Festival de Cannes. Une révolution en attente de régulation : l'intelligence artificielle, un acteur majeur du cinéma ?

Les initiés l'appellent l'IA, pour intelligence artificielle. C'est une future star qui ne gravit pas les marches du Festival de Cannes mais qui est au centre de toutes les attentions. Une table ronde avec des experts aborde les questions posées par cette innovation technologique qui bouleverse les métiers du cinéma.

C'est "la" question qui agite sérieusement la Croisette et plus largement le monde du grand écran. Que penser de l'IA, l'intelligence artificielle ? Certains parlent de "révolution", de "chance", d'autres d'"inquiétude" et de "crainte".

L'année dernière, Hollywood a été paralysé par une grève historique. Cinq mois sans scénaristes, quatre mois sans acteurs. Acteurs et scénaristes demandaient une revalorisation de leur rémunération mais aussi un cadre pour le recours à l'intelligence artificielle. Un accord a finalement été trouvé. Comme souvent, les problématiques américaines arrivent un peu plus tard sur le sol européen. Et font autant de vagues. 

Interrogé au début du festival, Manuel Alduy, directeur cinéma FranceTélévisions, répondait : "Oui, ça fait peur parce que pour le 7ᵉ art, ça représente un enjeu et un danger sur la création elle-même."

Le dessinateur Jul, se dit préoccupé pour "notre rapport au réel". "Ce n'est pas forcément les applications de l'IA, on s'en est rendu compte pour les adolescents qui perdent des facultés cognitives. J'ai peur que ce qu'on perdra avec l'intelligence artificielle soit supérieur à ce que l'on risque d'y gagner."

Agnès Jaoui joue dans le film de la réalisatrice Sophie Fillières disparue l'été dernier, "Ma vie ma gueule". Elle affirme à France 3: "je n'ai pas peur parce que l'IA ne fera jamais un film comme celui de Sophie, rien ne remplacera l'humain. Mais j'ai peur pour certains métiers, doubleurs, interprètes, scénaristes pour de mauvaises séries."

Deux heures et sept experts sur la plage

Car l'IA va infuser dans tous les métiers. Sur la plage privée du Gray d'Albion, deux heures de conférence sont consacrées à cette évolution avec sept experts. Deux heures pendant lesquelles toute l'assistance est restée concentrée sur les propos des intervenants. 

L'IA générative est dotée d'une puissance inédite

La problématique est vite posée par le président du Centre national du cinéma (CNC), Dominique Boutonnat. Il retrace les usages simples : détection de la contrefaçon des œuvres, système de reconnaissance des images. Mais aujourd'hui, l'IA générative, dotée d'une puissance inédite, bouscule le travail et jusqu'au processus créatif des œuvres. À toute vitesse !

À tel point que le CNC a lancé un "Observatoire de l'IA" et a demandé une étude sur la question expliquée par Cécile Lacoue, directrice des études, des statistiques et de la prospective du CNC. Une présentation que l'on retrouve aussi sur YouTube et le rapport sur le site du CNC. 

Un sondage important réalisé auprès des professionnels : 571 scénaristes, 176 producteurs et 423 réalisateurs. Il en ressort que 50% des pros ont eu recours à l'intelligence artificielle dans leur travail, un chiffre qui monte à 70% pour les producteurs. Pour quelles tâches ? Pour traduire des textes, tester de nouvelles idées, déterminer un premier canevas d'histoire et éviter l'angoisse de la page blanche. Une utilisation plus importante chez les hommes que chez les femmes, mais plus faible pour les plus de 60 ans. 

Les utilisations positives et les inquiétudes

L'IA stimulerait la créativité, permettrait de gagner en efficacité en indexant les rushes (l'ensemble des images tournées) et les prises de vue avant le montage par exemple. Un outil plus rapide et plus précis pour des tâches répétitives. 

Les craintes portent sur l'évolution des métiers, notamment le doublage et le sous-titrage. La transparence des sources, la protection des œuvres, le droit de la personne quand la voix est réutilisée. Autre inquiétude : l'insécurité juridique liée à ce nouvel outil car la confidentialité des données et les droits d'auteur ne semblent pas encore assurés. De plus, ces outils émergents prévus pour le grand public ne satisfont pas tous les professionnels.

Résultat de l'étude Bearing Point, selon les personnes sondées : 

  • 57 % l'IA ne peut pas remplacer la créativité humaine
  • 47 % l'IA pose des problèmes éthiques
  • 33% l'IA représente un danger pour l'emploi
  • 21% l'IA manque encore de compétences.

Une innovation multirisques

Pour l'instant, les profils qui seraient impactés par l'IA sont les exécutants, les assistants et les jeunes qui démarrent dans le métier. Par exemple, les assistants monteurs mais pas les chefs monteurs. Autre utilisation : l'optimisation des plannings de tournage des grosses productions. Car tous s'accordent sur un point, l'IA nécessite une supervision. Seule parade possible : se former rapidement à l'IA pour l'apprivoiser et continuer à apprendre les bases du métier.

L'IA pourrait aussi pénaliser la diversité culturelle. Comme les sources sont "biaisées", empruntées aux œuvres et au web, le risque c'est d'avoir une uniformisation culturelle. 

Autre risque, l'environnement. L'usage de l'IA est encore émergent, 2% dans le monde, mais si tout le monde l'utilise, pourra-t-on supporter le coût écologique ? Impossible de répondre pour l'instant car l’usage est marginal. 

Des moyens de protection et de régulation 

Le 13 mars dernier, l'IA Act a été adopté en séance plénière. Un document de 400 pages disponible sur le site du Parlement européen. Le texte, qui réaffirme le droit européen de la propriété intellectuelle, devrait être voté courant mai. 

Joëlle Barral, directrice principale de recherche et d'ingénierie chez Google Deepmind : "l'arrivée de l'IA est aussi importante que la révolution industrielle." Dans la Silicon Valley, berceau de l'intelligence artificielle, on a bien sûr plusieurs longueurs d'avance. 

Chez Google, ça fait 10 ans que l'on y réfléchit. Aujourd'hui, l'IA générative est capable de générer du texte, de l'audio, de l'image.

Joëlle Barral, directrice principale de recherche et d'ingénierie chez Google Deepmind.

Elle note une "accélération remarquable" : "on a fait des bonds de géant ces dernières années." Attention, pour l'image on parle seulement de clip de 5 à 6 secondes. 

Pascal Rogard, directeur général de la SACD lui demande un brin ironique : "mais pour nourrir vos machines vous aspirez toutes les données sur internet ?" 

Joëlle Barral répond que les données sont "finetunées" (en français des "réglages fins", l'IA s'accompagne de beaucoup d'anglicismes) chez Google qui a sorti son IA sous le nom de Gemini. En clair, on ne récupère pas n'importe quelle image, n'importe quel contenu. Des précautions qui s'avèrent nécessaires. 

Un enthousiasme partagé par un autre représentant de la Silicon Valley. Jean-Philippe Courtois : "chez Microsoft, on y réfléchit depuis 20 ans." Il est vice-président exécutif et président de la transformation des partenariats chez Microsoft, partage son temps entre la France et les Etats-Unis. 

Des piles de scénarios

La firme américaine promet un engagement contractuel pour la protection des données et le développement d'outils professionnels car deux tiers des clients sont des entreprises. Jean-Philippe Courtois ne se hasarde pas à prédire l'avenir d'une IA encore trop balbutiante. Mais face à ce changement, selon lui, il faut aller dans chaque tâche, chaque activité qui rythme une journée de travail.

Par exemple, les piles de scénarios qui arrivent sur le bureau des producteurs. Des milliers de pages pourraient être synthétisées par l'IA. Même chose pour les petites mains chargées d'extraire les droits d'auteur ou d'analyser des pages de contrats. Il conseille : "comparez ce que ça veut dire dans votre job, dans votre équipe". 

L'UE n'est pas en retard, elle n'est pas trop régulatrice non plus, elle est en train de se positionner.

Alexandra Bensamoun, professeure de droit et membre de la commission interministérielle de l'IA.

Pour preuve, il existe même un bureau de l'IA au sein de la commission européenne créé en février cette année. Alexandra Bensamoun parle même d'un "Brussel effect" . Selon elle, cette législation influencera le reste de la planète. Car l'absence de cadre juridique sur l'IA génère de l'insécurité pour les entreprises. Actuellement, une vingtaine de procès est en cours aux Etats-Unis pour des problèmes de copyright.  

Car les questions sous-jacentes sont : comment rémunérer les titulaires de droit ? Ceux dont le contenu est réutilisé ? Ces questions ne sont pas encore tranchées. Même si ça évolue déjà sur les plateformes. Depuis le début de l'année, sur YouTube, il faut cocher une nouvelle case dans les pages de formulaires pour préciser si des sons ou des visuels ont été réalisés avec l'IA, comme une preuve de son existence. 

A l'Arcom, vu l'ampleur du sujet, comme il y a beaucoup de questions, on assume de prendre le temps.

Antoine Boilley, membre du collège de l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom)

Dans cette course infinie, face à "cette puissance de calcul supplémentaire", l'Arcom veut se concentrer sur ses valeurs et ses missions : liberté d'expression, lutte contre les fake news, traçabilité. En langage "arcomien", ça donne :"on sera un régulateur pragmatique et cohérent si on utilise l'IA dans notre travail. 

Béatrice Bauwens, spécialiste des effets spéciaux, utilise souvent l'intelligence artificielle dans son travail. Directrice de VFX et Post, MPC et Episodic, elle est plutôt enthousiaste pour cet outil notamment dans le "face replacement" pour changer les visages des acteurs. L'usage existe, il progresse mais il est encore mineur. 

On doit pouvoir livrer une image libre de droit à un producteur. Parfois, on est bloqués, paralysés. On ne sait pas si on peut utiliser ces images.

Béatrice Bauwens Directrice de VFX et Post, MPC et Episodic.

Les gigantesques tentacules de l'IA pourraient aussi affecter l'écriture des scénarios. Denis Walgenwitz a plusieurs casquettes : président de la SRF (société des réalisateurs de films) producteur, réalisateur et scénariste. Il est surtout au cœur de plusieurs films d'animation. Assistant réalisateur de “Persépolis” et assistant de production sur le film “Moi moche et méchant”.

"Le retour du kitsch"

Pour lui, "c'est un outil génial, puissant dont il faut avoir une bonne compréhension parce que tout cela va bouger très vite". Il s'en sert depuis 1 an et demi. L'IA lui permet de générer des images en amont de ses projets. Des images assez surprenantes. Denis Walgenwitz, annonce d'ailleurs "le retour du kitsch" car elles sont puisées dans des bases de données assez stéréotypées. Pour ses dessins d'animation, il ne suffit pas de quelques clics : il doit faire une douzaine d'allers-retours avec des calques pour obtenir la vision du créateur.

L' IA, une amie face à la panne d'inspiration

Le producteur remarque que l'IA est intéressante pour de petits studios loin de Paris qui n'ont pas les reins assez solides, pas les budgets suffisants. Peut-on l'utiliser pour écrire des dialogues entiers ? Selon le scénariste, il est possible de démarrer un canevas d'histoire. L'IA permet de "sortir de la peur de la page blanche"... mais pas encore d'écrire un scénario entier. L'intelligence artificielle pourrait-elle devenir votre meilleure amie face à la panne d'inspiration ?

Denis Walgenwitz souligne que l'IA pose un cadre mais ça ne suffit pas à créer une histoire. Une amie scénariste a demandé à l'IA de trouver la fin de son histoire... On ne connaît pas la réponse de l'IA. 

Mais à l’avenir, faudra-t-il inscrire au générique l'IA ? Ou bien prévenir le spectateur dans la salle de cinéma que le talent humain a été aidé par une intelligence désormais plus réelle qu'artificielle ? 

Des questions toujours en suspens. En attendant, personne n'a pensé à demander à l'intelligence artificielle de trouver la solution aux problèmes générés par... elle-même. 

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