Les deux premiers tableaux achetés par Christian Morand, médecin à Cavaillon (Vaucluse) pourraient être l’œuvre du grand maître italien Caravage. Pour le découvrir, il a fallu le mélange d'intuition, de curiosité et de chance que partage toute sa famille.

Une enquête et des points d'interrogation

Après quatre ans d'enquête les Morand en sont (presque) sûrs : les deux tableaux qu'ils côtoient depuis les années 90 dans leur maison de Cavaillon, les tout premiers de leur désormais vaste collection, sont l’œuvre de Caravage.

Le maître italien a peint entre 100 et 150 toiles. Elles sont exposées à la galerie Borghèse de Rome, au musée du Prado à Madrid, au Metropolitan Museum of arts à New-York...et deux d'entre elles se seraient donc retrouvées dans la famille fondée par un ophtalmologue et une ORL de Cavaillon, ville de 27.000 habitants, dans le Vaucluse.

L'ophtalmologue, c'est Christian Morand. Il savait depuis longtemps que deux de ses tableaux, une représentation de Saint-Sébastien et une peinture du pardon faisant référence à Saint-Jérôme, avaient été attribuées à tort à Louis Finson, peintre flamand du XVIIe siècle. Il savait aussi, des experts le lui avaient dit, qu'elles étaient probablement l’œuvre d'un grand maître actif à Naples au début du XVIIe siècle.

Ces deux tableaux seraient l'oeuvre de Caravage

"Ce qui intéresse le plus mon père, ce n'est pas tant de collectionner que de découvrir. Il aime faire un travail de recherche le soir avec ses bouquins, aller aux archives. Plutôt que d'acheter un objet dont on connaît toute l'histoire à l'avance, il préfère acquérir des points d'interrogation", résume Guilhem Morand, le fils aîné de la famille.

Plutôt que d'acheter un objet dont on connaît toute l'histoire à l'avance, il préfère acquérir des points d'interrogation.

Ce n'est que récemment qu'avec son frère Olivier, il a réussi à convaincre le collectionneur d'ajouter quelques questions derrière ces "points d'interrogation", et de rechercher l'auteur des deux œuvres."Mon père avait une peur : si effectivement ce sont des Caravage, que va-t-il se passer ? Il y a des problèmes d’assurance, des problèmes de sécurité. On n'est plus chez soi quand on a ce genre de tableaux. C'est assez difficile pour un médecin de province de pouvoir les garder des œuvres comme celles-ci. Il voulait pouvoir en profiter, laisser son imagination travailler."

Mais en 2014, un tableau attribué à Caravage vient d'être retrouvé dans un grenier à Toulouse. Les experts tentent de savoir si c'est bien l’œuvre du peintre -au XVIIe siècle, les tableaux sont souvent réalisés sur commande, l'acquéreur connaît celui à qui il achète une toile, signer et dater n'est pas nécessaire.

Lors d'une conférence à laquelle assistent Christian Morand et ses deux fils, un historien évoque la collection de Louis Finson. L'homme était peintre, marchand, antiquaire... Ils existe un inventaire de sa collection. Parmi les 9 tableaux de Caravage qu'il possédait, quatre ont disparu. Parmi eux, un Saint-Sébastien et un Saint-Jérôme, vendus à une personnalité en Provence quand Finson s'y trouvait. L'historien conclut : "Pour moi la clé, c'est Peiresc. Si on veut retrouver ces tableaux disparus, il faut regarder du côté de chez Peiresc.". Difficile pour les Morand de ne résister à l'envie creuser davantage : leurs tableaux de Saint-Jérôme et de Saint-Sébastien sont attribués à Finson et ont appartenu plus de 400 ans à Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, collectionneur et érudit qui vivait en Provence.

L'enquête peut commencer. Les toiles sont soumises à des radiographie qui éudient les différentes couches de peinture, à des IRM, des rayons X et infrarouges. Une série d'analyse qui déterminent l'âge des pigments, l'ancienneté de la toile, les changements opérés lors des différentes restaurations. Mais ces démarches scientifiques ne suffisent pas : comment être sûrs qu'il ne s'agit pas d'une copie ?

Les Morand observent, comparent des centaines de tableaux de la même époque, toutes les représentations possibles de Saint-Sébastien et de Sait-Jérôme.

Ils multiplient les sources, sollicitent l'opinion d'artistes contemporains, d'historiens, d'archéologues, de médecins, toute personne qui pourrait les mettre sur une piste. Ils consultent des centaines de documents d'archive, à Aix-en-Provence, Carpentras ou Paris, doivent tenir compte des habitudes, des techniques du peintre et de leur évolution.

Sous les couches de peinture appliquées lors des différentes restaurations, ils découvrent le "nez en trompette" de Caravage, qui s'est représenté sous les traits de Saint-Jérôme. Ils s'aperçoivent que sa posture se réfère à un vase appartenant au pape, à qui le tableau serait donc destiné. 

La famille Morand procède par élimination : qui, au XVIIe siècle peut se montrer aussi virtuose, aussi érudit, utiliser ces techniques, avoir l'audace de mêler thèmes sacrés et profanes ?

"On a cherché de partout. On a regardé du côté des anonymes . Même dans les artistes anonymes on n'a rien trouvé qui corresponde", résume Olivier Morand, qui étudie à l'école du Louvre. Personne, selon les Morand, ne peint ainsi en 1610. Sauf Caravage.

"Ce qui est formidable dans l'histoire de l'art, c'est qu'il n'y a jamais d'absolutisme, poursuit le jeune homme de 22 ans. Il n'y a pas si longtemps que ça, des chefs d’œuvres de Caravage, ont été désattribués. Des tableaux considérés comme des croûtes, comme des horreurs, ont au contraire été donnés à Caravage. Ce qui permet de dire qu'un tableau est un Caravage ou non, c'est un faisceau d'éléments. Plus on a de preuve, plus il est probable que le tableau soit de Caravage. "

Ce qui permet de dire qu'un tableau est un Caravage ou non, c'est un faisceau d'éléments. Plus on a de preuve, plus il est probable que le tableau soit de Caravage.

En décembre prochain, les plus grands spécialistes internationaux du Caravage doivent se réunir à Rome, pour évaluer les différentes œuvres du maître italien. Les Morand attendent cette commission comme une pièce du "puzzle" qu'ils cherchent à assembler depuis quatre ans. Quelles que soit les conclusions des experts, il restera ce "point d'interrogation", si cher à la famille cavaillonnaise.
L'enquête peut commencer. Les toiles sont soumises à des radiographie qui éudient les différentes couches de peinture, à des IRM, des rayons X et infrarouges. Une série d'analyse qui déterminent l'âge des pigments, l'ancienneté de la toile, les changements opérés lors des différentes restaurations. Mais ces démarches scientifiques ne suffisent pas : comment être sûrs qu'il ne s'agit pas d'une copie ?

Les Morand observent, comparent des centaines de tableaux de la même époque, toutes les représentations possibles de Saint-Sébastien et de Sait-Jérôme.

Ils multiplient les sources, sollicitent l'opinion d'artistes contemporains, d'historiens, d'archéologues, de médecins, toute personne qui pourrait les mettre sur une piste. Ils consultent des centaines de documents d'archive, à Aix-en-Provence, Carpentras ou Paris, doivent tenir compte des habitudes, des techniques du peintre et de leur évolution.

Sous les couches de peinture appliquées lors des différentes restaurations, ils découvrent le "nez en trompette" de Caravage, qui s'est représenté sous les traits de Saint-Jérôme. Ils s'aperçoivent que sa posture se réfère à un vase appartenant au pape, à qui le tableau serait donc destiné. 

La famille Morand procède par élimination : qui, au XVIIe siècle peut se montrer aussi virtuose, aussi érudit, utiliser ces techniques, avoir l'audace de mêler thèmes sacrés et profanes ?

"On a cherché de partout. On a regardé du côté des anonymes . Même dans les artistes anonymes on n'a rien trouvé qui corresponde", résume Olivier Morand, qui étudie à l'école du Louvre. Personne, selon les Morand, ne peint ainsi en 1610. Sauf Caravage.

"Ce qui est formidable dans l'histoire de l'art, c'est qu'il n'y a jamais d'absolutisme, poursuit le jeune homme de 22 ans. Il n'y a pas si longtemps que ça, des chefs d’œuvres de Caravage, ont été désattribués. Des tableaux considérés comme des croûtes, comme des horreurs, ont au contraire été donnés à Caravage. Ce qui permet de dire qu'un tableau est un Caravage ou non, c'est un faisceau d'éléments. Plus on a de preuve, plus il est probable que le tableau soit de Caravage. "

Ce qui permet de dire qu'un tableau est un Caravage ou non, c'est un faisceau d'éléments. Plus on a de preuve, plus il est probable que le tableau soit de Caravage.

En décembre prochain, les plus grands spécialistes internationaux du Caravage doivent se réunir à Rome, pour évaluer les différentes œuvres du maître italien. Les Morand attendent cette commission comme une pièce du "puzzle" qu'ils cherchent à assembler depuis quatre ans. Quelles que soit les conclusions des experts, il restera ce "point d'interrogation", si cher à la famille cavaillonnaise.

Des mains de Caravage au salon des Morand

Christian Morand a 23 ans lorsqu'il "tombe amoureux" des représentations Saint-Jérôme et Saint-Sébastien, alors attribués au peintre flamand Louis Finson. Dans un musée marseillais qui consacre une exposition à la peinture en Provence au XVIIe, il est absorbé par ces toiles presque dénuées de couleurs, et par leur histoire. Il découvre alors Peiresc, personnage fascinant, ami de Galilée et de Rubens, instigateur du caravagisme en Provence et ancien propriétaire de ces œuvres.

Treize ans plus tard, les deux tableaux sont vendus aux enchères en Avignon. Christian Morand est alors jeune médecin, il tente de convaincre les musées de Marseille de les acquérir mais ceux-ci déclinent, pour des questions de budget. Avec son épouse, Véronique Valton, il se rend à la vente, tente de surenchérir mais abandonne vite. Faute, lui aussi, de moyens.

La suite de l'histoire, c'est Guilhem Morand qui la raconte. En 1992 il est encore nourrisson mais il a dû entendre le récit tant de fois qu'on pourrait croire qu'il s'en souvient: "Je viens de venir au monde. Je me mets à pleurer, mes parents s'aperçoivent qu'ils on oublié mon biberon dans un café d'Avignon... Ils empruntent un raccourci pour aller le récupérer et, dans la vitrine d'un marchand d'art, mon père reconnaît les deux tableaux."

Christian Morand entre dans la boutique et explique au vendeur son lien avec les oeuvres : "je suis le type qui enchérissait face à vous", rappelle-t-il. Il n'a toujours pas les moyens de les acheter. Mais le marchand finit par lui dire : "Vous avez raison, cela fait partie de notre histoire, c'est le début du caravagisme en Provence. Partez avec ces tableaux, ils sont faits pour vous. Vous me donnerez chaque mois ce que vous pouvez." Il pose une condition : pouvoir venir les observer quand il le souhaite. Saint-Jérôme et Saint-Sébastien sont ensuite accrochés dans le salon de l'appartement des Morand. C'est le début d'une collection qui ira bien au-delà de la peinture caravagesque.

En juillet, la famille Morand présentera au public son enquête et les deux toiles. Elle racontera l'histoire de Caravage, mort en 1610, alors qu'il tente de regagner Rome. Le peintre était exilé à Naples après avoir tué un homme. Il a voyagé avec des tableaux, disparus quand on retrouve son corps. Les espions du pape s'aperçoivent que c'est un collectionneur romain qui les a en sa possession. Elles passeraient ensuite des mains du collectionneur à Finson puis à Peiresc, avec un détour, pour l'une d'elles, chez un notable aixois. A sa mort, Peiresc demandera à ce que la peinture du pardon et de Saint-Sébastien soient exposés de part et d'autre de son tombeau. Ses héritiers semblent peu se soucier de savoir qui est l'auteur de ces œuvres, il n'en gardent pas de trace. C'est une des raison de l'enquête qui nous occupe aujourd'hui.

Les Morand se demandent : qui est ce peintre que l'érudit considérait comme plus important que Rubens, Poussin, Van Dyck et tous les noms illustres de sa collection ? Suffisamment important pour pouvoir l'avoir près de lui après sa mort ?
 
"La galerie des illustres". C'est la première salle que les visiteurs découvriront lors de l'exposition qui aura lieu en juillet 2019 à l'Hôtel d'Agar. Une galerie de portraits qui mélange les époques, les techniques et les hommages.  / © P.S.
"La galerie des illustres". C'est la première salle que les visiteurs découvriront lors de l'exposition qui aura lieu en juillet 2019 à l'Hôtel d'Agar. Une galerie de portraits qui mélange les époques, les techniques et les hommages. / © P.S.

Les trésors de l'Hôtel d'Agar

L'Hôtel d'Agar, où vivent les Morand est ouvert au public depuis l'an 2000. Guilhem Morand a dû proposer des centaines de visites à travers les collections. Elles ne durent jamais moins d'une heure et demi tant il y a d'objets à voir, de savoir à transmettre. Son enthousiasme reste sincère quand il ouvre une nouvelle fois les portes de la demeure pour en raconter les histoires. Son propos est dense, gorgé de détails, à l'image du décor qui l'entoure. Pour le suivre, il faut se faufiler parmi les objets précieux, affronter la peur d'abîmer quelque chose ou de rater une information au milieu des pièces obscures.

"Là on a un portrait équestre de Louis XI. C'est le seul portrait équestre qu'on ait conservé d'un roi de France du Moyen-âge" -il est entouré d'une multitude de portraits peints, gravés ou photographiés, allant de Verlaine, à Peiresc en passant par David Bowie. "Ici, c'est la plus ancienne pharmacie de France à être parvenue jusqu'à nous" -elle côtoie des tortues naturalisée ou des cages à rat commandées à un designer pour une exposition autour de la peste. "Dans cette pièce il y avait un sol en béton sur une couche de sable. Quand on a enlevé tout ça, le miracle ! On a retrouvé le sol qui est resté en place depuis le XIVe siècle. Ce qui arrive très rarement". Plus loin : "ce plafond peint date d'une visite de François Ier à l'Hôtel d'Agar".

L'hôte a tant à dire qu'il faut le questionner pour apprendre qu'un trésor romain a été trouvé dans le jardin en 2010, comme s'il s'agissait d'un événement parmi d'autres à l'Hôtel d'Agar : "Nous avions fait déraciner un arbre et on a commencé à voir apparaître un mur antique. Les sols ont été sondés pendant deux semaines par des archéologues, des fresques romaines et un trésor romain sont apparus. Le trésor est exposé à la maison".

 
Ce qui sert désormais de coffre au trésor, l'Hôtel d'Agar s'est lui aussi révélé : toute trace de son passé antique ou médiéval avait été dissimulé sous de grossiers aménagements du XXe siècle.

Les parents de Christian Morand étaient teinturiers à Cavaillon. Enfant, il partait jouer sur la colline Saint-Jacques, une forteresse grecque où il ramassait des débris de céramique antique. Il s'était constitué une petite collection et renseigné auprès du service archéologique de la ville. Un jour, sa mère a tout jeté : il serait médecin. Archéologue n'est "pas un vrai métier".

Maintenant qu'il possède sa propre collection, Christian Morand prête, mais vend rarement ses trésors. Les exposer au public est devenu une affaire de famille : "Les objets, si vous voulez qu'ils vivent, il faut les montrer. Sinon, c'est comme s'ils n'existaient pas."

Les objets, si vous voulez qu'ils vivent, il faut les montrer. Sinon, c'est comme s'ils n'existaient pas.

Si Saint-Sébastien et la peinture du pardon sont authentifiés comme des Caravage, les Morand ne souhaitent pas les vendre. Ils ont renforcé la protection de leur maison pour pouvoir les conserver. Le souhait de Peiresc, sorte d'alter ego de la famille, était aussi qu'elles restent en Provence. Dans sa correspondance, il les désigne comme "un bien public".



L'exposition "Caravage en Provence" ouvrira le 18 juillet à l'Hôtel d'Agar à Cavaillon. Réservations sur le site internet : http://www.hotel-dagar.com/

Les trésors de l'Hôtel d'Agar