Trafic de drogue : on vous explique ce qu’est le "Uber shit", dans le viseur de Gérald Darmanin

À Marseille comme dans les grandes villes françaises, les dealers n'attendent pas forcément les clients sur un point de vente de drogue, mais proposent également la livraison à domicile. Avec ce nouveau mode de fonctionnement, le client ne prend plus de risque et les vendeurs sont plus mobiles et évitent les contrôles de police. C'est un des axes prioritaires de lutte contre le trafic qu'a annoncé Gérald Darmanin ce mercredi 3 janvier.

"Dans la lutte contre les livraisons à domicile, il faut que l'on change une partie de notre stratégie. Ce sera du contrôle systématique, des techniques d'enquêtes spécifiques pour les livreurs et ceux qui ont des nourrices d'appartement, où les gens viennent chercher la drogue", a annoncé Gérald Darmanin sur France 3 Provence-Alpes, ce mercredi 3 janvier.

Par ces mots, le ministre de l'Intérieur indique mettre les moyens pour s'attaquer au phénomène "Uber Shit", "Uber coke", la livraison à domicile de drogue.

Comment "Uber shit" ou "Uber coke" fonctionnent ?

C'est aussi simple que de commander un repas sur l'application de livraison à domicile dont le nom s'inspire, "Uber Eat".

C'est sur les messageries cryptées, comme Whatsapp, Telegram, Signal ou encore Snapchat que les livraisons de drogues s'organisent.

Il suffit d’envoyer un message, préciser le type de drogue, la quantité souhaitée et son adresse.

Un livreur arrive en scooter ou à vélo au pied de votre porte, dans l’heure qui suit. Depuis la crise du coronavirus, les trafiquants de drogue se professionnalisent.

Ce phénomène de la livraison à domicile n’est pas récent à Marseille, "il s’est considérablement accéléré pendant le confinement", précise une source policière, spécialisée dans la lutte contre le trafic de drogue.

Le réseau est bien structuré, "un 'secrétaire' reçoit les commandes via les messageries cryptées, il dépêche 'un vendeur' à l'adresse indiquée, ce même vendeur est lui-même approvisionné par 'un fournisseur', car les vendeurs n'ont sur eux que la quantité à livrer. Tous travaillent pour un gérant, sans qu'aucun d'eux ne se connaisse, car tout se passe via les messageries".

En réalité, seuls les vendeurs et les fournisseurs se rencontrent lors de la transmission de la marchandise. Même le client n'a pas le numéro du vendeur, puisqu'il est en lien avec le "secrétaire".

"Certains 'Uber Shit' ont la double casquette, ils sont aussi livreurs de pizzas, Uber Eat, etc".

Des journalistes de France 3 Provence-Alpes avaient très facilement réussi à se faire livrer, comme le montre le reportage : 

Que représente réellement ce trafic ? 

Il y a dix ans, c'était assez confidentiel, mais le phénomène a pris de l'ampleur ces deux dernières années.

Selon une source policière, " c'est très conséquent maintenant, toutes les cités s'y sont mises".

Ce policier va plus loin, jusqu'à contredire les propos de Gérald Darmanin, tenus ce mercredi 3 janvier.

"Ce sont les règlements de compte qui ont fait fermer les points de deal à la Paternelle, pas la police contrairement à ce que dit le ministre de l'Intérieur... car ça tirait sur tout le monde, plus aucun guetteur ou charbonneur ne veut travailler pour 200 euros la journée et prendre le risque de mourir".

La Paternelle, cité marseillaise, rapportait quotidiennement entre 50 000 à 70 000 euros, "la vente de drogue n'a pas cessé pour autant, l'intégralité du trafic s'est reporté sur la livraison à domicile depuis cette cité".

II y a quelques mois, une grosse opération a permis de faire tomber un réseau d'"Uber Shit", "cela concernait 300 clients, quatre livreurs, un secrétaire, un fournisseur et un gérant, ça a été possible grâce à un gros travail de filature et d'écoute téléphoniques, ils n'utilisaient pas que les messageries cryptées".

Pourquoi ce phénomène prend-il de l'ampleur ?

Avec la disparition des points de vente physiques, les réseaux se sont organisés autrement. "La concurrence est rude, certains se distinguent par leur délai de livraison, d'autres sur les offres promotionelles", détaille le spécialiste de la lutte anti-drogue.

"Avec la stratégie de pilonnage et les règlements de compte, beaucoup de consommateurs ne veulent plus prendre de risques", précise ce policier. "Seul celui qui consomme dans le même quartier, ira sur place, mais sinon le vendeur va au-devant de son client".

La facilité déconcertante de s'approvisionner "décomplexe de nombreux profils, comme des notables qui ne se seraient pas aventurés dans les cités", précise cette source policière.

"Toutes les couches de la société sont consommatrices", détaille ce policier spécialisé, "cela va du toxicomane à l'étudiant au trentenaire festif, voir plus âgé, il n'y a pas de profil type".

À partir de quand le livreur est-il un dealer ?

C'est le gros dilemme auquel sont exposées les forces de l'ordre lorsqu'elles arrêtent une personne en possession de drogue.

"S'il a sur lui une grosse quantité, il est d'office considéré comme dealer, mais s'il possède une petite quantité, il peut se défendre en indiquant être seulement consommateur et non dealer".

Par ailleurs, les amendes pour possession de stupéfiants sont en très nette augmentation, "c'est 200 euros par amende".

"Les amendes forfaitaires délictuelles sont très nombreuses, c'est une manne financière énorme, car la limite autorisée est fixée à 30g pour le cannabis", précise ce policier en ironisant "puisqu'ils veulent nous faire travailler tout l'été sur les JO, ils auront de quoi nous verser de belles primes avec cet argent récolté".

Mais la réalité est que les moyens sont limités pour la police lorsqu'ils interceptent un livreur.

"Impossible d'attraper celui qui reçoit la commande, celui qui prépare la commande", s'agace ce policier.

La difficulté des enquêteurs

En France, il y a cinq millions de consommateurs de cannabis et 600 000 consommateurs réguliers de cocaïne. 

"S'il n'y a pas de baisse de la consommation, c'est qu'il y a toujours de la vente", constatent les policiers qui luttent contre le trafic, "et à cause de la loi Perben 2, notre grande difficulté pour faire tomber les réseaux, les moyens sont limités, on n'a pas accès aux messageries cryptées, on est limités qu'aux écoutes téléphoniques".

Pour ce policier, le plus gros obstacle dans son travail du quotidien émane de la loi Perben 2 qui est "obsolète" selon lui.

"Ce que dit Gérald Darmanin est infaisable, nous travaillons à l'aveugle, s'il veut vraiment mettre les moyens, il doit faire changer la loi Perben 2, pour qu'on ait droit aux interceptions des messages pour comprendre le mode opératoire".

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