné. C'était une renaissance plus qu'une rénovation. Pourquoi ? Parce que cela faisait des décennies que le Carlton n'avait pas été touché, rénové ou remis aux standards d'aujourd'hui. C'était pour moi un vrai challenge que de me lancer là-dedans" explique-t-il.

Tristan Auer connait bien cette région, son patrimoine et son histoire : "En plus, je suis Aixois, ce n'est pas si loin. La lumière, les odeurs, c'est quelque chose qui me parle vraiment, et je suis passionné réellement des lieux historiques. J'en ai fait d'autres par le passé, et c'est une problématique que j'aime vraiment beaucoup que de pouvoir trouver l'équilibre entre la préservation de cette vieille dame qui a 110 ans, que l'on écoute attentivement, que l'on ne perturbe ou ne malmène pas; et comment on la fait arriver dans le XXIe siècle." 

Presque un travail d'enquête

Pour préparer ce chantier hors normes, son agence Izeu, créée il y a vingt ans, a mobilisé une équipe dédiée parmi la quarantaine d'employés. Et on ne s'attaque pas au Carlton comme ça.

En plus d'être un contemplatif, Tristan Auer est un méthodique. "Il faut allier les deux, mon métier est un métier compliqué. Il y a de l'esthétique, il y a de la fonction, il y a de la technique, il y a du service, et tout cela se combine, et il y a des pièges à chaque coin" détaille celui qui s'est partagé entre Paris et Cannes pendant toute la durée de cette aventure. "Il faut essayer d'être le moins mauvais partout" lâche Tristan Auer d'un sourire. 

Ce travail de préparation a été long. Il a fallu, d'ailleurs, pour l'ensemble des acteurs intervenus dans cette rénovation, réaliser 1 million d'heures d'études. Pour respecter les lieux, classés, et ceux qui vont y évoluer au quotidien - clients et employés-, Tristan Auer s'est mis à leur disposition et les a écoutés.

La direction évolue en permanence, on la corrige, un peu comme une trajectoire, car on peut être très vite dans le faux pas. Il faut faire surtout attention de ne pas se perdre dans la longueur du projet et dans quelque chose qui est plaisant pour le décorateur, mais pas du tout pour le projet.

Tristan Auer, architecte d'intérieur

Celui qui rappelle à l'envie son approche pleine d'humilité, a géré toute la partie intérieure de ces espaces, développe son approche : "Je me suis documenté, j'ai interviewé 20 à 25 personnes qui avaient l'habitude de venir ici, afin de savoir ce qui les portait, pourquoi ils aimaient cet endroit. J'ai lu, j'ai regardé des films. Il y a en un qui est fantastique et très connu qui est d'Alfred Hitchcock et qui s'appelle La Main au collet. Il faut savoir que dans ce film tout est faux, les sols sont faux... Ça ne m'a pas vraiment aidé, sauf une chose qui est incroyable, qui est l'attitude que les gens peuvent avoir quand ils rentrent dans le Carlton de Cannes. Tout d'un coup on se sent plus beau, on se tient plus droit. On a envie de rendre hommage à l'endroit, c'est un peu une scène sociale. Et chacun a envie d'être acteur dans cette scène-là." 

Ces références cinématographiques, normales sur la terre du Festival, rappellent le rôle d'un réalisateur, omniprésent et omnipotent sur un plateau de tournage.

Quand on demande à Tristan Auer ce qu'il n'a pas touché dans ce Carlton, il répond, un brin gêné :

Tout est passé à un moment donné par moi. J'ai été consulté sur tout, sur les uniformes, sur l'art de la table... Et c'est important de garder une cohérence, parce que le seul qui pouvait voir ce que ça allait donner à la fin, c'était moi. Tout ça était dans ma tête, et quelques dessins, en 3D, qui sont passés par là, évidemment.

Circuit-court

Au Bar 58, on retrouve l'artisanat local. Le comptoir comporte les céramiques de Vallauris. Dès l'entrée, on remarque les colonnes aux fausses allures de marbre, cachées jusque-là derrière huit ou neuf couches de peintures. Pour les faire revivre, il a fallu faire appel à des professionnels qui se font trop rares. "Il y a 15 ans, il n'y avait qu'une personne qui était capable de faire ça, aujourd'hui, ils sont quatre ou cinq en plus."

De l'onyx, du stuc, du marbre... "C'est quelque chose que j'aime vraiment beaucoup" explique Tristan Auer qui aime à convoquer le passé, car au XIXe siècle, ces techniques étaient utilisées pour recréer le marbre. 

L'architecte d'intérieur fait aussi vivre l'excellence d'un savoir-faire et d'une production à la française. "Je me suis employé à leur amener des chantiers. Ce sont des personnes qui sont fragiles, qui ne sont pas des entrepreneurs, qui sont juste artistes".

Une manière pour lui de pérenniser et de transmettre, car quand Tristan Auer travaille avec eux, il ne leur passe pas commande, il réalise un échange de bons procédés : "Il y a certaines céramiques, des meubles en céramique, que l'on est venus capoter avec cette technique, et qui sont faits juste à 25 km de là".

"Livré avec trois jours d'avance"

Le pari était osé, mais il le fallait. Entamer un chantier hors normes, repeindre, redécorer... C'était la volonté du propriétaire du 58 boulevard de la Croisette : le groupe Katara Hospitality.

Ce géant est possédé par le Qatar, ou plus précisément le fonds souverain Qatar Investment Authority, qui a géré plus de 460 milliards de dollars d'actifs en 2022. Assez pour s'autoriser une phase de travaux de plus de deux ans, et une fermeture de cinq années.

La voilà ponctuée, livrée "avec trois jours d'avance" sur le calendrier, annonce avec un peu de fierté Tristan Auer. Et quand on lui demande si un lieu, un espace, une chambre, porte désormais son nom : "Surtout pas !" se satisfait déjà celui qui a mené le, ou l'un, des plus grands chantiers de cette catégorie en France, depuis de nombreuses décennies.

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