"Je ne suis pas un animal, je ne suis pas en prison" : les résidents des Ehpad, grands oubliés du déconfinement

On ne les entend presque pas, tant leurs voix sont faibles. Mais depuis trois mois, ils n’en peuvent plus. Ils n’en peuvent plus d’être traités comme des objets fragiles, ils veulent à nouveau vivre, sortir et discuter. "Je ne comprends pas", paroles de résidents d’Ehpad.

Bien sûr, peu d’entre eux communiquent sur les réseaux sociaux. Ils n’ont pas WhatsApp, pas même Facebook et encore moins TikTok. Le téléphone… pas forcément leur truc non plus.

Pour les joindre, il faut s’armer de patience, braver le personnel qui parfois répond à leur place, parler un peu plus fort que d’habitude et surtout écouter.

Je veux aller manger chez ma fille pour la fête des mères.

Nicole 81 ans. Elle ne veut pas que son nom apparaisse, ni même sa ville. Tout ça lui ferait des ennuis et puis après tout, ils sont plutôt gentils dans l’établissement varois ou elle séjourne.

Tout est propre et sa chambre est plutôt spacieuse. Un lit, le meuble de sa télé, la photo de son mari et de ses deux filles et puis son fauteuil en cuir.

Oui, mais voilà : depuis le 11 mars dernier, Nicole n’a pas vu grand monde. "Si, si je voyais les assistantes de vie de la maison de retraite. Pas facile de les reconnaître. Elles portent toutes des masques".

Le matin on lui dépose son petit déjeuner, puis on vient reprendre le plateau. Et c’est pareil le midi et le soir. Une vie calme, rythmée par la télé ou la radio, parfois même les deux en même temps.

"Je n’ai plus que ça, je ne peux plus lire ma vue a tellement baissé. Moi j’en ai marre. Je veux sortir maintenant. Je veux aller manger chez ma fille pour la fête des mères. Si ça continue je vais mourir de dépression", souffle Nicole.

Mourir de dépression. Les Petits Frères des Pauvres expliquent dans un rapport paru le 4 juin que le confinement a généré́ un impact négatif sur la santé morale pour 41 % des personnes âgées et 31 % sur la santé physique.

"Ma coiffeuse, elle n’a plus le droit de passer. J’ai les cheveux tellement longs que l’on pourrait faire des couettes", s’exclame Nicole.

Je n’ai plus de bol d’air

Jusqu’au mois de mars la vieille dame allait se promener avec ses enfants en bord de mer.

Mais depuis trois mois, elle n’a pas parcouru plus que les 100 mètres de son couloir. C’est tout. Sa capacité de marche est aujourd’hui grandement diminuée. Elle peine même à utiliser son déambulateur.

Le personnel soignant ouvre bien un peu, tous les jours ou presque, la fenêtre de la chambre. Mais le beau jardin de la résidence est encore condamné. Pas de printemps et peut-être pas d’été non plus pour Nicole.

Quant aux conversations avec ses filles, maintenant autorisées dans l’établissement derrière du plexiglas, la vieille dame est presque amère.

"C’est au milieu du hall. Tout le monde nous entend. Je ne peux pas dire ce que je veux. Nous n’avons aucune intimité".

Pour la fête des mères l’Ehpad n’a pas répondu à la demande de Nicole. Sa fille cadette compte malgré tout venir lui apporter un bouquet de fleurs. Mais cela risque d’être compliqué car la demi-heure de visite hebdomadaire permise par la maison de retraite n’est pas possible le week-end.

"Je viendrais quand même, assure la quinquagénaire. Qu’est-ce qu’ils vont me faire ? M’arrêter, me passer les menottes parce que j’offre des fleurs à ma maman ?"

Derrière un immense grillage, comme un animal en cage

Voici Denise. Presque 90 ans. Elle a bon pied bon œil et se déplace parfaitement bien toute seule. Elle est belle comme un cœur. La belle histoire s'arrête là.

Sa fille, elle la voit derrière un double grillage, une fois par semaine depuis le déconfinement.

"Je ne suis pas un animal, je ne suis pas en prison. Je ne comprends pas", raconte Denise.

Au début la vieille dame "accueillait" sa fille dans le hall, derrière une lourde paroi de verre. Impossible de se comprendre, de s’entendre. Alors c’était l’agacement. Comme une envie de tout arracher.

"Ça m’énerve. Je n’entends rien. Je ne suis pas malade, je suis juste âgée".

La peur de mourir n’effraye pas la nonagénaire. Ce qu’elle veut, c’est voir ses petits-enfants et ses arrières petits-enfants. "Ils éclairent mes journées. Ça va durer encore combien de temps d’être enfermée ?"

Personne ne le sait. Depuis le 5 juin, les Ehpad peuvent autoriser les visites de deux membres de la famille en même temps, pour un temps donné en chambre, un peu plus dans les parties communes. Les mineurs peuvent aussi venir, mais obligatoirement masqués. Les sorties ne sont pas encore au programme.

Un balcon pour seul horizon

Et c’est bien ce qui inquiète Yvanna. Les sorties : c’est sa raison de vivre. Chaque année elle quitte Marseille et part en congés avec les Petits Frères des Pauvres. Pour lui parler, il faut passer par la bénévole qui s’occupe d’elle. La vieille dame a une élocution difficile à suivre.

"J’ai peur de marcher maintenant. Avant, je descendais au jardin maintenant je reste dans ma chambre. Moi, je veux partir à la montagne cet été", glisse-t-elle.

Chantal-Marie, la bénévole, ne lui a pas encore dit que cela risquait d’être difficile.

La vieille dame se concentre sur son balcon. Il fait quatre mètres carrés, il est au sud, enfin presque. Il y a un pot de fleurs, du basilic, de la menthe et un peu de thym. Parfois les oiseaux viennent sur la balustrade.

"Heureusement que j’ai ça", murmure Yvanna. Comme un concentré de minuscule nature. Un peu de terre et quelques feuilles. La vie quoi.

Le syndrome du glissement

Dans l’Ehpad d’à côté, toujours à Marseille, une dame de 94 ans est morte dimanche. Pas du Covid. Mais de chagrin. Pourtant son fils avait de nouveau l’autorisation de venir la voir, une fois par semaine. Trop tard sans doute.

"Elle s’est laissée aller, à quoi bon vivre sans relation sociale. Ce n’est pas parce qu’ils sont vieux qu’ils n’ont pas besoin d’humanité", soupire Chantal-Marie, la bénévole.

On appelle ça le syndrome du glissement, comme une immense dépression intense et soudaine qui peut arriver en quelques jours chez les plus âgés.

Un syndrome qui se développe après un choc : une opération, le décès d’un proche ou un long silence, comme celui de ce confinement.

Alain en FaceTime

Il y a quand même un peu d’espoir. Je viens d’avoir Alain en FaceTime. Alain a 63 ans. Il est le plus jeune résident d’une maison de retraite de Marseille. A ses côtés, Nathalie.

Elle travaille dans la maison de retraite. Ils ont tous les deux le sourire aux lèvres. Et pourtant le déconfinement pour eux a été particulièrement court. Une petite semaine grand maximum.

"On a eu une seconde vague. On est à nouveau confiné", expliquent-ils, presque complices.

Des résidents sont touchés par le virus, une nouvelle fois. Quatre en sont déjà morts lors de la première vague. Mais beaucoup ont guéri aussi.

"C’est dur d’être privé de sa famille. Mais moi je comprends. Et surtout je rends un grand hommage au personnel, à Nathalie en particulier ! Sans elle cela aurait été très compliqué", explique Alain.

La jeune femme a fait venir deux fois par semaine des groupes de musique pour jouer sur le parking. "On retrouvait un peu notre jeunesse, on dansait même. De loin bien sûr !"

La fille d’Alain vient le voir à travers la fenêtre avec sa fille de six ans plusieurs fois par semaine. Elle récupère son linge sale et lui fait la conversation.

"Ce sont mes soleils, surtout ma petite-fille, avant c’était sa mère, maintenant c’est elle ! Elle me dit : Je ne monte pas ? Je lui réponds non, tu restes en bas".

Alain n’est pas sorti hors de l’établissement depuis le 3 mars dernier. "Oui ça me manque. L’an dernier, on a été dans les Cévennes à la même époque. On a les souvenirs !"

Bientôt le retour des planchas au barbecue

Le second confinement va durer encore quelques jours. Mais l’ambiance est bonne. "C’est une souffrance nécessaire. Moi, j’ai confiance dans le professeur Raoult. Il va nous sortir de la mélasse", confie le sexagénaire.

Nathalie juste à côté rajoute l’importance de la communication entre les familles et le personnel.

"J’ai donné mon portable aux 76 résidents et à leurs familles. Ils téléphonent quand ils veulent. On a toujours tout dit : les premiers malades du Covid, les décès, on a été transparent. C’est ça le secret".

Bientôt, lorsque ce second confinement sera terminé Alain retrouvera son rôle de "chef du barbecue".

Car dans le jardin, l’été, les résidents peuvent faire des planchas : cuire des légumes ou de la viande. La culinothérapie ! Et c’est Alain qui s’en occupe.  Rien que l’idée lui donne l’eau à la bouche.

Quand je vous disais qu’il y a quand même un peu d’espoir...

 

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