Après une enquête inédite, voici le récit très personnel de Caroline Villani, une des victimes du 14 juillet 2016. Le carnet de route d’une survivante qui veut par son témoignage à mettre à l’honneur toutes les victimes qui comme elles se battent pour rester debout.

"Je m’appelle Caroline Villani. J’ai  45 ans et je suis la maman de deux garçons: André qui aurait dû avoir 17 ans le 21 juillet  2016 et Léo, qui a 14 ans. Je suis une des victimes du 14 juillet. Le récit qui va suivre est le mien, et celui de tous ceux qui tentent de rester debout depuis ce drame."

Un courrier, un simple courrier envoyé par le Ministère de la justice...

Je m’appelle Caroline Villani... © France 3


Cette lettre est arrivée chez moi quelques jours avant le printemps. Qu’allait-on encore m’annoncer ? Sans même l’avoir lue, quelques mots retiennent mon attention : les noms et les prénoms de ma mère et de mon fils.
C’est fait. A  partir de ce jour, sur leur acte de décès, il sera mentionné "victime du terrorisme", 8 mois après leur mort.
Cette nouvelle me transperce le cœur.

Même si je sais déjà qu’ils ont été tués par un fou assoiffé de sang, cette reconnaissance me fait mal.
Ils font partie à jamais de l’Histoire. Celle de l’attentat de Nice. Celle du terrorisme.

Ce soir-là nous étions 7, nous ne sommes plus que 3

C’est le récit de la vie après la mort. L’histoire de nos blessures invisibles et de notre lente reconstruction.

C’est un hommage à la vie. Et à nos anges partis trop tôt. 86 petits anges, ils étaient nos enfants, nos frères, nos sœurs, nos parents.

Ils étaient André, Laura, Mickaël, Romain et tant d’autres.

4 anges : mon fils André, ma mère Christiane, mon frère Bruno et Hugues mon beau-papa. © France 3

De ce 14 juillet, je veux aussi m’en souvenir comme d’un jour de pur bonheur. Mes enfants et moi,  la joie de partir à Nice. Ce repas en famille, heureux d’être tous ensemble.

Ce soir-là nous étions 7. Nous ne sommes plus que 3. 4 personnes sont parties rejoindre les étoiles…

4 anges : mon fils André, ma mère Christiane, mon frère Bruno et Hugues mon beau-papa.

Sans avertissement, ma vie a basculé.
Quelques minutes plus tôt, je souriais en regardant ma mère danser, la musique était forte, les gens applaudissaient, il y avait de la vie.
Me voilà maintenant cernée par la mort. Je ne le sais pas encore, mais elle ne me quittera pas pendant plusieurs jours. Pendant qu’on m’évacue, mon plus jeune fils se débat avec elle.


L'interminable attente


La vie après, ce fut d’abord une interminable attente, dans les couloirs de l’hôpital Pasteur : les examens, la cellule psychologique, deux opérations pour mon fils Léo.
Il est 4 heures du matin, je le découvre plongé dans un coma artificiel. Il est en réanimation et va y rester 3 semaines. Depuis mon fils se bat comme un lion.
L’hôpital Pasteur à Nice, on y retourne. Le moins souvent possible.

Médecins, ambulanciers, bénévoles de la protection civile, pompiers : je ne me souviens que de quelques visages noyés dans une brume noire et intense. Merci à chacun de vous. Vous n’avez fait qu’un pour sauver toutes les vies qui pouvaient l’être.

Dans cet hôpital, le soir du drame, je suis comme un lion en cage. J’ai besoin de savoir où est mon autre fils, André.
Sur Facebook, je viens de poster une dernière photo de mes enfants et moi sur la plage de Nice.
Les nouvelles sont rares, parfois chargées de faux espoirs, souvent mauvaises.
Allers-retours incessants entre Pasteur et la maison d’aide aux victimes, où s’annoncent officiellement les décès.
Celui de mon beau-père, samedi.
Mon frère, dimanche.
Ma mère, lundi. Et une  heure plus tard : mon fils ainé, André.


► Caroline a livré son témoignage à Nathalie Layani - Frédéric Cerulli - Eric El Koubi - Alexandre Taba :

"14 juillet 2016 : ma vie après" - Journal d'une victime de l'attentat de Nice

 

Je dois apprendre à vivre sans vous, dans la douleur. Et la culpabilité.

Septembre 2016 - Deux mois que vous êtes partis rejoindre les étoiles.

Je dois apprendre à vivre sans vous, dans la douleur. Et la culpabilité.
Suis-je une mauvaise mère d’avoir emmené mes enfants vers la mort? Quelques mois plus tôt, j’avais hésité à venir au Carnaval de Nice.

Mais ce 14 juillet, jamais je n’ai pensé à la menace d’un attentat, j’étais tellement heureuse de partager ce jour de fête en famille.
C’est dans l’insouciance totale que nous avons vécu ces dernières heures tous ensemble.
Aujourd’hui, la culpabilité ne me quitte plus. 
Même si je sais que je n’y suis pour rien, perdre un enfant nous condamne à la mort d’une partie de soi.

Il m’a fallu du temps pour reprendre pied, et accepter de partager ma peine avec ceux qui ont vécu le même drame que moi. Voir ma souffrance dans un miroir m’était insupportable.
Je viens à peine d’adhérer à l’association de victimes, Promenade des Anges.

Emission spéciale - Nice, 14 juillet - Extrait avec Caroline Villani

Caroline Villani est une vicitme de l'attentat. Dans cet extrait du reportage, elle rencontre Emilie Petitjena la présidente de l'association "NIce- Promenade des Anges."  -  Nathalie Layani, Alexandre Taba


Ma mère croyait aux anges. J’y crois moi aussi. Je crois qu’il existe quelque chose de l’autre côté. Je sais que je rejoindrai un jour ceux que j’aime tant. Et je veux croire qu’il est possible de les sentir près de nous.

Malheureusement, trop souvent, les mauvaises nouvelles me rappellent à la réalité.
Londres, Berlin, Paris, Manchester : chaque nouvel attentat est un coup porté à toutes les victimes du terrorisme dont les blessures de l’âme sont encore béantes. J’essaie d’éviter les images.

La haine ne m’aide pas à vivre, ni à aimer la vie. 
J’admets la rancoeur de certains, mais ce n’est pas la mienne.

 

Restent les mots...

Restent les mots : celui du compagnon de Xavier Jugelé, ce policier tué sur les Champs-Elysées en avril dernier.
Il souffre sans haine. Je le comprends en partie.
La douleur est toujours présente, mais parfois elle me semble anesthésiée par l’amour que je porte à mon fils, ma mère, mon frère et mon beau-père.
Je survis sans haine, mais pas sans colère. Je ne crois pas qu’il faille tendre l’autre joue face au danger terroriste. Je ne sais pas ce que je serai dans le futur.
J’espère ne pas devenir une fervente militante de la vengeance.

Vous êtes dans mon cœur. A jamais.

Pour nous tous, victimes du 14 juillet, la route est encore si longue pour retrouver un peu de sérénité.

 



Pour mon fils encore en vie, je continue d’avancer dans ce long cheminement.
 

A mon autre fils André, à ma mère, mon frère, mon beau-père : vous n’êtes plus là où vous étiez, mais vous êtes partout
là où je suis. 
Vous êtes dans mon cœur.
A jamais.

L'attentat de Nice a fait 434 blessés et 86 morts

Nice, 18 juillet 2016 © Valery HACHE / AFP

 

La minute de silence à Nice filmée par un drone

NIce, le 18 juillet 2016  -  Crédit Ville de Nice