Réchauffement climatique : face à la montée des eaux, la Camargue menacée de disparition

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Écrit par Margaid Quioc .

La Camargue risque-t-elle de disparaître, submergée sous l'eau salée ? D'ici 2100, le niveau de la mer aura augmenté de 40 à 70 centimètres selon les scientifiques. Une trajectoire qui semble funeste pour la Camargue. La majorité du territoire est située à moins d'un mètre au dessus du niveau de la mer.

Quand ils vont à la plage, au bout de leur terrain aux Saintes-Maries-de-la-mer, Aude Raynaud et son père, Frédéric ne se baignent jamais. Ils observent.

Ils l'assurent, la mer avance année après année "d'un ou deux mètres". Mordant inexorablement sur les pâturages de la famille de manadiers, situés près le l'embouchure du petit Rhône aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

L'arrière-grand-père de Frédéric s'est installé sur ces terres appartenant au conservatoire du littoral en 1950. "A l'époque, la mer était à un kilomètre d'ici. Il y avait des blockhaus de la seconde guerre mondiale. Ils sont aujourd'hui sous l'eau.".

Aude confirme. "On avait 1000 hectares de terres. Aujourd'hui je pense qu'on est plutôt autour de 800. Cela fait moins de place pour nourrir nos animaux."

Les taureaux élevés par la famille Raynaud sont réputés. Au milieu d'un champ, Frédéric pointe un imposant animal, vainqueur d'une course camarguaise le week-end précédent. "On va le laisser tranquille il faut qu'il se repose."

Une accélération de la montée des eaux

Pour le nourrir, les Raynaud doivent cultiver du foin ailleurs, loin de la mer. La surface ici ne suffit plus.

Depuis une vingtaine d'années, la montée des eaux s'accélère. La mer monte de 3,7 millimètres chaque année précisément. Au XXe siècle, le niveau n'augmentait que de 2 mm par an. "On n'est qu'au début du phénomène", indique François Sabatier, maître de conférence au Centre Européen de Recherche et d'Enseignement des Géosciences de l'Environnement (CEREGE), à Aix-en-Provence.

Si les conséquences pour les manadiers sont bien réelles, l'érosion du trait de côte n'est pourtant pas le danger le plus immédiat pour la Camargue. "C'est un milieu en perpétuel mouvement. L'érosion a toujours existé. Pour l'instant, on n'observe pas d'accélération due au réchauffement climatique."

Si la plage recule chez les Raynaud, selon François Sabatier, c'est dû aux digues construites à quelques kilomètres, pour protéger le village des Saintes-Maries-de-la-Mer. "Quand on durcit un endroit, on déplace le problème ailleurs. Sur les côtés, le recul continue".

Des tempêtes plus fréquentes dès 2030

Selon le scientifique, la principale menace pour la Camargue, ce sont les tempêtes. "On va ressentir des tempêtes plus fortes et plus fréquentes, à cause de l'élévation du niveau de la mer." Les tempêtes centennales, les plus puissantes, interviendront tous les dix ans à la fin du siècle. Voire tous les cinq ans selon les scénarios plus pessimistes, provoquant un cercle vicieux.

Les coups de mer aggravent les phénomènes d'érosion et de submersion des terres, et provoquent de nombreux dégâts.

Anticiper les futures politiques publiques de protection de la Camargue, c'est la mission du Symadrem, le Syndicat Mixte Interrégional d'Aménagement des Digues du Delta du Rhône et de la Mer.

L'organisme s'occupe de la gestion des nombreuses digues qui protègent la Camargue de l'assaut des vagues. Cette politique d'endiguement a été lancée après la grande tempête de 1982, où toute la Camargue avait été inondée.

Dans un diagnostic présenté le 18 octobre dernier, l'organisme estime que les dégâts provoqués par les tempêtes auront en 2100 un coût annuel moyen 5 fois plus élevé si rien n'est fait.

"Le dommage moyen annuel causé par les tempêtes est actuellement de 3 millions d'euros sur l'ensemble du delta. Il sera de 15 millions en 2100", explique Thibaut Mallet, le directeur du Symadrem. Les villes de Port-Saint-Louis-du-Rhône, du Grau-du-Roi et des Saintes-Maries-de-la-Mer seront particulièrement touchées.

Mais pas la peine d'attendre la fin du siècle pour voir des changements significatifs. Selon le diagnostic Symadrem, des inondations massives d'eau de mer, touchant principalement les activités agricoles auront 65% de chance d'intervenir d'ici 2030.

Une digue de sable pour se protéger des tempêtes

Des données qui confirment Frédéric Raynaud dans son intuition. Le manadier a le sentiment que les tempêtes provoquant des inondations d'eau de mer sont plus fréquentes ces dernières années.

Pour l'en protéger, la municipalité des Saintes-Maries-de-la-Mer a envoyé une pelleteuse chez lui à l'automne 2021. Elle a érigé une fragile digue de sable entre ses terres, et l'étang d'eau salée qui borde les pâturages des taureaux.

Une protection de fortune, mais nécessaire explique Aude Raynaud. "Quand la mer déborde elle va très vite, en quelques minutes elle se retrouve à la porte du Mas, qui est à un kilomètre de la mer." Régulièrement, la famille doit donc évacuer, laissant les animaux les pieds dans l'eau.

Mais le plus gros problème reste le sel déposé par la mer quand elle se retire. "Cela tue tout nos pâturages", se désole Aude.

La multiplication des inondations pourraient donc rendre les terres impropres à la culture à l'avenir. Bien avant qu'elles ne disparaissent sous les eaux.

Disparition de la Camargue dans 200 ou 300 ans

Si les scientifiques s'accordent pour dire que la Camargue finira un jour ou l'autre par disparaître, l'échéance est plus lointaine que 2100.

"Ce ne sera pas pour notre génération ni même celle de nos petits enfants, on plutôt à l'horizon 200 ou 300 ans" estime Jean Jalbert, biologiste et directeur de la Tour du Valat. Dans ce domaine situé à l'est du Delta, une équipe de scientifiques est aux premières loges pour constater les effets du réchauffement climatique en Camargue.

"Mais il faut bien comprendre la trajectoire sur laquelle on est. Elle est douloureuse, elle est funeste. Mais c'est une réalité objective. Même si on arrête d'émettre le moindre gramme de CO2, la mer continuera de monter pendant des siècles."

Pour lui cette prise de conscience doit être un moteur pour s'adapter et envisager des solutions. "Prendre des mesures de court terme comme par exemple les enrochements ou les digues sous-marines, pourquoi pas. Mais dans quelques années elles ne seront peut être plus adaptés à la hausse du niveau marin. Il faudra envisager d'autres stratégies. Il faut l'anticiper dès maintenant."

La Tour du Valat expérimente par exemple la stratégie de la "renaturation". Le principe semble contre-intuitif. Laisser faire la nature et les tempêtes, plutôt que de protéger par des digues.

"On voit que la mer dépose à chaque tempête du sable, qui créée un nouveau cordon littoral. Au fil des ans, il formera des dunes qui protégeront la Camargue contre les tempêtes de demain."

Partir pour assurer l'avenir

Une stratégie qui ne peut pas être appliquée là où se trouvent des habitations ou des activités humaines. Pour François Sabatier, "il faut déjà envisager une évacuation lente des zones basses de la Camargue."

C'est justement le chemin que prend la famille Raynaud. "Mon père est né ici, ma soeur et moi sommes nées ici. C'est douloureux, mais on se prépare à abandonner ces terres. On espère le plus tard possible", explique Aude.

La famille est déjà propriétaire de plusieurs hectares dans le Gard.

Partir et s'adapter, pour assurer aux petits enfants la possibilité de reprendre l'entreprise, s'il le souhaitent, quand ils seront grands. Et préserver leur leur avenir.

Retrouvez notre reportage sur le sujet le lundi 7 novembre dans le 12/13 et le 19/20 édition Provence-Alpes

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