TEMOIGNAGES. Covid-19 et isolement obligatoire : "on essaye de trouver des occupations mais c’est dur, on ne voit quasiment plus personne"

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Écrit par Layla Landry

Dans le Grand Est, plus de 17.300 personnes positives à la Covid-19 sont contraintes à l'isolement pour une période d'au moins 7 jours. Certaines familles cumulent parfois 17 jours d'isolement à la maison. Un nouveau confinement parfois vécu comme une souffrance. Témoignages.

Vous vous souvenez de ce film "Un jour sans fin" ? L’acteur hollywoodien Bill Murray y joue le rôle d’un présentateur météo exécrable d’une chaîne de télé locale. Il est condamné à revivre encore et toujours la même journée, celle du jour de la marmotte, jusqu’à qu’il accepte finalement la situation pour en tirer parti et devenir quelqu’un de meilleur. Il "explore toutes les possibilités" d’une journée destinée à n’avoir aucun lendemain, nous explique même la bande-annonce du film. Au Royaume-Uni, le succès du film a même fait passer son titre "Groundhog Day" dans le langage courant pour parler d’une situation répétitive, lassante, déprimante même.


Plus de vingt-cinq ans après sa sortie, la comédie philosophique résonne étrangement avec notre quotidien. La crise sanitaire nous a-t-elle condamnés à vivre notre "Groundhog day" inlassablement ? Et que pouvons-nous faire pour rompre ce qui ressemble à une spirale infernale ?

Isolés mais pas confinés

"Si je dois rester à la maison, je ne sais pas encore ce que je ferai. Peut-être avancer un peu plus dans les préparatifs de mon mariage", nous explique cet internaute positif au covid et dans l’attente d’un document de la sécurité sociale. Depuis bientôt deux ans, nous vivons au rythme des tests, des confinements, couvre-feux et autres protocoles sanitaires modifiés au fil des différentes vagues de l’épidémie. Fin 2021, le variant omicron vient changer la donne : le nombre de cas explose dans le pays et nous sommes plusieurs milliers à vivre isolés 5, 7, 10, voire 17 jours pour certains. Dans le Grand Est, le taux d’incidence dépasse la barre des 2.200. 17.369 cas de covid sont recensés quotidiennement sur la deuxième semaine de janvier selon Covid Tracker.

"Je me suis auto-confiné depuis mercredi car ma température (40°) ne descendait pas. J’étais courbaturé et en état grippal donc je me suis auto-confiné avant d’avoir fait un test, par précaution", nous explique Rémi Césarion, militaire rémois installé dans le Vaucluse et apparemment rompu à l’exercice. Sa compagne, également positive au Covid-19, souffre d’une maladie chronique. A la maison, deux des trois enfants n’ont pas le virus mais la surveillance de la température des membres du foyer est de mise pour le papa de 29 ans. "Pour les repas, c’est un peu bizarre mais on mange tous ensemble. On ne s’empêche pas d’embrasser nos enfants, nos enfants ne s’empêchent pas de nous faire des câlins. Si on doit tous l’attraper au même moment, c’est peut-être pas plus mal et au moins on sait que ce sera fait. On sera tranquilles pour au minimum 6 mois", relativise Rémi.

Au quotidien, c'est séries télé et jeux de société pour cette famille de cinq. "Pour les courses, j’ai des collègues qui me demandent tous les jours si j’ai besoin de quelque chose. Si c’est le cas, il m’apporte ce dont j’ai besoin devant la maison, sans aucun contact devant la porte", ajoute-t-il.


Pour faire face à la monotonie, Rémi Césarion a un argument sémantique. "Nos enfants sentent que ce n’est pas un confinement comme on a pu le vivre au tout début de la pandémie donc ils le prennent relativement bien. On est isolés et pas confinés, ça a un gros impact pour eux. C’est bête mais la différence entre les deux mots, ça compte beaucoup pour eux donc, dans ce sens-là, ça va", conclut-il, presque philosophe.

Isolement, chacun sa recette

"Nous, on n’a pas internet à la maison car j’ai fait construire il n’y a pas longtemps." Avec son téléphone portable pour seul routeur internet, Isabelle Logeart et ses deux enfants tuent le temps comme ils peuvent. Son fils de 11 ans est positif, la plus petite, cas-contact. Il faudra patienter sept jours. "C’est assez compliqué. Du coup, on fait des jeux de sociétés, on essaye de faire un peu les devoirs à la maison, ce qui n’est pas facile sans internet. On fait comme on peut et puis on fait des gâteaux", détaille cette mère de famille pour qui les jours se suivent et se ressemblent. "A la maison, mon fils ne porte pas de masque, je ne voulais pas l’isoler dans sa chambre et lui rajouter une contrainte. Je ne voulais pas parce qu’il a besoin de câlins, parce que c’est compliqué", conclue l’habitante de Givry dans les Ardennes.


L’isolement pèse sur le moral des Champardennais et même de toute l’Europe. Selon une récente étude, dans 15 pays de l’OCDE, 1 habitant sur 4 présentait des risques de dépression ou d’anxiété en 2020. Un phénomène accru par une épidémie… qui n’en finit pas de finir. "Il y a ce sentiment que ça ne s’arrête pas, plus ou moins fort en fonction de la forme de pensée de chacun car nous sommes tous différents, plus ou moins optimistes. Pour des personnes qui sont déjà dans des spirales un peu difficiles, il y a ce sentiment que ça recommence et que ça ne s’arrêtera pas, détaille Sylvie Moucheron, psychologue libérale dans la Marne et les Ardennes. J’ai beaucoup plus d’appels de personnes malades et isolées, je continue même de suivre certaines personnes à distance. Je garde un lien avec mes patients car c’est très compliqué pour eux", ajoute-t-elle.

Pour cet article, nous avons fait un appel à témoignage sur la page Facebook de France 3 Champagne-Ardenne. En quelques heures, plus d’une centaine de commentaires racontent presque tous la même chose : lassitude pour certains, grande solitude pour d’autres.


"Je me sens un peu déprimée car je suis le contraire de casanière. Je m’occupe des enfants, du ménage, des repas et je regarde la télé. Nous devons éviter les contacts prolongés donc on ne peut malheureusement pas faire de jeux de société ni de gâteaux avec les enfants"
, nous raconte Romao Bartolomeu contacté suite au sondage. Près de Sedan, dans cette famille, le papa et trois enfants sont positifs au covid. La maisonnée s’est complètement réorganisée grâce aux deux salles de bain du domicile. "Les positifs vont dans celles du haut et les négatifs dans celle du bas. Mon conjoint dort sur le canapé pour me protéger. Chaque enfant mange dans sa chambre, je leur amène un plateau", nous décrit la maman de 36 ans.

"Maman ne peut pas prendre de risque"

"On essaye d’éviter tout ce qui est bisous, câlins, s’attriste de son côté Anne-Sophie Aubin. Tout ce qui est bisous du soir avec la petite, c’est fini. Les câlins, c’est fini. On lui dit qu’on ne peut pas car maman ne peut pas prendre de risque." Atteinte d’un cancer du sein depuis 3 ans, cette habitante de Buchères dans l’Aube doit redoubler de précautions. A la maison, tout le monde porte le masque car la plus grande de ses deux filles vient d’attraper le covid. "Dans une chambre de 10 mètres carré, elle tourne en rond donc elle sort un petit peu mais avec le masque. Elle reste un petit peu près de nous à un mètre de distance voire même plus. C’est assez compliqué mais on n’a pas le choix", nous apprend la mère de famille.


Pour garder la tête hors de l’eau, Anne-Sophie Aubin a créé une page Facebook juste avant le confinement. Après deux ans de crise sanitaire et un combat contre son cancer, elle trouve, sur internet, un soutien de taille. Sa plus jeune fille, en CP, refuse depuis plusieurs semaines de retourner à l’école, elle est angoissée à l’idée de sortir de chez elle "même 10 minutes en voiture avec son papa", s’inquiète Anne-Sophie Aubin.

 


"Sur les premières périodes, il y avait une adaptation chez l’enfant mais aussi parce qu’il y avait un contexte de bataille chez les adultes. Aujourd’hui, les adultes sont dans un contexte de découragement et de spirale donc les enfants s’adaptent aussi au négatif
, explique la psychologue Sylvie Moucheron. Nous avons passé beaucoup de temps enfermés ou en restrictions sociales et l’être humain a une faculté à s’adapter même au pire. Il y a donc beaucoup de personnes qui se sont faits à l’idée de ne plus sortir de chez elles en se disant que, dans le fond, ce n’est pas si grave que ça. Aujourd’hui, je fais même des prescriptions pour que les personnes reprennent des abonnements au cinéma ou au théâtre parce qu’on ne vit pas bien dans l’isolement."

Pour éviter de trop tourner en rond et de déprimer, la praticienne conseille de se faire un planning journalier et de diversifier ses tâches. "Il ne faut pas laisser le temps se dérouler et se vider", prévient la spécialiste. Vous pouvez, par exemple, appeler deux personnes de votre répertoire, cuisiner, faire du sport ou encore simplement mettre un réveil pour garder un rythme.

"J’ai les réseaux sociaux, les appels visio et on essaye d’occuper les enfants comme on peut. Il y a deux jours, on a fabriqué une poupée avec ma fille", énumère Anne-Sophie Aubin en partageant avec nous une photo de sa création avec sa fille.

Chez certains, ces périodes d’isolement génèrent aussi du bon. Elles peuvent contribuer à faire disparaître certaines peurs, forcer à regarder une situation sous un angle nouveau. "C’est vrai que la période a contribué, chez certaines personnes, à retirer des peurs : la peur de l’avenir, la peur professionnelle. Des gens ont changé de métier et sont heureux. L’avenir étant incertain, on en a moins peur. Je pourrais même vous dire on va tous mourir donc autant vivre", préfère en rire la psychologue ardennaise.

Quoiqu’il en soit, « Un jour sans fin » se termine bien. Bill Murray réussit à briser la boucle temporelle dans laquelle il est piégé et à se réveiller (enfin!) le lendemain du jour de la marmotte…un 3 février.