Procès de l'attentat de Nice : des victimes "tuées deux fois" à cause des prélèvements d'organes, selon une avocate

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Écrit par Pauline Thurier .

Ce lundi 28 novembre, Maître Virginie Le Roy a plaidé devant la cour dans le cadre de la plaidoirie collective sur le thème du prélèvement d'organes sur les victimes. Elle défend l'intérêt de plusieurs familles qui ont découvert tardivement que leurs proches avaient été autopsiés.

Sur les 86 personnes décédées lors de l'attentat de Nice le 14 juillet 2016, sur la Promenade des Anglais, 14 ont subi une autopsie et un prélèvement de leurs organes. Cette problématique, qui n'a pas de lien direct avec les faits dont est saisie la cour d'assises spécialement composée, a occupé à de nombreuses reprises une place importante dans les débats à l'audience du procès.

Dès la deuxième semaine d'audience, le professeur Gérald Quatrehomme, qui était en charge de l'Institut médico-légal (IML) de Nice à l'époque, était cité par une avocate de parties civiles, Maître Virginie Le Roy. Ce lundi, cette avocate a plaidé devant la cour.

Je vais vous parler de la manière dont on a traité nos défunts. Me sera-t-il permis aujourd’hui d’ouvrir un tombeau devant la cour ?

Virginie Le Roy, avocate

Les 14 personnes autopsiées ont toutes subi des prélèvements d'organes. "Aucune famille n'a été informée", ni de l'autopsie, ni des prélèvements, alors même que la loi de 2011 oblige les institutions à le faire "dans un délai raisonnable".

173 organes prélevés

Les parents d'Amie l'ont découvert lorsque sa mère, Anne Gourvès, lit en détails le dossier concernant la mort de sa fille, reçu deux ans après l'attentat. Elle y voit la - longue - liste des organes prélevés sur sa fille de 12 ans qui, depuis l'autopsie, sont gardés sous scellés à l'IML de Nice.

"Tous les matins, je me réveille et je pense à Amie qui est dans des seaux blancs à 300 mètres de moi" : Virginie Le Roy rappelle les mots ahurissants de cette mère en colère.

D'autres personnes n'ont appris l'existence de cette procédure que lors du procès. Six ans après la mort de leur proche. "On ne peut pas vraiment parler de délai raisonnable", dénonce l'avocate. Surtout que ce ne sont pas les institutions qui ont informé les familles. L'avocate n'est même pas certaine que toutes les familles concernées connaissent la situation à ce jour.

"173 organes" prélevés sur ces 14 personnes, "ça donne le vertige", commente Virginie Le Roy.

Certaines autopsies ont été inutiles. Elles auraient pu être évitées. Les dépouilles de nos défunts n’ont pas été respectées, c’est un fait.

Virginie Le Roy, avocate de parties civiles

Le soulagement après la déception

L'avocate salue le courage de ceux qui ont osé parler de ce sujet difficile à la cour. "La cour et le parquet ont répondu à cet appel, remercie l'avocate. Ce qui compte, c’est les actes, c’est ce qui s’est passé dans cette audience et ce qui se passera après, je l’espère."

Le 24 novembre, le président de la cour a rendu des arrêts permettant à cinq familles de victimes de récupérer les organes qui avaient été prélevés sur leur proche. Un grand soulagement pour les personnes concernées.

Pourtant, lorsque ce sujet a commencé à être abordé au procès, c'est plutôt la déception qui régnait. "Du professeur Quatrehomme, nous n’avons rien reçu", regrette Virginie Le Roy. Elle déplore que l'homme se soit "réfugié derrière son office besogneux comme s'il avait été aveuglé par la tâche", qu'il ait "défendu bec et ongles son équipe".

En résumé, "il a refusé de faire un pas vers ceux qui lui ont demandé des comptes".

Rendre une enveloppe vide, totalement dépouillée de ses organes, ce n’est pas rendre un défunt. C'est le tuer deux fois. En prenant leur cœur, ils ont pris leurs émotions, leur amour. En prenant leur cerveau, ils ont pris leur mémoire, leur intelligence. En prenant leurs poumons, ils ont pris leur souffle. En prenant leur utérus, ils ont pris leur féminité, celle de l'épouse, la mère, la fille.

Virginie Le Roy, avocate de parties civiles

Les seules justifications qu'il a donné "tournaient en rond" autour "d’un protocole qui, en réalité, n’a jamais existé", estime l'avocate.

"Admettre que, oui, on s'est trompé"

Tout ce que les victimes concernées voulaient c'était qu'il "admette" : "Admettre que d’un protocole oral, les médecins légistes de Nice sont très vite passés à aucun protocole, oubliant texte de loi et serment. Admettre qu’autopsier une victime dont les causes de la mort sont connues est inutile. Admettre que prélever des organes sains, c’est inutile. Admettre que, oui, on s’est trompé."

"À partir de ce moment, tout aurait été audible", assure-t-elle à la cour.

Heureusement, souligne-t-elle, "la franchise nous a été offerte par le procureur Molins". Lui, a admis "que l’IML de Nice s’était affranchi de la pratique usuelle qui consiste à prélever simplement des échantillons des organes". Lui, a admis que, lorsque le parquet antiterroriste l'a découvert, "c'était trop tard". "Le mal était fait", disait-il le 10 octobre dernier.

"C'est aussi ça le terrorisme : ajouter de la douleur à la douleur, de l’abject à l’abject. On ne peut pas dire qu’on lutte contre le terrorisme sans en envisager toutes ses formes", a-t-elle conclu devant la cour, chargée de juger les faits terroristes.

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