Pornographie : le Sénat dévoile dans un rapport choc "l'enfer du décor"

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Écrit par Hugo Lemonier

La sénatrice (LR) des Alpes-Maritimes, Alexandra Borchio-Fontimp, a participé à la rédaction du rapport sénatorial consacré à l'industrie pornographique. Une plongée inédite dans "l'enfer" du X.

"Érotisation de la violence sexuelle", véhicule de "clichés sexistes, racistes et lesbophobes"... Quatre parlementaires, quatre femmes issues de la droite comme de la gauche, "dénoncent une industrie de la pornographie qui génère des violences systémiques envers les femmes".

Dans le sillage des instructions ouvertes à l'encontre de "French Bukkake" et "Jacquie et Michel", la délégation sénatoriale analyse les "méthodes de recrutement" de cette industrie, "ciblant des jeunes femmes précaires et fragiles", et son "mode opératoire" : "processus de déshumanisation, manipulation,

chantage, emprise, actes sexuels forcés, partenaires multiples imposés, viols..."

La sénatrice (Les Républicains) des Alpes-Maritimes, Alexandra Borchio-Fontimp, nous livre son analyse au terme de six mois d'enquête.

Un travail mené avec les sénatrices Laurence Cohen (communiste), Laurence Rossignol (socialiste) et Annick Billon (Union centriste).

Quel était le but poursuivi par votre délégation ? 

Alexandra Borchio-Fontimp : "Ce rapport n’est pas tant là pour sanctionner, mais pour protéger. Nous avons reçu à huis clos huit femmes victimes, qui sont parties civiles dans les informations judiciaires en cours. Elles ont ainsi pu se livrer sans tabou sur tout ce qu’elles avaient vécu. C’est véritablement un enfer. Nous voulions ouvrir les yeux sur l’industrie pornographique, dont nous avons constaté les pratiques sordides au cours de ces six mois de travaux. Donc nous voulions d’abord d’imposer dans le débat publique la lutte contre les violences pornographiques, expliquer l’étendue de ces violences et leur croissance depuis le développement des tubes et des réseaux sociaux. Forcément, tout cela a décuplé la diffusion et la consommation des images. Et, parce qu’il leur fallait aller toujours plus loin et plus fort, tout cela a entrainé le décuplement des violences. L’internaute veut des contenus de plus en plus trash, des titres de scènes extrêmement choquants."

Quelles sont les conditions de travail des actrices qui font vivre l’industrie du porno ?

"La plupart du temps, il n’y a pas de contrat. On s’en est procuré certains : ça tient sur une page Word, avec l’heure du rendez-vous et la pseudo scène qui n’est absolument pas respectée. Le problème vient de là, rien n’est encadré. Il n’y a quasiment pas de consentement. Donc nous demandons déjà qu’il existe des contrats de travail en bonne et due forme avec, comme dans le scénario d’un film traditionnelle, que toutes les scènes soient écrites. 99% actrices que nous avons rencontrées nous ont dit : il n’y a rien de marqué dans les contrats. Certaines ont découvert la scène au moment même où elle démarre. On ne les avait même pas prévenues avant et elles n’ont aucun recours pour demander le retrait de la vidéo plus tard.

C’est très opaque comme organisation. Toutes les actrices nous l’ont dit : on leur a systématiquement raconté que leur vidéo n’allait pas être diffusée sur les plateformes de streaming, qu’elle resterait sur un site confidentiel. Mais pas du tout."

La communication de l’industrie du porno dit « éthique » consiste à expliquer qu’il y aurait notamment des « coordinateurs d’intimité » supposés s’assurer que tout se passe bien sur le plateau.

Qu’en est-il ?

"Nous avons auditionné l’une de ces coordinatrices d’intimité. Je lui demande combien de tournages elle a par an, elle me répond : « 300. » 300… à elle seule. Alors je lui demande si elle va sur tous les tournages et, évidemment, elle me dit : « Ah non, non… Je ne peux pas. » Les actrices nous l’ont raconté : les scènes peuvent parfois durer très longtemps, elles sont éprouvées, elles ont mal. Elles nous l’ont dit : « Il n’y a personne pour s’occuper de nous ». Donc, ces coordinateurs d’intimité, c’est juste du marketing, du vent. Il est normal que l’industrie cherche à s’acheter une conscience mais, dans les faits, cela ne se passe absolument pas comme ça. Une actrice-productrice que nous avons auditionnée nous l’a raconté : rien n’est respecté. L’une de celle qui s’est confiée à huis clos nous a dit que, le jour du tournage, elle avait mangé la même chose que le chien. C’est un véritable enfer."

 Comment avez-vous vécu ces derniers mois ?

"C’était éprouvant pour nous même si on se doutait de ce que nous allions découvrir. On a découvert des femmes brisées. Alors je comprends que dans l’inconscient collectif, cela puisse paraître bizarre de penser que des femmes puissent se faire violer sur un tournage. Mais les médecins, neuropsy, procureurs, juges… Tous confirment cette réalité."

Vous préconisez un droit à l’oubli pour ces actrices. En quoi cela consiste ?

"Lorsqu’une actrice a tourné dans une vidéo, elle n’a pas la possibilité de faire supprimer la vidéo ou elle doit payer une somme qu’elle n’a évidemment pas. Nous voulons donc qu’il puisse être mis en place un droit pour les victimes de supprimer une vidéo, sur simple demande et gratuitement. Une jeune femme qui était devenue mère de famille nous avait raconté qu’elle craignait que son enfant finisse un jour par tomber sur sa vidéo.

Ces femmes tombent dans la pornographie à une période très difficile de leur vie, où elles étaient très précaires, très vulnérables. C’est comme ça qu’ils viennent les chercher."

S’agissant des sites, comment faire pour que les enfants ne puissent pas avoir accès à des contenus pornographiques ? 

"Nous demandons tout simplement l’application de la loi sur l’interdiction d’accès des mineurs aux contenus à caractère pornographique, qui a été renforcée en 2020. Aujourd’hui, n’importe qui sur internet peut regarder du porno. Il suffit d’un clic. Seul l’ARCOM, l’ancien CSA, peut faire respecter la loi donc nous aimerions leur donner des moyens supplémentaires pour qu’ils puissent, par exemple, imposer aux diffuseurs des amendes lorsqu’ils diffusent des contenus illicites.

Techniquement, les sites internet pourraient interdire l’accès aux mineurs. Il y a des sites de paris en ligne demandent par exemple la carte d’identité. Dans l’univers pornographique, il y a toute une dimension anonyme de la part du consommateur et on peut le comprendre. Mais on peut tout à fait concevoir un système tel que celui mis en place par la Cnil et Polytechnique, qui permettait de faire vérifier l’identité d’un internaute par un tiers. Autrement, il y a des techniques beaucoup plus modernes qui ont recours non pas à la reconnaissance faciale, mais d’analyse faciale. Nous avons auditionné une entreprise britannique à l’origine d’un procédé qui permettait d’estimer à un an près l’âge de l’internaute, ce qui limiterait déjà grandement le problème."

Tout est une question de volonté politique : le gouvernement va-t-il vouloir s’emparer du sujet ?

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