Marseille : les querelles entre scientifiques ont toujours existé durant les épidémies

Les épidémies se suivent entre les siècles, mais se ressemblent-elles ? "Oui" répond Michel Signoli, un anthropologue spécialiste de la question. Si la Peste reste sans commune mesure l'épidémie la plus meurtrière de notre histoire, sa gestion, par contre, fut aussi compliquée que celle du Covid-19.

L'ancre du Grand Saint-Antoine, le bateau qui amena la peste à Marseille
L'ancre du Grand Saint-Antoine, le bateau qui amena la peste à Marseille © Photo Boris Horvat/AFP
Il y a 300 ans, Marseille et la Provence furent touchés de plein fouet par la dernière grande épidémie de peste que devait connaître notre pays.

Ce fléau décima près de 40% de la population marseillaise.

La maladie du Covid-19 est bien moins meurtrière.

Mais à 300 ans d’écart, quelques situations s’apparentent entre ces deux épidémies.  
Politiques dépassés par l’ampleur de la situation, querelle de scientifiques, manque de traitement…  Il y a comme un air de « revenez-y ».

"En fait tout est pareil"

« Pourquoi voulez-vous que nous soyons plus malins que nos ancêtres ? » s'évertue à dire Michel Signoli, directeur de recherches au CNRS, et anthropologue funéraire au sein de l’Unité mixte de recherche ADES/AMU/EFS.
« En fait tout est pareil car l’essentiel est pareil : c’est l’Homme avec un grand H ».

Michel Signoli, ne s’intéresse qu’à l’histoire des morts de masse, comme ceux des grands massacres ou des épidémies …

« Honnêtement, que ce soit en 1720 ou en 2020 aujourd’hui, nous sommes devant des politiques et des scientifiques qui ne savent pas. Ils se retrouvent confrontés à quelque chose qu’ils n’ont jamais vu.
Face à une crise sanitaire, à une anormalité de la mort, on essaie de mettre en place les choses qui nous paraissent le plus efficaces sur le moment, quitte bien évidemment à se contredire. »


Seule différence entre les deux époques : la médiatisation .

« Aujourd’hui elle est extrêmement importante, et du coup ces atermoiements politiques, ces débats scientifiques se retrouvent sur la place publique et prennent une dimension toute différente ».
 

Marseille, source des polémiques

La polémique opposant en 2020 l’infectiologue Marseillais Didier Raoult au conseil scientifique Parisien, pourrait se rapprocher de celle qui opposa en 1720 les médecins de la prestigieuse faculté de médecine de Montpellier à ceux de Marseille. Détenteurs officiels de la connaissance médicale de l'époque, ils furent appelés à se déplacer à Marseille pour analyser les cas de malades.

"Il y eut tout de suite une querelle de médecins", raconte Michel Signoli. "Les Montpelliérains ne croyaient pas à une maladie contagieuse comme la peste. Les Marseillais eux, étaient persuadés de sa contagiosité.

Les premiers approchent les malades sans précaution, "de manière extrèmement humaine".

"Le hasard, qui ne fait pas toujours bien les choses, a fait que ces médecins-là, de l’école montpelliéraine, n’ont pas été victimes de l’épidémie. Ils y ont survécu".

De leur côté, les Marseillais, de l'école contagioniste, approchent les malades avec mille précautions.

"Ils portent des vêtements et des gants en toile cirée, quasiment bitumineuse. Au visage, un masque au bec proéminent leur permet de respirer des parfums. Mais plusieurs de ces médecins ont été victimes de l'épidémie."

Les médecins montpelliérains concluent à une "fièvre pestilentielle", et non à la peste. La maladie n'est donc pas contagieuse à leurs yeux. La cause ? "Les mauvais aliments qu'ingurgitent les Marseillais".

Les médecins du lacydon pour leur part sont convaincus que la peste est bien là.

"Ils le sont par bon sens populaire", précise l'anthropologue.

En 1720, Marseille ne possède pas de faculté de médecine, juste un collège d’agrégés. Ils fondent leur théorie sur l'observation. Ils voient bien en fait que lorsqu’il y a un malade dans une famille, au bout de quelques jours il y en a deux, puis trois.  Et la famille est décimée".

Cette querelle de médecins s'est poursuivie durant tout le temps de l'épidémie. Celle qui entoure le Covid-19 n'est pas prête de se terminer non plus...
 

La peste à bord de 27 navires

Marseille avait pourtant réussi une excellente politique sanitaire. En 1720, c'est un des plus grands ports de la Méditerranée et une ville de commerce. Elle échange avec de nombreux pays, dont certains sont touchés par une  peste endémique.

La ville a appris à se méfier des navires infectés, tout autant que de leurs équipages, passagers ou marchandises.
Elle a ainsi aménagé des lieux pour la mise en quarantaine. Les bateaux mouillent aux Iles de Pomègues ou de Riou. Les passagers et équipages sont isolés dans des infirmeries ou des lazarets.
"Ce système de quarantaine était redoutablement efficace. Il a permis à Marseille d'être protégé de ce fléau pendant 70 ans, de 1650 à 1720", souligne Michel Signoli.
Alors qu’on est sûrs qu’au moins 27 navires sont arrivés à Marseille avec la peste à bord dans cette période-là. Mais à chaque fois, elle a été canalisée grâce à ses infirmeries et ses lazarets".

La "contagion" comme on l'appelle à l'époque, a frappé à la porte de la ville à 27 reprises... sans réussir à se déployer. Jusqu'au jour où la cupidité des marchands l'a emporté.
 

D'abord cacher, puis avouer

"Comme toujours, on essaie de cacher le plus longtemps possible la réalité de la maladie, car à partir du moment où cela va se savoir, tous les échanges commerciaux vont s’arrêter", poursuit l'anthropologue.

"Donc à Marseille on va mentir. On ne dira pas que c’est la peste même si cela se voit comme le nez sur la figure et les autres communes feront pareil.
Même celles qui ont reproché aux Marseillais de ne pas avoir dit les choses assez tôt cacheront à leur tour l’infection qui les touche."


1720-2020... Trois cents ans séparent ces deux dates et les mêmes mécanismes humains se reproduisent. Le retard de la déclaration des premiers cas de Covid-19 en Chine fait encore polémique...

"En 1720, dans un premier temps, les autorités de la ville isolent les malades. On va les chercher avec leur famille, et on les amène à l’infirmerie.
Après, l’épidémie est telle que l’on gère les morts. Cela devient très compliqué à gérer, et on enferme les habitants dans leurs maisons".


Cet "enfermement", la France l'a vécu aussi en 2020, sous le nom "confinement"...
 

Pas de traitement durant l'épidémie

Confiner ou pas, c'est la question primordiale des autorités face à une épidémie. En attendant l'arrivée d'un traitement.

Pas plus aujourd'hui pour le Covid-19 que pour la peste lors de l'épidémie de 1720, il n'existe un traitement spécifique pour soigner la maladie.

"Les médecins du XVIIIe siècle n'ont strictement aucun traitement pour soigner la peste. Ils proposent soit une saignée, soit un purgatif. Cela n'a aucun effet à part d'affaiblir encore plus vite le malade".

Cela pourrait prêter à sourire. Mais tout n'est qu'histoire d'époque. C'est en tous cas la conclusion de Michel Signoli :

"Je dis à mes étudiants : cela vous fait rire. Mais je suis persuadé que dans quelques décennies, nos descendants riront eux-aussi de la manière dont nous avons géré la crise du Covid-19".


Michel Signoli est auteur de "La peste noire" dans la collection Que sais-je, éditions Puf.
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