INTERVIEW. "C'est une anarchie totale" : assassinats et trafic de drogue à Marseille, le décryptage d'un ancien policier de la Bac

Depuis le début du mois d'août, sept personnes sont mortes à Marseille dans des règlements de comptes liés aux trafics de stupéfiants. Marc La Mola, ancien policier de la Bac, analyse l'évolution de la criminalité.

33 morts depuis le début de l'année. C'est le décompte macabre des victimes liées aux trafics de stupéfiants à Marseille. Un nombre glaçant qui dépasse déjà celui de 2022. Mardi 15 août, un homme âgé de 26 ans a été tué dans le quartier du Canet (14ᵉ arrondissement). Ancien policier de la Brigade de sûreté urbaine des quartiers Nord de Marseille, aujourd'hui auteur, Marc La Mola décrypte cette flambée de la violence dans la cité phocéenne.

France 3 Provence-Alpes : On est à 33 morts, c'est deux de plus qu'en 2022 alors que l'on n'est pas encore à la fin de l'année, qu'est-ce qui explique cela ?

Marc La Mola : Il n'y a pas forcément d'explication cohérente. C'est une désorganisation qui caractérise les trafics de stupéfiants à Marseille, il va y avoir une structure qui va très vite être mise à défaut et remplacée par d'autres. Il y a aussi l'appât du gain, qui est extraordinaire. On est sur du 80 000 euros par jour approximativement dans chaque point de deal, notamment à la Castellane, l'un des gros points de deal marseillais.

Comment expliquer que ce soit souvent des personnes très jeunes tuées lors de ces règlements de comptes ?

Le phénomène de jeunesse dans les règlements de compte et dans les trafics de stupéfiants n'est pas récent, il a déjà quelques années. Ces jeunes n'ont pas les mêmes critères et les mêmes repères que nous. Pour eux, la vie n'a pas la même valeur. Ils vivent dans des cités qui sont totalement abandonnées, dans une misère sociale et intellectuelle terrible qui fait qu'on n'a pas tout à fait les mêmes repères. 

Ils sont de plus en plus jeunes, de plus en plus déterminés, ils ont de plus en plus envie de sortir de cette misère et de gagner de l'argent avec des sommes colossales à gagner.

Marc La Mola, ancien policier de la Bac nord à Marseille et auteur

Donc évidemment ça motive et ça booste leur ambition et leur violence. 

Autre facteur, la facilité de se procurer des armes à Marseille, notamment cette fameuse Kalachnikov, encore utilisée mardi soir au Canet, qui fait qu'on l'on trouve des gens de plus en plus jeunes capables de prendre les armes et d'aller tuer celui qui, il y a encore quelques mois, était son collègue, son ami, pour prendre la place. 

Dans ces réseaux-là, il faut bien se mettre en tête qu'il n'y a pas de structure. Ça va très vite et les gens sont remplacés très, très vite. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ils ne sont pas organisés ou quand ils le sont, ça ne dure jamais.

La désorganisation du réseau, c'est la différence avec l'époque de la French Connection ? 

Oui, si on fait le parallèle avec la French Connection dans les années 1970, il y avait toute une hiérarchie, avec Zampa à la tête et tous ses lieutenants. Aujourd'hui, c'est une anarchie totale : des jeunes de plus en plus jeunes qui sont de plus en plus déterminés, on ne le voit pas qu'en termes de trafics de stupéfiants. Pour la délinquance et la criminalité, notamment sur Marseille, on a souvent des mineurs impliqués.

Est-ce une situation à laquelle on doit s'habituer à Marseille ?

On ne doit pas et on ne peut pas s'habituer à ça. Néanmoins, pour être tout à fait honnête, il y a une forme d'habitude et même parmi les services de police. J'étais en brigade criminelle, on avait une forme d'habitude. On ne peut pas s'habituer à ça, on ne peut que malheureusement le déplorer. 

Quelles sont les solutions selon vous ?

La solution est évidemment politique. Localement, et nationalement. Il y a une politique de la Ville à faire, en matière de criminalité et en matière de trafics de stupéfiants, ça n'incombe pas qu'à la police. Notamment dans les quartiers Nord, des quartiers ont été abandonnés, délaissés, excentrés. Il y a des solutions architecturales, sociales, sociétales, associatives, économiques, et bien sûr sécuritaires, mais pas que.

Lorsqu'un policier interpelle un dealer, ce n'est pas le lendemain qu'il est remplacé, c'est dans l'heure qui suit son interpellation. Le business est tellement juteux qu'il ne faut pas qu'il y ait d'interruption dans la vente. La problématique, c'est que sur le plan purement policier, depuis 20 ans, on a tout mis sur le petit consommateur et sur le petit dealer, en occultant l'enquête, l'investigation. Une des solutions en matière de police, elle est sur le travail à long terme, le renseignement criminel et l'investigation, pour aller sur le fond. Là, aujourd'hui, on fait deux petites interpellations qui ne résolvent aucunement le problème. 

Pourquoi cela n'est-il pas encore mis en place ?

Parce que l'investigation et le renseignement criminel, c'est onéreux. Ca coûte de l'argent en termes de personnel, de moyens, de temps, et aujourd'hui, on est dans un système de rentabilité, même en matière de police, il faut faire du chiffre. Donc on interpelle du petit consommateur, du petit dealer, parce qu'il faut faire des petits bâtons dans des cases pour remplir des statistiques. La solution est dans l'investigation, elle n'est pas dans ce qu'on fait aujourd'hui. Il faut travailler sur le fond.

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