"Drogue du pauvre" : six questions sur la prégabaline, ce médicament qui fait l'objet d'un trafic international

Le parquet de Marseille annonce ce mardi le démantèlement d'un réseau international de trafic de prégabaline, un médicament légal vendu au marché noir comme "drogue du pauvre".

Il fait des ravages depuis plusieurs années. Le médicament prégabaline, connu sous le nom commercial de Lyrica, a été détourné de son usage et utilisé comme une drogue. Faisant l'objet d'un trafic international repéré depuis 2022 par les autorités, il a entrainé la mise en examen ce vendredi 19 avril de trois personnes, soupçonnées d'être impliquées dans ce système illégal de revente. 

Qu'est-ce que la prégabaline ? France 3 Provence-Alpes vous explique pourquoi ce médicament est dans le viseur de la justice. 

Qu'est-ce que la prégabaline ?

La prégabaline est un médicament, connu sous le nom commercial de Lyrica et qui est également vendu sous forme de génériques. Il est prescrit pour traiter l'épilepsie, les troubles anxieux généralisés et les douleurs neuropathiques, notamment des membres inférieurs.

En France, son autorisation de mise sur le marché date de septembre 2004. Il est délivré sur prescription médicale.

Pourquoi ce médicament inquiète les autorités sanitaires ?

"Des personnes à qui ce médicament a été prescrit présentent des troubles de l'usage, c'est-à-dire, une addiction, expliquait Joëlle Micallef, médecin pharmacologue, responsable du réseau français d'addictovigilance et cheffe de service à l'hôpital de la Timone à Marseille en mai 2023 à Marseille. Ce qui nous interpelle, c'est que cela touche une typologie très variée. On pourrait penser que cela ne concerne que les toxicomanes mais cela n'est absolument pas le cas(...) On peut développer une addiction avec une prescription classique, en respectant les doses proposées par un médecin, même si ce n'est pas systématique"

Parmi les personnes dépendantes à la prégabaldine, on trouve aussi des usagers de drogue qui détournent son usage pour ses effets à forte dose. 

Quels effets procurent la prégabaline ?

"Les usagers la recherchent ses effets euphorisants, sédatifs, 'de défonce', qui peut soit survenir d'emblée, soit parce qu'ils augmentent les doses", analyse Joëlle Micallef. "Pour les patients, les effets sont un peu similaires aux benzodiazépines, comme le Roypnol, le Temesta, ou le Xanax"

"Le problème, c'est l'extrême difficulté qui existe pour arrêter le produit, même dans le cadre d'une prise en charge. Il n'y a pas de méthode de sevrage éprouvée", détaille Joëlle Micallef.

Les personnes dépendantes au médicament peuvent présenter de l'agressivité ou des troubles psychiatriques ou suicidaires.

"Si on parle beaucoup de l'addiction à la prégabaline, c'est notamment parce que l'agressivité qu'elle engendre a des retombées sociétales, au sein des familles, dans les immeubles, auprès des soignants", précise la spécialiste d'addictovigilance. Associés à la prise d'opioïdes, la Prégabaline augmente par trois le risque de mourir d'overdose.

Comment la prégabaline s'est-elle répandue en France ?

"Lorsqu'il a été mis sur le marché, ce médicament a été présenté comme dénué de risques, ce qui est faux quand on regarde les résultats des études cliniques. On a mis en avant son efficacité, qui était très modeste. Le premier effet indésirable présenté, ce sont les troubles moteurs et le deuxième, l'euphorie. Nous pharmacologues, cela nous alertait, se rappelle Joëlle Micallef. Le médicament a été utilisé à très grande échelle. Les professionnels de santé n'ont pas suffisamment été informés sur la prégabaline, présentée comme la panacée. Lorsque certaines demandes de prescriptions de la part des patients ont commencé à devenir très agressives, c'est là qu'ils ont compris. L'association des centres d'addictovigilance a alerté sur le sujet dès 2019. Mais plus vous laissez une situation s'installer, plus elle devient difficile à juguler une fois qu'elle a pris de l'ampleur"

Comment se déroule le trafic ?

Un trafic de fausses ordonnances de prégabaline a commencé à se développer.  En 2021, face à cette pratique, les règles ont été durcies pour se procurer ce médicament. L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a restreint les conditions de prescription de la prégabaline. Elle est désormais limitée à six mois et fait l'objet d'une ordonnance sécurisée et infalsifiable.

"On est très méfiants sur les demandes de renouvellement d'ordonnances pour le Lyrica sur des patients qu'on ne connaît pas, soutient Aurore Baudoin-Haloche, médecin généraliste à Marseille. En général, si quelqu'un a besoin d'une prescription, on appelle le médecin prescripteur initial pour savoir quelle est l'indication. On vérifie sur la carte vitale les délivrances antérieures à la sécurité sociale. Parce que toutes les délivrances sont tracées."

Ces fausses ordonnances se complètent d'un "trafic de rue", tel que le qualifie le parquet de Marseille. Le médicament se vend facilement au marché noir. Dans un reportage filmé par France 2 à la sortie du métro Gèze à Marseille, des journalistes en caméra cachée montrent que l'on peut acheter un cachet pour 2 euros seulement.

Quelle est l'ampleur du trafic international ?

En octobre 2023, 2 800 gélules ont été saisies à Marseille, a fait savoir la douane française dans un communiqué de presse. Ce même mois, près de 6 000 comprimés contenant de la prégabaline ont été interceptés à Metz.

"On pense que ça passe par des réseaux déjà existants, de revente de drogues sur différents points de deal, ou des réseaux de revente de cigarettes au coin de la rue, comme on croise parfois dans les grandes villes", explique Stéphane Durel, directeur adjoint des services douaniers à Marseille.

Le vendredi 19 avril, trois personnes ont été mises en examen. Elles sont soupçonnées d'avoir activement participé à un trafic international de prégébaline. Le parquet de Marseille évalue la quantité de pilules illégalement importée depuis 2022 dans ce réseau à 288 911 pour 577 800 euros à la revente. Les investigations se poursuivent pour identifier l’ensemble des personnes susceptibles d’être mises en cause et déterminer l’ampleur réelle du trafic, a précisé le parquet de Marseille. 

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