Au stade Vélodrome de Marseille, aménagé en vaccinodrome, la course au vaccin pour les volontaires de fin de journée

Pour ne gaspiller aucune dose de vaccin, le surplus de fin de journée est distribué aux personnes non prioritaires qui le souhaitent. Au stade Vélodrome de Marseille, les volontaires se bousculent. 

Des dizaines de personnes non prioritaires attendent chaque soir devant l'entrée du stade Vélodrome à Marseille, espérant se faire vacciner.
Des dizaines de personnes non prioritaires attendent chaque soir devant l'entrée du stade Vélodrome à Marseille, espérant se faire vacciner. © Adrien Gavazzi, France TV

Ils n'ont pas passé 70 ans, n'ont pas de blouse blanche, pas non plus de co-morbidité. Bref, ils sont comme vous et moi (comme moi, en tout cas) : ils sont "non prioritaires".

Donc ils attendent. Ils cèdent la priorité.

"C'est quand même dingue que dans la sixième puissance du monde, il faille quémander une dose !", fulmine un non prioritaire. 

Sa voisine acquiesce : "Au pays de Pasteur, en plus !" 

Priorité à droite

Paradoxe des temps qui courent, il y a du monde devant le stade Vélodrome à Marseille, ce vendredi après-midi. Mais rien à voir avec le ballon. On est ici pour le vaccin.

À droite : les personnes "prioritaires", prises en charge sur rendez-vous ; à gauche : les adeptes du petit bonheur la chance. Ceux-là auront leur dose, à condition qu'il en reste, quand les prioritaires auront tous été servis.

Un flacon Pfizer contient six ou sept doses, non conservables, une fois entamées. Autant faire appel aux volontaires.

Hiérarchie sanitaire

"Vous, vous n'avez aucune chance, me lance-t-on, sourire aux lèvres. Faites-vous teindre les cheveux en gris !"

Même chez les non prioritaires, dont je suis, il y a des priorités : les plus âgés d'abord, les plus jeunes ensuite. Observant ma voisine de gauche, une très jeune femme avançant sur béquilles, je compatis. Pour elle, c'est sans espoir.

Une centaine de personnes sont massées là, piétinant, rageant, oubliant parfois (souvent) les distances de sécurité. "Parce qu'ici, on craint dégun, se justifie un Marseillais pur jus. Sauf le mistral !"

Qui souffle, il est vrai, plutôt fort à l'ombre du Vélodrome. 

Pourquoi un tel engouement pour le vaccin, même quand on est non prioritaire ? Pourquoi vouloir devancer l'appel de quelques semaines ou quelques mois ?

La réponse, évidente : "Parce que c'est la seule façon de se sortir de cette situation !" Un futur vacciné complète : "Moi je veux revoir du monde, les serrer très fort !"

L'attente

De la grand-mère portant polaire au jeunot masqué "OM, droit au but", on croise de tout. Des hommes et des femmes, des personnes seules ou accompagnées, de tous horizons, de toutes professions.

"Des chômeurs, oui !, plaisante l'un d'entre nous, tirant sur sa cigarette électronique. S'ils ont le temps d'être là..."

Il est vrai qu'il en faut, du temps. Une demi-heure de prise en charge, et au moins le double à attendre, pour les candidats non prioritaires. Ce n'est qu'à partir de 17 heures qu'ils sauront s'il reste des doses, et si oui, combien.

"On est allés prier à la Bonne Mère", commente, goguenard, le rigolo de la bande.

"Rassurez-vous, il en reste !", lâche en sortant du stade une personne prioritaire, ayant à peine reçu son injection.

Du monde au balcon

Depuis l'ouverture du vaccinodrome, le 15 mars à Marseille (une semaine avant la décision du gouvernement de déployer un maximum de vaccinodromes en France), le flot de néo-vaccinés est continu, six jours sur sept, huit heures par jour.

510.000 ont été piqués dans toute la France, ce vendredi 9 avril 2021. Un record. À Nice, ce même jour, 5.000 personnes ont été vaccinées au même endroit, en une seule journée. Là aussi, record.

Au Vélodrome, pour l'instant, on plafonne à plus de 2.000. Mais on ne compte pas s'arrêter là. 

"On pensait qu’avec les départs en vacances, il y aurait moins de monde", se lamente un non-prioritaire, barbu sous son masque. Regards interloqués dans l'assistance : les départs en vacances ? Quels départs en vacances ?

Un quinqua s'esclaffe : "Avec la règle des 10 km, à la rigueur, tu peux partir à l'Estaque !"

Lassée de faire du sur-place, la jeune fille sur béquilles nous abandonne, au bout d'une demi-heure : elle repart pour Montpellier, elle ne voudrait pas se faire piéger par le couvre-feu. Sage décision.

On discute le bout de gras

Les autres "créent du lien", comme on dit. Ils sont dans la même galère. Ils attendent. Et quand on passe une heure debout devant la masse imposante du Vélodrome, on finit forcément par discuter football. 

"En ce moment, le spectacle n'est ni en tribune, ni sur le terrain", commente une Amiénoise, installée à Marseille depuis une vingtaine d'années. Le jeune homme au joli masque de l'OM est trop loin pour entendre. 

On embraie : la stratégie vaccinale de la France, celle des Israéliens, la politique locale, tout y passe. Quand approche une ambulance.

À sa forme oblongue, on croirait voir avancer un corbillard. Une petite femme aux cheveux courts éclate de rire. Il faut bien, pour conjurer le sort : hier encore, 300 personnes sont mortes en France.

Et puis tombe cette nouvelle, venue d'Écosse jusque sur nos smartphones : le prince Philippe est mort. Était-il vacciné à l'AstraZeneca ?

AstraZeneca, le mal-aimé

"Moi, je ne me ferais jamais vacciner à l'AstraZeneca, affirme, catégorique, une dame d'une soixantaine d'années. Je crains trop la thrombose."

Son voisin de gauche n'est pas d'accord : 91 cas ont été recensés en France, ce serait infime, quand on compare aux millions de doses distribuées. 

Un peu plus tôt dans la journée, la Haute autorité de santé recommandait aux personnes de moins de 55 ans, déjà vaccinées une première fois à l'AstraZeneca, de recevoir un vaccin ARN Messager pour leur seconde injection.

De toute façon, peu importe : au Vélodrome, on vaccine au Pfizer. 

La délivrance...

S'approche alors une dame élégante, encadrée de deux agents de sécurité. Il est 17 heures. 

"On va commencer la traditionnelle liste complémentaire, clame-t-elle à son auditoire. Y a-t-il des personnes de plus de 85 ans ?"

Un quinqua lève la main. Sans doute le rigolo de tout à l'heure. 

"Des personnes de 80 ans ?" Non plus. À partir de 75 ans, des candidats s'avancent. "Doucement, ne vous battez pas !"

Sont accueillies ensuite les personnes de 70 ans, puis celles de "plus de 60 ans avec co-morbidités". On les reconnaît à leur certificat, qu'elles ont pris soin d'apporter. 

...mais pas pour tous 

Pour les candidats restants, c'est circulez, y a rien à voir. Soit pas mal de monde sur le carreau. Quelques-uns s'énervent. "Attendez, les calme-t-on, peut-être y aura-t-il encore quelques doses tout à l'heure." 

À l'intérieur, il faut présenter sa carte vitale, remplir un questionnaire ; une organisation au cordeau, dont sont chargés les marins pompiers de Marseille. 

"C’est trop bien, vous êtes géniaux", s’enthousiasme une Marseillaise à peine caricaturale, bague à chaque doigt, peut-être même à chaque dent, tant son accent est chantant. 

On n'aurait jamais cru que recevoir une première dose de vaccin puisse provoquer de telles réactions de pur bonheur. 

"Le problème, fait remarquer ma voisine, c'est que le vaccin fait effet seulement quinze jours après la deuxième injection." Sa conclusion, laconique : "On n'est pas sortis de l'auberge..."

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