Procès en appel de l'attentat du 14 juillet à Nice : pourquoi certains témoigneront et d'autres pas

Alain a perdu sa petite-fille le soir du 14 juillet, Patrick a tenté de sauver les blessés. L'un a témoigné lors de la première audience et ne recommencera pas. Le secouriste, lui, s'exprimera pour la première fois à la barre. Une façon de défendre les primo-intervenants qui n'ont pas été reconnus.

Ce sont deux destins qui s'entremêlent. Alain et Patrick ne se connaissent pas. Pourtant, comme pour toutes les victimes de l'attentat du 14 juillet 2016, ils partagent une destinée et une douleur communes. Patrick doit témoigner le 30 avril au Palais de justice de Paris. Il ne l'avait jamais fait auparavant. Pour le premier procès, son psychologue lui avait déconseillé de le faire. « J’avais pas envie, ça me remonte tout. » Mais cette fois, il a changé d'avis. Il témoignera aussi pour tous ceux qui n'ont pas suivi la procédure judiciaire.

Je trouve que c'est pas juste car pour les attentats du Bataclan il y a des personnes, des primo-intervenants, qui ont été prises en charge. Donc, je ne vois pas pourquoi je sortirais de ce cadre-là.

Patrick, pompier en intervnetion le 14 juillet 2016

Patrick faisait partie de l'équipage du SAMU composé de 3 personnes (pompier, infirmier, une femme médecin qui avait 6 mois d’expérience). C'est le 1er véhicule de SAMU arrivé sur la Promenade des Anglais, ce sera le dernier qui en partira. Il fait partie de ce que l'on appelle dans le jargon judiciaire : les primo-intervenants. Même s'il n'a perdu personne ce 14 juillet, sa vie en a été profondément affectée.

Stress post-traumatique et Tako-Tsubo

À 60 ans, après 30 ans de carrière, il a arrêté de prendre des gardes. Il alternait entre colère et crises de larmes, typiques du syndrome de stress post-traumatique. Huit mois après l'attentat, il entre dans une dépression sévère. "Je me suis dit ça va passer." On l'envoie à la médecine du travail qui va déceler une autre pathologie. 

"J’ai fait un Tako-subo je risquais de mourir. Ça a été reconnu en accident du travail. Ça m’a impacté physiquement et moralement, j'ai dû arrêter de travailler."  Ce terme japonais désigne une cardiopathie dûe à un stress négatif  : deuil, séparation, altercation.

Patrick ne savait pas que c'était le syndrome du cœur brisé, une conséquence du choc émotionnel qu'il a subi. Avant le 14 juillet, il n’avait pas de problème de santé, ne buvait pas, ne fumait pas et faisait du sport. Le médecin pose des mots définitifs : « Tu vas être hospitalisé, tu vas avoir un traitement à vie. »

"Médecine de guerre"

Le 14 juillet 2016, il avait fait le défilé l’après-midi. Le soir, il était de service. "22h39, c’est mon heure de départ, à 22h45 j’étais en bas." Sur son ordre de mission, c'est un accident de la circulation : "un enfant en arrêt cardiaque avec 5 victimes. Mais quand j’arrive sur la Promenade des Anglais, ils viennent de le tuer." Ce qu'il va découvrir dépasse en horreur ce qu'il a connu jusqu'à maintenant. 

Il est rentré dans la zone de l'attentat sans savoir ce qui s'était passé. Patrick a passé 40 minutes à attendre les renforts. "On a fait ce qu’on a pu", lâche-t-il. Il enchaîne : "J'ai dû faire du tri, décider qui va vivre qui va mourir, c’est ça qui est difficile. C’est pas mon boulot de faire ça. C’est une médecine de guerre !" Il continue de s'interroger : "Est-ce que j’ai bien fait, est-ce que j'ai mal fait ?" Cette question hante sa vie.

Le secouriste est pourtant habitué à voir des blessés, des morts et des accidents dramatiques. Mais là, "il y en avait trop, j’ai jamais vu autant de morts de ma vie et puis des corps démantibulés."Les conséquences psychologiques sont terribles : 

"Pendant 48 heures j’étais incapable de parler, j’étais en pleurs et puis les enfants… ça c’est horrible."

Patrick, secouriste du Samu

Il passe toute la nuit sur place. "Il ne restait que les morts avec nous", soupire-t-il, "il y avait tous ces corps, on avait mis les draps. Le pire c'étaient les téléphones qui sonnaient… Imaginez les familles." 

Une prise en charge quasi inexistante

Au lendemain de l'attentat, il n’y a pas eu de prise en charge pour les pompiers qui sont intervenus. 

Pas de débriefing non plus avec la hiérarchie. "On a été abandonnés", soupire-t-il. Une cellule psychologique avait bien été mise en place, mais les secouristes ne le savaient pas. Ils avaient droit à deux consultations chez un psychologue par le fonds de garantie. Le sport ? Il a abandonné : les entraînements sportifs avaient lieu sur la Promenade des Anglais. Impossible d'y retourner. 

Se reconstruire loin de Nice

Le secouriste se surprend à penser :"Si je n’avais pas travaillé ce jour-là" et il se reprend : "j'aurais certainement fait partie des renforts."

Son déménagement en Corse est lié à cette anxiété permanente. Habiter loin du lieu de l'attentat est devenu une nécessité pour tourner la page et se reconstruire. Pour l'audition, prévue le 30 avril à Paris, il dira simplement ce qu'il a vu et vécu. Son avocate l'a encouragé dans cette démarche. 

"Je n'ai pas vraiment envie de revivre ça"

Alain Dariste, lui, a perdu sa petite-fille Léana le soir du 14 juillet. Elle était âgée de 2 ans et demi. Ce matin-là, il avait pris une photo d'elle. C'est ce portrait qui figure sur le mémorial de la villa Masséna au côté des autres victimes assassinées. Pendant la nuit du drame, il est resté à ses côtés, après la tentative infructueuse de réanimation des secours. Impossible de la laisser seule sur la chaussée, il lui a tenu la main jusqu'au bout. 

En 1ère instance, il a déposé au Palais de Justice à Paris mais cette fois, il a décidé de ne pas témoigner à nouveau à la barre.

La première instance, c’est à double tranchant ça faisait du bien mais c'est très dur. Et pour la 2ème instance, j'ai hésité je me suis dit peut-être que je vais m'inscrire mais j'irai pas et finalement je me suis dit je ne m'inscris même pas parce que j'ai pas vraiment envie de revivre ça. Je veux rien ajouter, j'ai tout dit la première fois, c’est suffisant.

Alain Dariste, membre de l'association Promenade des Anges

Toute la famille a été dévastée par ce drame. En plus de sa petite-fille, fauchée dans la course folle du camion conduit par le terroriste, il y a aussi son cousin Yanis, 8 ans, et la grand-mère paternelle qui ont été tués.

Pour ce 2ème procès en appel, il a décidé de ne pas témoigner. Mais il sera présent tous les jours dans la salle de retransmission à Nice et quelques jours à Paris pour suivre les débats. Même si cette nouvelle salle, située dans le quartier de l'Arénas, ne lui convient pas. "On se sent oppressé, c'est petit, c'est bas de plafond, il n'y a pas de visibilité sur l'extérieur. Les vitres sont teintées, donc on a vraiment l'impression d'être enfermé. C'est un peu étouffant." Il pointe aussi du doigt les difficultés pour se garer et "les tarifs excessivement chers du parking". 

Pourtant, assister à ce 2ème procès reste pour lui un devoir : "je me sens obligé d'y aller pour la famille et pour tout le monde, il faut que j'y aille."

"On recommence tout à zéro"

Sa crainte ? Que les deux accusés qui font appel, Chokri Chafroud et Mohamed Ghraieb (sur les huit accusés en 1ère instance) soient acquittés ou que les peines fixées à 18 ans soient modifiées par la cour d'assises spéciale. 

Comme beaucoup de parties civiles, il aurait aimé que le maximum soit prononcé, soit 20 ans de réclusion criminelle. L'avocat général avait requis 15 ans pour association de malfaiteurs terroriste. Mais ce 2ème procès est comme un premier procès, avec de nouveaux magistrats : "comme on recommence tout à zéro, il faut se méfier de tout", soupire Alain Dariste. 

Comme en septembre 2022, les auditions se dérouleront dans la cour spéciale du Palais de Justice de Paris qui avait servi pour le procès du Bataclan. Trouver les mots pour exprimer ce qui s’est passé ce soir-là et décrire la vie d'après, c’est toujours une épreuve douloureuse pour les parties civiles. 

Plus de 200 personnes témoigneront lors du procès en appel de l’attentat de Nice qui commencera lundi 22 avril. Le verdict est attendu le 21 juin prochain.