INTERVIEW. Cinq ans après l’attentat de Nice, “je n’arriverai jamais à pardonner” témoigne ce grand-père endeuillé

Le 14 juillet 2016, 86 personnes perdaient la vie sur la Promenade des Anglais à Nice dans un attentat terroriste. Parmi les victimes, la petite-fille d’Alain, co-président de l’association “Promenade des Anges”, pour qui la douleur est encore "insupportable” cinq ans après.
Le Mémorial provisoire dédié aux victimes de l'attentat de Nice est toujours en place dans les jardins de la Villa Masséna.
Le Mémorial provisoire dédié aux victimes de l'attentat de Nice est toujours en place dans les jardins de la Villa Masséna. © VaLC / MAXPPP

Cinq ans ont passé et pourtant la colère et la douleur sont restées intactes. Le 14 juillet 2016, lors de l'attentat terroriste de Nice, Alain a perdu sa petite-fille de 2 ans et demi, qui était accompagnée de son cousin et de sa grand-mère paternelle. Investi depuis dans l’association “Promenade des Anges”, il redoute un “oubli collectif“ de cet événement qui a bouleversé sa vie et celle de sa famille. 

Ce mercredi 14 juillet, il ira déposer comme chaque année un bouquet sur le banc qui fait face au 83 Promenade des Anglais. L’endroit-même où tout a basculé.  

France 3 Côte d’Azur : Cinq ans après le drame qui vous a touché, avez-vous pu commencer votre travail de deuil ? 

Alain : Pas du tout, je dirais même que c’est de pire en pire. Il y a une colère en moi qui monte de plus en plus. J’ai perdu ma petite-fille et j’endosse au quotidien la douleur de ma fille : c’est la double peine. Avec ma femme, nous essayons de la soutenir comme nous pouvons, mais nous nous sentons parfois impuissants.

Ma fille avait 22 ans quand elle a perdu Léana et à l’époque, elles vivaient chez nous. Nous n’étions pas des grands-parents qui voyaient leur petite-fille une fois par mois, on la voyait grandir tous les jours. 

Face à la douleur, comment continue-t-on à vivre ? 

On avance parce qu’il le faut. Nous avons parfois encore des fous rires avec les copains, mais nous vivons dans le souvenir. On a des hauts, des bas et des grosses crises de colère de temps en temps. Moi qui ne suis pas colérique de nature, je le deviens parfois. Au final, on reste seul avec sa douleur et c'est insupportable : ça s’est ressenti dans mon travail et avec mes amis. J’admire les personnes qui arrivent à pardonner, car moi je n’y arriverai jamais. Et d’année en année, ce sentiment s’amplifie. 

A l’approche du 14 juillet, vous craignez que les médias ne parlent pas de cet événement tragique...

Ça arrive pratiquement tous les ans. Chaque année, il y a toujours quelque chose qui occulte les commémorations du 14 juillet. Sans parler du fait qu’on ne parle jamais de nous le reste du temps. En tant que familles de victimes, ça nous fait mal. Nous devons nous battre continuellement pour qu’on nous reconnaisse et pour dire qu’on est encore là.

Aujourd’hui d’ailleurs, les 2 429 victimes et familles de victimes recensées n’ont pas encore toutes été indemnisées. Le 5 juillet dernier, le Fonds de garantie des victimes a adressé une offre d’indemnisation d’un total de 83 millions d’euros à 85 % d’entre elles. Les 15 % restants sont encore en attente et perçoivent des provisions financières en attendant. Qu’en pensez-vous ?

Ce Fonds de garantie semble très positif mais la réalité, ce n’est pas ça. Il y a encore des gens qui sont obligés de se battre et d’user de leur énergie pour recevoir ce qui leur est dû. Nous, on a laissé tomber. C’est notre petite-fille qui est partie et nous ne voulions pas négocier et spéculer sur son décès.

Depuis cinq ans, le Mémorial provisoire des victimes est toujours en place dans les jardins de la Villa Masséna. Plusieurs endroits dans Nice ont été suggérés pour installer un lieu de commémoration définitif. Qu’en pensez-vous ?

Je suis très impliqué sur le sujet depuis longtemps. Jusqu’à il y a un an et demi, une super installation était prévue sur la colline du Château. Entre-temps, il y a eu le Covid et d’autres obstacles. Finalement, il semblerait qu’il pourrait y avoir quelque chose sur la Promenade des Anglais, peut-être une œuvre d’artiste. Il y a débat, mais il faudra bien qu’on finisse par trancher pour faire quelque chose. 

De notre côté avec ma femme, nous avons bataillé pendant huit mois pour apporter des modifications au Mémorial provisoire : agrandir un peu la plaque et la rendre visible la nuit, modifier le jet d’eau... A priori, tout sera en place dès ce lundi, ça va être très propre. Nous suivons les avancées de près : il y a plein de gens qui y passent, qui laissent des messages et ça se doit d’être parfait. Il y a deux ans, le Mémorial avait été laissé un peu à l’abandon. Nous avons obtenu qu’il soit toujours entretenu désormais. 

Le procès de l’attentat de Nice se déroulera du 5 septembre au 15 novembre 2022 à Paris : huit personnes comparaîtront, dont trois pour association de malfaiteurs terroriste criminelle. Plus de 865 personnes et associations se portent parties civiles. Participerez-vous au procès ? Attendez-vous des réponses ?

Il y aura des représentants de mon association, mais à titre personnel je ne m’y rendrai pas. Avec ma femme, nous ne nous attendons pas à grand-chose, car malheureusement on sait déjà comment ça va se passer. Regardez : en décembre dernier, deux suspects ont été libérés pour vice de procédure ! Je pense que ce procès va plus me décevoir que me satisfaire.

Mercredi 14 juillet, une cérémonie sera organisée dans les jardins de la Villa Masséna, en présence des familles des victimes et du maire Christian Estrosi. Elle se clôturera par le lâcher de 86 colombes. Le Premier ministre Jean Castex y assistera. Est-ce que sa présence est importante pour vous ? 

Personnellement, non. Avec l’association, on a beaucoup pratiqué les politiques et pour moi, ce ne sont que des gens de passage. J’ai été bien plus touché par d’autres témoignages d’amitié et de soutien n'émanant pas d'hommes politiques. Mais parmi les familles de victimes, beaucoup sont satisfaites de sa présence : ce sera l’occasion d’aborder certaines choses avec lui.

Après la cérémonie, il y aura un concert public de Grand Corps Malade dans le Jardin Albert-1e. Ce n’est pas réellement ce que l’on voulait au départ : on aurait préféré faire venir plusieurs chanteurs de la jeune génération pour inciter les jeunes à venir, mais je pense que c’était compliqué pour la mairie. Là, ce qui est dommage, c’est que le concert va avoir lieu en même temps que le Nice Jazz Festival, avec buvette et compagnie. Ce n’est pas vraiment ce que l’on souhaitait. 

Que faudrait-il faire ou instaurer pour que le public n’oublie jamais ce 14 juillet 2016 ?

Je ne vois pas ce qu’on pourrait faire de plus. Dans les médias, on parle des préparatifs de la Fête Nationale, mais il n’y a pas un mot sur Nice et sur les victimes. Partant de ce postulat, il me semble compliqué de faire vivre le souvenir. Mais on va continuer plus que jamais à oeuvrer pour.

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