Travailler en famille : pour le meilleur et pour le pire ?

Une petite fille dans un bureau patiente en passant un coup de fil. / © (HOLLY HARRIS / STONE SUB)
Une petite fille dans un bureau patiente en passant un coup de fil. / © (HOLLY HARRIS / STONE SUB)

Travailler en famille ? Si ce modèle a des atouts considérables, en comparaison avec une entreprise dite « classique », il nécessite pourtant quelques précautions au regard d’enjeux affectifs et de liens émotionnels forts. 
 

Par Timothy Mirthil

L’entreprise familiale : plus pérenne que les autres 
L’entreprise familiale est le modèle le plus répandu en France. Elle représente 83% des sociétés, selon les chiffres du Medef, quelle que soit la taille de l’entreprise. A l’origine, ce modèle était surtout présent dans des domaines comme l’artisanat ou l’agriculture. Cette manière de travailler s’est peu à peu diffusée dans d’autres domaines.

Pour Charles Gadéa, enseignant-chercheur au département de sociologie à l’Université Paris-Nanterre, plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. Contrairement à l’entreprise classique, l’entreprise familiale s’appuie surtout sur des valeurs humaines : « Les membres de la famille considèrent leur travail comme un engagement affectif. Ils ne recherchent pas le profit à court terme et ont une vision de l’entreprise sur le long terme »

L’absence d’actionnaire externe à la famille permet également à l’entreprise de se projeter plus facilement dans l’avenir. « Sans actionnaire, le profit est directement récupéré par les membres de la famille, ce qui permet de réinvestir les bénéfices et favoriser ainsi le développement de la structure », explique le chercheur.

La rentabilité de l’entreprise familiale est aussi liée à un management plus souple, plus humain et où la confiance s’établit plus rapidement.

Travailler en famille, un lien de confiance 
La cohésion au sein de l’entreprise familiale semble plus naturelle et spontanée, grâce notamment aux liens familiaux. C’est ce qu’avance Dominique Glaymann, professeur de sociologie à l’UFR des Sciences de l’Homme et de la Société à l’Université d’Evry Val d’Essonne : « Dans les entreprises familiales, la communication est plus directe et informelle que dans une entreprise non familiale. Une bonne cohésion est le signe d’un état de bon fonctionnement de la société, où s’exprime la solidarité entre les individus et une conscience collective ».

Ingrid Maisonneuve-Chaine a fondé ShOp’îles en 2012. Depuis sa création, elle y a fait travailler son cousin, sa sœur et son fils, Théo, 17 ans à l’époque. Une expérience qu’elle qualifie de bénéfique, pour elle, mais également pour son entreprise : « Certes, il est plus difficile de faire remarquer les erreurs commises par son entourage. Mais quand le travail est bien fait, la confiance s’installe plus rapidement et les liens entre les membres de sa famille sont renforcés, ce qui donne des répercussions positives sur l’entreprise. La collaboration s’est même beaucoup mieux passée qu’avec certains de mes collègues ». Elle affirme qu’elle ressent davantage d’engagement qu’avec un salarié extérieur à la famille. 

Dissocier la vie personnelle et la vie professionnelle  
Travailler en famille peut, néanmoins, comporter quelques difficultés : « Être ensemble du matin au soir peut engendrer des conflits, professionnels ou personnels. Et si ces conflits ne sont pas réglés rapidement, ils peuvent nuire à la famille, dans un premier temps, mais également fragiliser la pérennité de l’entreprise à terme. Il faut donc agir rapidement », analyse Jean-Michel Morin, spécialiste en sociologie des organisations et du travail et maitre de conférences à l’Université de Paris.

Shirley Billot, fondatrice de l’entreprise Kadalys qui a embauché ses deux sœurs, partage le même constat. La position dans la fraterie et les caractères ont beaucoup joué dans leurs relations au quotidien : « J’ai embauché ma grande sœur en tant que commerciale. Les relations étaient plus compliquées qu’avec ma petite sœur, du fait qu’elle soit l’aînée », témoigne la fondatrice. Ces tensions n’ont pas affecté leur relation ni celle de l’entreprise car elle s’est fixé une règle simple : régler rapidement les conflits et n’en parler que dans le cadre du travail. 

 
Travailler en famille peut comporter quelques difficultés. Être ensemble du matin au soir peut engendrer des conflits, professionnels ou personnels.
Travailler en famille peut comporter quelques difficultés. Être ensemble du matin au soir peut engendrer des conflits, professionnels ou personnels.

La question de la rémunération est un sujet à prendre avec précaution lorsque le travail se fait en famille. « Ce qui est très important, c'est que le rôle de chacun doit être défini, non pas en fonction du rang familial, mais en fonction de la compétence » explique Jean-Michel Morin. Pour Shirley Billot, la question ne s’est même pas posée : « Je ne suis pas du tout intervenu sur le contrat où la rémunération de mes sœurs, c’est un tiers neutre qui s’en est occupée. Il n’y a pas de favoritisme dans mon management, chacun doit mériter sa place ».
 
Pour un grand nombre de personnes qui travaillent en famille, séparer vie professionnelle et vie privée est souvent un gage de réussite. 


La transmission, un passage à haut risque 
Quant à la question de la transmission, elle nécessite, d’abord, l’accord des deux parties : celle du dirigeant et celle du repreneur. « Souvent, les parents poussent leurs enfants à reprendre l’entreprise familiale. Ils les orientent sur telle ou telle étude et si l’envie de l’enfant n’y est pas, c’est là que ça coince. Beaucoup d’entreprises familiales ont dû mettre la clé sous la porte, faute de reprise » déclare Jean-Michel Morin.

Il faut également davantage d’anticipation et un dialogue intergénérationnel régulier faute de quoi la succession est remise en cause et les aspirants s’engagent dans d’autres carrières.

Selon Shirley Billot, la transmission de son entreprise à son fils ne sera pas automatique : « Mon fils de 14 ans m’a émis l’hypothèse de reprendre la société. Mais je ne préfère pas prendre de décisions hâtives. Il a déjà fait son stage chez Kadalys, on verra plus tard comment cela se passera. Ce qui est sûr, c’est qu’il devra mériter sa place, que ce soit au niveau de l’envie mais aussi de ses compétences »
 

 
Julien, co-fondateur d’une microbrasserie zéro déchet dans le Val d’Oise, témoigne de sa vie professionnelle à Paris. 

« Nous travaillons en famille avec ma conjointe depuis maintenant 3 ans. Au quotidien cela facilite les choses, car cela permet de discuter des affaires en cours, tout le temps, et le fait de bien se connaitre, permet d’aller à l’essentiel. Le plus important est d’avoir des compétences complémentaires et les mêmes objectifs. Pour ceux qui veulent se lancer en famille, il ne faut pas hésiter. Cela risque d’être difficile au début, mais c’est une aventure inoubliable qui créée des liens et des souvenirs »








 

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