"J'en ai marre, tu me pourris la vie" : syndrome du bébé secoué, comment éviter l'irréparable

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Une campagne nationale pour sensibiliser au syndrome du bébé secoué et à ses graves conséquences débute le 17 janvier. En France, des dizaines de nourrissons en meurent chaque année. Et des dizaines d'autres passent par l'hôpital d'enfants la Timone de Marseille.

Dans ce type de maltraitance, la victime est sans défense et incapable de dénoncer son auteur. Le syndrome du bébé secoué (SBS) touche les nourrissons, les deux tiers avant six mois, avec un pic aux environs de quatre mois en moyenne.

Une maltraitance à huis clos. Entre l'adulte et l'enfant. Sans témoin le plus souvent. Dans 1 cas sur 10, le bébé secoué décède. Comme Yanis, 11 mois, en 2015 à Marseille.

En 2019, la cour d'assises des Bouches-du-Rhône a condamné le père à 12 ans de réclusion. Des affaires de bébés secoués viennent régulièrement devant la justice, impliquant le père ou la mère de l'enfant ou encore une nounou.

Des secousses d'une extrême violence

Le syndrome du bébé secoué est une maltraitance qui ne peut se confondre avec un jeu "trop musclé". Le bébé est secoué par le tronc, les épaules ou les extrémités.

"Le petit nourrisson de moins de six mois ne tient pas encore de façon naturelle correctement sa tête et avec les secousses, il va y avoir des lésions intracrâniennes qui vont survenir sans forcément un coup direct", explique le professeur Brigitte Chabrol, cheffe du service pédiatrie et neuropédiatrie à l'hôpital d'enfants de la Timone.

Ça fait plus de 20 ans que le CHU a mis en place une unité d'accueil des enfants en danger. Chaque année, elle reçoit une dizaine d'enfants victimes du syndrome du bébé secoué qui viennent de toute la région.

Les secousses sont extrêmement violentes provoquant le plus grave des traumatismes crâniens chez l'enfant.

La tête secouée provoque une hémorragie autour du cerveau qui à ce stade de développement est beaucoup plus vulnérable que chez l'adulte.

Les trois quarts des petits survivants souffrent de séquelles neurologiques sévères. Le plus souvent irréversibles, qui touchent la motricité ou les fonctions intellectuelles.

"Est-ce un geste volontaire ou involontaire? c'est ce que déterminent les experts, en tout cas c'est un geste violent qui n'est pas dans la bientraitance", note le professeur Chabrol.

"C'est un geste qui peut être provoqué par l'énervement ou la colère mais l'intentionalité du geste est toujours très difficile à déterminer".

Un diagnostic complexe 

Ce qui pousse l'adulte à cette violence extrême sur un être si fragile, c'est la volonté de le faire taire. 

"Pour nous pédiatres, le plus important c'est de reconnaître dans des signes qui ne sont pas toujours évidents, le fait que l'enfant n'a pas été bien traité", insiste le professeur Chabrol.

Elle ajoute :"si l'enfant est admis en réanimation, le diagnostic n'est pas très complexe à faire, mais parfois c'est un simple malaise ou le périmètre crânien qui grossit un peu trop."

"Parfois les parents nous donnent des explications qui ne sont pas en cohérence avec l'importance des lésions, rapporte le professeur Chabrol, par exemple quand on leur explique qu'il y a  des signes de traumatisme crânien, ils nous disent que le bébé s'est cogné tout seul dans la baignoire ou contre un barreau, ce qui est impossible à deux mois."

Dans les cas les plus graves, c'est l'autopsie qui confirme le SBS. 

Le syndrome du bébé secoué a été décrit dès les années 45-50. Aujourd'hui les médecins bénéficient de la neurologie scanner et IRM pour repérer les signes le plus tôt possible et protéger l'enfant.  

C'est d'autant plus important que les bébés victimes sont secoués dix fois en moyenne avant le diagnostic. "Et la récidive se fait souvent sur un mode plus sévère", précise le professeur Chabrol.

Parfois les signes du secouement ne sont pas flagrants à la première hospitalisation. Mais d'autres alertent les pédiatres sur la réalité de la maltraitance comme des fractures au niveau des côtes ou des membres, des brûlures ou des hématomes.

Le pédiatre est alors tenu de faire un signalement au parquet pour qu'une enquête soit ouverte.

Le SBS relève de la "violence volontaire aggravée" 

Avocat au barreau de Marseille, Me Joanny Moulin préside l'association Parole d'enfant, qui lutte depuis 1994 contre toute forme de maltraitance faite aux enfants. 

Le syndrome du bébé secoué relève de la "violence volontaire aggravée". Me Moulin a une dizaine de dossiers en cours, dont un avec décès de l'enfant.

Dans ce cas, le chef retenu peut être "coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner".

S'il y a préméditation, c'est un infanticide. Les peines encourues peuvent aller jusqu'à 30 ans de prison.

Selon l'avocat, l'auteur est parfois dans le déni, mais le plus souvent c'est la méconnaissance du syndrome qui est en cause. 

"C'est pour ça qu'il faut en parler, dans le syndrome du bébé secoué, la plupart du temps, l'auteur n'a pas conscient des conséquences qui résultent de ses agissements", indique l'avocat. 

"Il y a vraiment des dossiers où les parents sont de bonne foi, par énervement, ils ont secoué le petit, mais "en toute maladresse" sans se douter une seconde des conséquences graves que ça peut avoir", plaide-t-il. 

Pas de profil type : le bébé pleure, les parents saturent

Bernard Cérati est un ancien chef de groupe de la brigade des mineurs. Vice-président de Parole d'enfant, il est responsable du pôle prévention. 

Il se souvient de cet été de 2015, marqué par une douzaine d'affaires de bébés secoués dans la région. 

"La plupart du temps, c'est soit le papa, soit la maman qui craque, plus rarement la garde d'enfant", selon son expérience.

Mais pour lui, il n'y a pas vraiment de profil type. "Ça arrive à tout le monde, on ne peut pas dire que ce soit plus un milieu social qu'un autre".

Les parents saturent, le bébé pleure, on ne sait pas pourquoi il pleure; on est excédé et on le secoue pour le faire arrêter et c'est là que le drame se produit.

Bernard Cérati, association Parole d'Enfant

L'ex-policier a aussi en mémoire cette "gamine" de 20 ans qui avait "bousculé" son deuxième enfant, âgé de 18 mois.

L'enfant a survécu, condamné à vie à un lit médicalisé, le corps emprisonné dans un corset. La jeune mère a écopé de 10 ans aux assises.

Comme beaucoup d'autres que Bernard Cérati a vu passer en garde à vue, elle n'avait pas conscience de la gravité de son geste.

La prévention, une priorité

"Ça vient au fur et à mesure de l'audition, surtout quand on leur montre des clichés présentant les lésions que ça peut provoquer", explique Bernard Cérati, convaincu que "des enfants pourraient être sauvés" avec une meilleure prévention.

"Si on avait plus d'échanges entre les différents services police, sociaux et médicaux, on arriverait déjà à éviter beaucoup de drames en faisant de la prévention".

Il estime que dans ce domaine la France est en retard sur des pays anglo-saxons comme l'Australie, le Canada ou le Japon, où les futurs parents sont sensibilisés à cette réalité dès la maternité. 

"Dès le suivi de la grossesse, il faudrait faire passer le message aux futurs parents que c'est normal à un moment donné d'être fatigués, épuisés d'avoir gardé l'enfant toute la journée et qu'il pleure, et qu'on ne sait pas pourquoi il pleure", estime Bernard Cérati.

"Il faudrait dire à ces parents, quand vous êtes excédés, n'hésitez pas à appeler quelqu'un ou à laisser pleurer votre enfant et vous fermez la porte", conclut le responsable de la prévention à Parole d'enfant. 

"Naturellement, le bébé pleure dans la journée et si on arrive à ne plus supporter ces pleurs, il faut savoir se faire seconder, savoir le poser calmement sur le dos et essayer de le calmer et de se calmer soi-même", renchérit le professeur Chabrol. 

La première campagne nationale

Lundi 17 janvier, le gouvernement a lancé la première campagne nationale de sensibilisation au SBS. Elle s'appuie sur un spot qui rappelle que secouer un bébé est une maltraitance qui peut être mortelle. 

Dans ce petit film choc, la violence est mise en scène sans images, par l’intermédiaire du son d’un babyphone et la voix d'un père excédé.

"J'en ai marre, tu me pourris la vie, tout ce que tu sais faire c'est chialer!", hurle le père, avant que les pleurs du bébé ne cessent brusquement.

Selon le ministère des solidarités et de la santé, le syndrome du bébé secoué fait plus d’une victime par jour.