Salle de shoot de Marseille : derrière les oppositions, un phénomène sociologique bien connu, le NIMBY pour "Not in my backyard"

Les riverains de la future salle de consommation à moindre risque de Marseille ont manifesté vendredi 20 octobre devant l'hôtel de Ville à l'occasion du conseil municipal. "Je pense que ce n'est pas le bon endroit" disent-ils en substance. Un argument qui porte un nom.

"Nous comprenons le discours social, fraternel, mais pas ici." "Le choix de l'emplacement est (...) hasardeux". "Je vous confirme que nous ne sommes pas contre (...) Cependant, l’implantation proposée nous paraît être un contre-sens". "Pas un bon exemple". Oui, mais. Quand on examine les arguments des opposants au projet de "salle de shoot" de Marseille, qu’ils viennent des politiques ou des riverains, le message est souvent le même : oui, sur le principe, mais près de chez moi. 

Vendredi 20 octobre, les opposants à la future salle de consommation à moindre risque (SCMR) de Marseille ont pris à partie l'adjointe à la santé, Michèle Rubirola, à son arrivée au conseil municipal devant la mairie centrale. Toujours sur la même musique. 

Cette dialectique porte un nom, "bien connu dans le milieu de la réduction des risques, mais aussi de l’urbanisme", comme le souligne Marsactu : NIMBY, l’acronyme pour "Not in my backyard", littéralement “pas dans mon arrière-cour”. Un syndrome qui désigne l’approbation d’un projet à condition qu’il ne se fasse pas à proximité de son lieu de résidence. 

Un concept né aux Etats-Unis

NIMBY est apparu aux Etats-Unis dans les années 70 dans le vocabulaire des urbanistes anglo-saxons. Au fil des années, le phénomène a pris de l’ampleur pour décrire des oppositions locales à des investissements collectifs, en raison de leurs conséquences sur la santé ou le cadre de vie. L’origine de l'acronyme vient des White Anglo-Saxon Protestants (wasp) qui militaient pour refuser de nouvelles constructions aux abords de leur jardin à l'arrière de leur maison (backyard garden) dans les banlieues américaines riches.

Ces dernières années, les contestations locales se sont multipliées et le phénomène NIMBY a pris de l'ampleur en France. Depuis le début des années 2000, le phénomène s'est répandu sur tout le territoire touchant des projets très variés. Antenne-relais, ligne TGV, éoliennes, nuisances des aéroports, élevage porcin, etc. Au point que la formule s'est enrichi de variantes. Le NIMEY (Not in a election year) désigne par exemple une opposition par la classe politique locale à un projet durant une année électorale. Ou encore le plus radical BANANA, "Build absolutely nothing anywhere near anything" : ne construisez absolument rien, nulle part, à proximité de rien. ) en rejet de tout aménagement. A l'inverse, le Nimby a aussi inspiré d'autres acronymes comme YIMBY ("Yes in my back yard) ou encore BIMBY, "Build In My Back Yard", favorable à la densification résidentielle.

Les salles de consommation à moindre risque (SCMR), cibles de toutes les craintes et de toutes les stigmatisations, jusqu’à leur surnom péjoratif “salle de shoot”, sont des cibles idéales pour le NIMBY. 

"Pas de ça chez moi"

A Marseille, la future structure municipale va accueillir près d'une centaine de personnes par jour à partir de 2024, au 110 boulevard de la Libération, dans le 4ᵉ arrondissement de Marseille. Le projet suscite le mécontentement des riverains et des élus d'opposition de droite qui mettent en avant un sentiment d'insécurité dans le quartier.

"Je pense que ce n'est pas le bon endroit", a déclaré jeudi sur BFMTV Marseille Martine Vassal, la présidente de la Métropole MAP et du conseil départemental 13, évoquant les 2500 à 3000 enfants qui passent à proximité pour se rendre dans des établissements scolaires du quartier.  "Le choix de l’emplacement, décidé sans aucune concertation avec les CIQ, habitants et commerçants, est tout aussi hasardeux que le projet en lui-même : en face d’un arrêt de bus et à deux pas d’une école maternelle", estime dans un communiqué le député du Rassemblement national Franck Allisio. 

Sans contester pour sa part l'utilité du projet, le conseiller municipal d'opposition Horizon Bruno Gilles, ancien maire de secteur des 4/5, comprend "le discours social, fraternel, mais pas ici", rapporte Marsactu. L'élu trouverait plus judicieux d'accueillir les toxicomanes dans un cadre hospitalier. Pourtant, en 2019, quand Bruno Gilles était aux affaires dans l'équipe Gaudin, il s'était opposé au projet similaire envisagé dans une antenne de l'hôpital de la Conception, dans le 5e arrondissement, sous la pression des riverains à quelques mois des municipales. 

Marseille n’est pas la seule ville où une salle de shoot a du mal à voir le jour. A Bordeaux, il en est question dès 2010. Le projet a refait surface en 2018 et 2020, sous différents noms, sans jamais aboutir. Le dispositif aujourd'hui soutenu par le maire EELV ne fait toujours pas l’unanimité. Comme à Marseille, les riverains redoutent que le lieu incite à la consommation de drogue et au rassemblement de toxicomanes. La préfecture de Gironde, qui doit donner son feu vert, a préféré reporter une fois encore le projet. 

Des projets serpents de mer

Création de collectifs, pétitions, manifestations... les projets s'éternisent souvent et deviennent des serpents de mer. A Marseille, le sujet est évoqué depuis 1995. Lancé près de 20 ans plus tard, en 2013, le projet a été aussitôt abandonné, puis ressorti en 2016, discuté à nouveau en 2019, et reporté faute de consensus sur son implantation. S'il voit le jour aujourd'hui, Bruno Gilles, qui ambitionne un retour à la mairie de secteur en 2026, a d'ores et déjà annoncé qu'il fera tout pour faire fermer la salle municipale.

A Bordeaux, le lieu d'accueil pour toxicomanes est dans les cartons depuis 13 ans. Abandonnée sous la municipalité Juppé, le projet peine à ressortir de terre malgré l'appui du maire écologiste. L'opposition des riverains du quartier Saint-Paul à la présence des toxicomanes n'a pas faibli. Le préfet de Gironde partage leurs inquiétudes, estimant que ce type de structure risque d'attirer "une clientèle" supplémentaire dans le centre-ville, comme l'explique Le Figaro.

Pourtant, la concertation permet de dépassionner le débat avec la population, comme à Bilbao, au pays basque espagnol, où une salle de consommation de drogue a ouvert ses portes en 2003 en plein centre-ville, malgré une très forte hostilité de la population. Les réunions organisées avec les habitants ont permis de faire accepter le projet, qui fait désormais partie intégrante du quartier. Et chacun en reconnaît l'utilité. La salle évite chaque année 33 000 shoots en pleine rue, plus de 200 000 depuis son ouverture, précise le Monde. Et autant de seringues qui ne traînent plus, qui ne s'échangent plus.

Bilan positif à Paris et Strasbourg

Les deux premières salles ont ouvert en France, aux plus de 18 ans, en 2016 pour une durée test de six ans. A Paris, la structure fonctionne au sein de l'hôpital Lariboisière. A Strasbourg, elle est située au cœur de l'hôpital, le long d'un quai et à l'écart de tout voisinage.

Là encore, la réticence des riverains a été forte et s'est poursuivi après l'ouverture, notamment à Paris. Huit associations ont contesté en avril dernier la légalité des haltes soins addictions (HSA), elles ont été déboutées par le Conseil d'Etat qui a validé la poursuite des expérimentations jusqu'en 2025. 

Sept après le lancement de ces structures, le débat se poursuit, mais pour les spécialistes, les effets sont "globalement positifs". 

Dans un rapport de 350 pages sur ces deux structures publié en 2021, l'Inserm a pointé "de nombreux éléments favorables au déploiement des SCMR", notamment des "effets positifs sur la santé". "Il y a une diminution des pratiques à risque d'infection par le virus du sida et par le virus de l'hépatite C : moins d'échanges et d'utilisation de matériel usagé. Il y a également une diminution des overdoses non fatales, des abcès, des passages aux urgences, des délits et des injections dans l'espace public. Donc l'effet est globalement positif", a résumé le Pr Laurence Lalanne, addictologue au CHU de Strasbourg. Selon le calcul de l'Inserm, sur dix ans, les salles de consommation de drogue de Paris et Strasbourg permettent d'éviter 11 millions d'euros de frais médicaux occasionnés par l'usage des drogues. C'est fort de ce bilan qu'Olivier Véran, le ministre de la Santé a souhaité pérenniser leur existence.

En septembre 2023, des scientifiques de l'nserm, du CNRS, de l'EHESS et les universités de Strasbourg, Aix-Marseille, et Bordeaux ont publié les résutats une grande étude dans la revue Addictions. Ils pointent que les salles de consommation réduisent de 90% les risques de transmission du VIH et de l'hépatite C liés au partage de seringues. 

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