L'ultra-précarité à Marseille est décortiquée dans le rapport du collectif Alerte Paca

Le 17 octobre est la journée mondiale du refus de la misère. Le collectif Alerte Paca sort son bilan sur la précarité, plus exactement, sur l'ultra-précarité. Un rapport très complet sur "les pauvres et les nouveaux pauvres", ceux qui étaient déjà précaires et qui ont basculé avec la crise Covid. 

Une femme SDF durant l'épidémie de Covid
Une femme SDF durant l'épidémie de Covid © Joël Saget/AFP
Francis Vernède travaille au Liban pendant plusieurs années puis revient à Marseille. Il est alors choqué par la pauvreté "la situation est à la limite de l’urgence humanitaire !"
Aujourd'hui, il est coordinateur du collectif Alerte Paca, regroupant trente signataires*. Leur rapport est rendu aux institutions juste avant le jour du refus de la misère dans le monde, le 17 octobre. Marseille est au cœur de ce rapport pourtant intitulé "Paca".

"Quand on voit Médecins Sans Frontières et Action contre la Faim s’installer dans une ville, c’est mauvais signe", explique Francis Vernède. Les deux grosses ONG sont arrivées récemment, Médecins sans Frontières en décembre 2019 et Action Contre la Faim en avril 2020.

" A Marseille, on ne s’approche pas du point de rupture, on l’a dépassé," continue le coordinateur d’Alerte Paca. Et si l’on ne voit pas nos voisins chuter, c’est parce que la chute est silencieuse, invisible. Les profils ont changé, le volume de pauvreté a augmenté."
 
Une vielle dame dans la rue la plus commerçante de Marseille, rue saint-Ferreol
Une vielle dame dans la rue la plus commerçante de Marseille, rue saint-Ferreol © Francis Verdène / Collectif Alerte Paca

Triste constat réalisé par ces pros de la solidarité. Le rapport d’alerte PACA détaille les différents "critères de pauvreté" : alimentation, santé, logement, emploi. Il s’attache à raconter ce qui a changé avec la Covid-19. La relation d’interdépendance est omniprésente car les dimensions de la pauvreté interagissent entre elles.

Le travail est réduit, même le travail au noir

La crise sanitaire supprime du travail, qu’il soit déclaré ou pas. Dans le rapport, on peut lire les chiffres suivants :  
En Paca, le travail intérimaire a connu un recul de plus de 40 % durant la crise. Selon Prismemploi, l’activité des entreprises d’intérim aurait diminué de 60 % et 90 % selon les secteurs.

A la limite de la précarité, certains travaillent au noir ou sont saisonniers dans l’hôtellerie-restauration et le bâtiment. Des foyers se retrouvent brutalement sans ressources.
Les personnes en situation irrégulière sont particulièrement touchées, comme ce Kosovar :
 
"M. a 33 ans et est en attente de régularisation depuis plus d’un an. Originaire du Kosovo, il a toujours travaillé dans le bâtiment, sans que son activité professionnelle ne puisse être déclarée. Le confinement a eu raison de sa petite épargne et il se retrouve aujourd’hui en grande précarité économique, absolument dépendant des solidarités de quartier et du soutien d’associations."

Des milliers de tonnes de denrées alimentaires distribuées

La fermeture des cantines a augmenté les frais des familles. Beaucoup de monde s’est tourné vers les dispositifs d’aide alimentaire, mis en difficulté par le volume sans précédent des demandes. Pendant la crise sanitaire, ce sont des milliers de tonnes de denrées alimentaires qui ont été distribuées, révélant l’ampleur des précarités.
 
Bénévoles, Restos du Coeur, les associations font partie du paysage maintenant
Bénévoles, Restos du Coeur, les associations font partie du paysage maintenant © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Dans le quartier de la Belle-de-Mai, tristement connu pour son seuil de pauvreté (54% de la population), quatre points de distribution alimentaire ont été montés. Mais la demande a augmenté et seule la moitié des besoins a pu être couverte. 

Malgré des demandes pleinement identifiées, l’aide est restée constante. Les associations et collectifs ont dû fragmenter les aides pour toucher plus de monde.

Habitat insalubre ou trop petit

Dans certains quartiers de Marseille, un habitant sur quatre connaît des difficultés de « surrocupation » de son logement. Les coûts élevés de l’immobilier en région paca restreignent les possibilités de surface adaptée.

Toujours dans le contexte Covid, les prisons surpeuplées ont allégé les effectifs de détenus en faisant sortir les "courtes peines", ou "fins de peine". Les prisonniers ont retrouvé la liberté mais sans préparation, comme le décrit ce témoin :

"Cela fait un mois que je suis sorti, à cause du Covid et des problèmes que ça pose dans les prisons surpeuplées. On m’a libéré comme ça, sans aucune aide, alors je me retrouve là, sur le trottoir."
Accueil de SDF, hommes, femmes et famille par l'association Vendredi 13, dans les quartiers Nord de Marseille.
Accueil de SDF, hommes, femmes et famille par l'association Vendredi 13, dans les quartiers Nord de Marseille. © Emmanuel ZINI / FTV

Difficulté d'accès aux soins

Une veille sanitaire active et hebdomadaire sur un grand nombre de squats et bidonvilles marseillais est réalisée par différentes associations, dont Médecins du Monde.

Les difficultés d’accès aux droits et aux soins se sont renforcées avec le confinement. Des ruptures de traitement chez des personnes souffrant de maladies chroniques ont été constatées (hypertension artérielle, diabète…)

Pendant la crise sanitaire, 10 % des personnes rencontrées souffraient de douleurs dentaires, certaines ont été orientées vers les urgences dentaires.

Difficile accès aux institutions

Le confinement a contraint la fermeture des guichets administratifs. Certains services fonctionnaient uniquement par téléphone avec une réduction évidente des effectifs pour répondre. Cela a entraîné des difficultés à accéder aux prestations sociales et même des suspensions de droits.

" Je suis dans la rue parce que je devrais avoir ma retraite et je devais me payer un logement avec mais ça fait des mois que mon dossier est bloqué et que personne n’arrive à trouver ce qui bloque. Mais ça ne va pas durer la rue pour moi, dès que je touche ma retraite la galère est finie. Mais tu vois, bosser toute sa vie et finalement se retrouver à la rue… Aussi parce que mes enfants sont loin, dans un autre pays. "

Derrière ce rapport un message fort est adressé aux institutions

Alerte paca n’a pas rédigé ce rapport détaillé dans le seul but de faire un état des lieux. Ce rapport est destiné à trois élus :

Martine Vassal, présidente du conseil départemental des Bouches du Rhône et présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence, Renaud Muselier, président de la région Paca et Michèle Rubirola, maire de Marseille

Car pendant cette période de crise qui a demandé souplesse et improvisation, « humanitaires » et institutions ont très bien travaillé ensemble. Ce travail efficace et pragmatique a duré de mars 2020 à juillet-août. Après le déconfinement, une fois l’urgence passée, les habitudes ont repris le dessus.

Avec ce rapport, les trente signataires demandent à leurs élus de travailler ensemble, comme pendant le confinement, pour pourquoi pas encore plus.
 

*Collectif Alerte Paca : Action contre la Faim, ADN, Amicale du MID 13, Armée du Salut, Médecins Sans Frontières, Fondation Abbé Pierre, Fondation de Nice, MJF Jane Pannier, La Recampado, La Cimade, La ligue des droits de l’homme Paca, SOS Femmes 13, le Secours Catholique, Médecins du Monde, Mrap 13, Maavar, Uriopss, Petits frères des pauvres, HPFF, Fédération des acteurs de la solidarité, Réseau éducation sans Frontières 13, Réseau université sans Frontières 13, le collectif des habitants.es organisé.es du 3ème arrondissement de Marseille, Réseau hospitalité, Réseau santé Marseille sud, Association des usagers de la Pada, Coup de pouce aux migrants, ALCV Saint-Barthélémy, Pastorale des migrants, CCFD-TS
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