Agriculture. "On a oublié le lien entre alimentation et sécurité alors que c'est le plus vieux sujet du monde"

Militant du "manger local" et des circuits-courts, Stéphane Linou défend le même crédo depuis plus de vingt ans : renforcer l'autonomie alimentaire pour pouvoir faire face à une pénurie. Redevenue d'actualité avec la crise sanitaire, sa réflexion questionne l'agriculture de demain. #NousPaysans

 

Stéphane Linou, à Beauregard, dans le Lot, en juillet 2020
Stéphane Linou, à Beauregard, dans le Lot, en juillet 2020 © Christian Bellavia

Petit déjà, il aimait la nature, les animaux et adorait manger chez ses grand-parents. Comme à peu près tous les enfants. Pompier volontaire pendant 19 ans ? Comme en rêvent bien des enfants. D'ailleurs, dans son regard, on lit encore cette malice qui habituellement disparait en grandissant. A moins que cela soit de la détermination. Détermination à faire que le goût de son enfance soit, pour tous, celui de demain. Celui de la terre des alentours et non celui de la barquette venue d'on ne sait où.

Pour cela, Stéphane Linou aurait pu se contenter d'aider les agriculteurs à s'implanter ou à développer des circuits-courts. Il l'a fait. Mais il a également décidé d'articuler ses actions autour d'une réflexion singulière liant l'alimentation à la sécurité nationale, en s'appuyant notamment sur l'hypothèse d'une pandémie paralysant même les transports. Et ce dès 2008.  

2008-2021 : le livre de Stéphane Linou "Résilience alimentaire et sécurité nationale" fait l'objet d'un projet de résolution au Sénat. La France connaît une vague verte aux élections municipales. Le coronavirus devient notre quotidien et la sécurité alimentaire, une question d'actualité. Alors qu'est-ce que la sécurité alimentaire ? Comment est née cette réflexion ? Interview.

 

Si je vous demandais de faire votre curriculum vitae ?

Je suis le fils d’un ingénieur en bâtiment et d’une aide-soignante. Je ne suis donc pas directement descendant d’agriculteurs mais mes grands-parents paternels étaient paysans dans les Causses du Quercy. Ils produisaient des légumes, des céréales, ils élevaient des brebis et des canards et on mangeait toujours bien chez eux. Quand ils sont partis à la retraite, personne n’a repris leur exploitation et pourtant on mangeait toujours aussi bien chez eux.

J’ai commencé à me poser la question : "d’où vient cette nourriture alors qu’ils ne la produisent plus ?". Je me suis rendu compte qu’elle venait d’abord de producteurs locaux, puis, au fil du temps, de producteurs de plus en plus éloignés. Aujourd’hui, dans le village de mes grands-parents, il ne reste plus qu’un seul éleveur de brebis. Pour comprendre ce phénomène à l’échelle du village mais aussi du canton et de la région, j’ai fait des études de géographie, orientées vers l’aménagement du territoire et le développement local. Je voulais donner un coup de pouce à mon territoire, alors je suis entré dans le monde de la production agricole. Mon premier travail, cela a été d’aider des paysans à s’installer.

Ensuite, je suis entré dans le monde de la sécurité. Le 1er janvier 2000, comme une résolution pour le nouveau millénaire, je me suis engagé en tant que pompier volontaire. Je voulais être utile aux autres. Etre pompier, cela permet non seulement de limiter les dégâts, d’éviter que cela s’aggrave mais il y a aussi une dimension de prévention : on intervient pour éteindre un incendie, mais on sensibilise également à la nécessité du débroussaillage. J’ai toujours pensé que, le mieux, c’était que le problème n’arrive pas.

Ensuite dans le monde associatif, je me suis engagé dans l’éducation populaire et j’ai notamment développé la sensibilisation à l’environnement dans les centres aérés. Puis je suis entré dans le quatrième monde, celui de la gouvernance, en devenant conseiller en développement auprès des élus puis conseiller général (EELV) de l'Aude. J’ai réalisé alors que dans aucun de ces quatre mondes -production alimentaire, sécurité, associatif, gouvernance-, la question de la sécurité alimentaire n’était pensée. Alors que le lien entre l'alimentation et la sécurité, c'est le plus vieux sujet du monde.

Stéphane Linou, à cinq ans, chez ses grand-parents, éleveurs de brebis dans le Quercy
Stéphane Linou, à cinq ans, chez ses grand-parents, éleveurs de brebis dans le Quercy © DR

 

Pourquoi dites-vous que le lien entre l'alimentation et la sécurité est le "plus vieux sujet du monde" ?

On a commencé par courir après la nourriture lorsqu'on était chasseurs-cueilleurs. Ensuite, losque le climat s'est stabilisé, on s'est posé et on a fait pousser cette nourriture autour de nous, d'où la naissance de l'agriculture au néolithique. Puis, pour sécuriser les récoltes, on s’est rassemblé en communautés et on a donc créé les villages. L'espace est devenu territoire. On a inventé l'aménagement de l'espace et aussi une forme de politique.

A l'époque, sur quoi était basée la légitimité politique ? Au Moyen-Age, la légitimité des consuls, ancêtres des maires, était basée sur l'exercice de quatre sécurités : la sécurité extérieure, pour ériger et entretenir les remparts, la sécurité sanitaire, avec l'assainissement collectif et la lutte contre les épidémies, la sécurité intérieure pour lutter contre les brigands. La quatrième sécurité, c'était la sécurité alimentaire. Il fallait que, quoiqu'il arrive, il y ait assez de nourriture dans l'enceinte de la ville. C'est pour cela qu'avait été créees la police des grains et la police de la viande, pour assurer une régulation en ces temps de pénurie. C'est justement parce qu'on connaissait les pénuries que nos sociétés se sont organisées autour d'elles. 

En 1731, un arrêt royal interdit même de planter de la vigne à la place des céréales. Pourquoi ? Parce qu'il fallait que cela reste toujours "en grains". Il y avait le souvenir collectif de plusieurs années de disette. Le foncier était donc stratégique car nourricier et directement lié au maintien de l'ordre public, pour éviter les émeutes.

Peu à peu, avec la disparition des pénuries, cette question de l'alimentation des populations est complètement sortie du champ politique, donc des têtes collectives, mais également des têtes individuelles. Désormais cette question est indirectement assumée par des acteurs privés de la grande distribution qui n'ont même pas deux jours de stocks. On ne fait rien pour qu'une pénurie n'arrive pas : on ne produit plus notre nourriture à titre individuel, on ne la stocke plus, on ne cuisine plus, il n'y a pas de stocks dans les collectivités locales et pas de stocks alimentaires stratégiques d'état. 

Dès qu'il y a une rumeur de grève des transports, tout le monde se jette sur la nourriture. S'il n'y a plus de transport, il n'y a plus de nourriture. On est tellement devenu perfusé que dès qu’il y a un problème sur ces perfusions, c'est la panique. Tout au début du confinement, les gens se sont rués dans les supermarchés pour faire de stocks. Imaginez si les transporteurs avaient fait grève ? Est-ce que les gens ont des conserves ? Est ce que les gens sont assez disciplinés pour ne pas aller taper sur le voisin pour avoir de la nourriture ? Les parkings, les lotissements, les magasins ont été construits sur les meilleures terres qui servaient à manger avant. Maintenant, en cas de pénurie, est-ce qu'on va manger le goudron ? 

 

En 2008, vous devenez le premier locavore français. Est-ce là que vous avez commencé à structurer votre réflexion autour de la sécutité alimentaire?

D'abord, quatre ans plus tôt, en 2004, j'ai créé à Castelnaudary les premières AMAP de l'Aude (Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne). J'avais énormément de demandes et très peu d'offres. Je me suis dit "c'est notre système économique, mais à l'envers, parce que d'habitude on assiste à une concurrence entre entrepreneurs, entre producteurs. Mais là, c'est une concurrence entre consommateurs." J'avais un demande organisée solvable, mais impossible de trouver suffisamment de producteurs pour y répondre.

J'ai donc décidé de me mettre en scène. A partir du 9 septembre 2008 et pendant un an, je ne me suis nourri qu'avec des produits locaux, issus d'un rayon de 150 kilomètres autour de Castelnaudary. Plus de café, plus de chocolat, plus de banane. Je voulais alerter sur notre degré de vulnérabilité par rapport aux approvisionnements et porter un discours de solution : les AMAP, les restaurateurs, la commande publique, même les entreprises et les usines peuvent, avec leurs achats, régénérer un territoire au niveau de la production. Et plus il y aura de productions autour de là où l'on consomme, plus il y aura de sécurité.

J’ai mené cette expérience très sérieusement. Je me suis fait suivre par une conseillère en économie sociale et familiale. Contrairement aux idées reçues, elle a déterminé que cela me coûtait un peu moins cher de manger local puisque je cuisinais des produits de saison. Quand on mange de saison, les produits sont moins chers. Et dès que l'on cuisine, on fait chuter le coût car on ne paie pas la transformation. 

Je me suis fait également fait suivre par un médecin. Juste avant que je commence, on m’avait dit : " tu vas tomber malade, car tu ne pourras plus manger d'oranges ou de fruits exotiques donc tu manqueras de vitamines."  Le formatage du marketing était tellement fort que les gens pensaient que les briques de jus d'orange étaient synonymes de vitamine, parce qu'il y avait marqué « survitaminé » sur l'emballage.  Ils  ne réalisaient pas que les fruits et les légumes frais apportaient plus de vitamines. Le médecin a donc fait des analyses de sang avant, pendant et après. Résultat : aucun souci de santé, au contraire. J'ai pu continuer à pratiquer mon activité de pompier, à travailler, à donner des conférences, à répondre aux interviews.

La médiatisation a été énorme. Le mot locavore, que je n'ai pas inventé, est entré dans le dictionnaire suite mon expérience. Je passais autant de temps à dire ce que je faisais qu’à faire ce que je disais. Mes les médias ne s'intéressaient alors qu'au "comment ?" : où je me fournissais, quels étaient mes plats, étais-je en bonne santé ? Personne ne m'interrogeais sur le "pourquoi ?". C'était pourtant dans le titre de mon expérience : "permettre à un territoire et à sa population de se nourrir localement : une question d'ordre public". Pour cela, je m'appuyais sur un scénario : la rupture de la chaîne d'approvisionnement alimentaire suite à une pandémie grippale. On était en 2008...

A l'époque, tout le monde n'a retenu que le gros titre : "mangeons local". Cela a quand même permis de décomplexer beaucoup de gens et d'associations comme ces parents d'élèves qui m'ont fait intervenir pour aller parler aux élus enfin d'introduire davantage de local dans le menu des cantines scolaires. 

La définition est entrée dans le dictionnaire Larousse en 2010.
La définition est entrée dans le dictionnaire Larousse en 2010.

 

 

Quand est-ce que la question de la sécutité alimentaire est à nouveau entrée dans le champ politique national ?

Fin 2019. Deux ans plus tôt, à 42 ans, j'ai décidé de reprendre mes études pour mettre noir sur blanc le fruit de mes expériences et de mes réflexions. Dans le cadre d'un master spécialisé dans la gestion des risques sur les territoires, j'ai rédigé un mémoire intitulé "Résilience alimentaire et sécurité nationale". La sénatrice (PRG) de la Haute-Garonne, Francoise Laborde, qui suit mes travaux, a déposé un projet de résolution, portant le même titre que mon mémoire.

Lorsqu'il a été débattu en décembre 2019, Françoise Laborde  a développé cette notion de sécurité alimentaire devant les parlementaires. L'objectif de ce projet de résolution était d'intégrer le risque de rupture d'approvisionnement alimentaire dans la loi de modernisation de la sécurité civile pour que l'alimentation soit considérée comme secteur d'activité d'importance vitale.  La sénatrice proposait notamment de préparer les populations en les formant, en leur disant "essayez de stocker quand ça va bien, cuisinez, fléchez votre consommation vers les producteurs locaux par exemple avec des monnaies locales ou des appels d'offres." En fléchant ces dépenses, on fabrique de la sécurité sur son territoire. Parce qu’on maintient en vie des producteurs et des infrastructures au niveau local qui s'avèrent extrêmement utiles en cas de problème.

Il n'a manqué que 16 voix pour que ce projet de résolution soit adopté. Le ministre de l'Agriculture a même déclaré : " le gouvernement est globalement d'accord avec l'esprit et les orientations de ce projet de résolution". Ce n'est pas rien. C'est comme ça que l'on fait bouger les lignes. Et tout cela, trois mois avant le début de la pandémie du coronavirus...

La sénatrice Françoise Laborde, soutenant son projet de résolution, le 12 décembre 2019, au Sénat.

 

Peut-on dire que le coronavirus a fait de la sécurité alimentaire une question d'actualité ?

Après la publication de mon mémoire sous forme de livre, j'étais déjà très sollicité. Mais la pandémie a accéléré la prise de conscience. Je reçois énormément de coups de fil de maires, d'administrations, de syndicats agricoles. La crise sanitaire a rendu les réunions plus compliquées à organiser mais je me déplace un peu partout en France pour assurer des formations, à la demande des élus. J'étais en Lorraine avant Noël, en Bourgogne le mois dernier et en région parisienne il y a quelques jours. 

Quand j'affirme aux élus, qu'en moyenne, sur leur territoire, ils ne produisent que 2% de l'alimentation de leur population et que donc 98% de cette alimentation arrive de l'extérieur, généralement, ça leur fait un choc. Mais comme j'arrive avec les preuves, ils disent « qu'est-ce qu'on peut faire ? ». Alors je leur donne des solutions : mettre en place des actions pour que les gens cuisinent,  développer des  jardins partagés, augmenter la part du local dans les cantines, arrêter de détruire les sols et les garder pour produire de la nourriture... Les élus ressortent très motivés.

Une commune est déjà allée plus loin. A Dompierre-sur-Yon, en Vendée, le président d'une association de protection de l'environnement et d'éducation populaire a réussi à convaincre l'équipe municipale de prendre en compte le risque de rupture d'approvisionnement alimentaire dans le futur plan communal de sauvegarde. Généralement, on y inscrit des risques comme le risque de submersion ou le risque sismique. Mais en France, jusqu'à présent, aucun document de ce type n'intégre le risque de rupture alimentaire.

Pendant le confinement, dans cette commune, ils ont déjà planté des pommes de terre sur des terrains communaux, en partenariat avec la Banque Alimentaire. Ils ont également planté des vergers nourriciers. Cela peut paraitre un pléonasme "des arbres qui font des fruits qui se mangent" mais cela s'inscrit dans une dynamique, celle d'arrêter de planter des espaces verts ornementaux et de les remplacer par des espaces verts comestibles.

Des communes plantent déjà des arbres pour nourrir la population ou mettent en place des jardins partagés. Mais inscrire le risque de rupture d'approvisionnement alimentaire dans un document officiel, cela permet d'avoir "les coudées franches". C'était le souhait de la sénatrice Françoise Laborde avec son projet de résolution. A Dompierre-sur-Yon, ils ont devancé le législateur.

Plantation d'un verger collectif, à Dompierre-sur-Yon, en novembre 2019
Plantation d'un verger collectif, à Dompierre-sur-Yon, en novembre 2019 © D. Raveleau/FTV

 

Quel regard portez-vous sur votre parcours de « militant devenu spécialiste » ?

L'un de mes grand-pères était dans la Légion. Dans le code d'honneur du légionnaire, il est écrit : "la mission est sacrée, tu l'exécutes jusqu'au bout". Quand on choisit de se mettre au service de l'intérêt général, il faut creuser et creuser encore. Préserver les ressources, respecter le vivant : pour certains cela a du sens, mais c'est de la philosophie. Alors que le bon sens, celui de préserver notre sécurité, cela parle à tout le monde. Il faut donc creuser.

Il faut également sensibiliser la population à la manière de se nourrir de façon moins carnée. Notre alimentation est surcarnée. Pour moi, là encore,  il n’y a qu'avec l'angle territorial que l'on pourra faire prendre conscience de la nécessité d'une modification de notre régime alimentaire. Il faut que nos territoires redeviennent des lieux à partir desquels on retire notre subsistance. S'il s'agit juste de discours comme "il faut arrêter la viande parce que ce n’est pas bon pour la santé ou pour le respect de la vie animale" et que ce n’est  pas relié à des lois de proximité, cela n'a pas d'impact.

Plus de la moitié des cultures sert à nourrir du bétail, que l’on mange ensuite. On envoie ces céréales ailleurs pour nourrir du bétail et on ne fait pas le lien. Comme on mange trop de viande, on doit encore intensifier les cultures. Mais les décisions et les conséquences des décisions, on ne les voit plus : "loin des yeux, loin du coeur".

Alors que si on disait  "regardez tous ces champs-là, ces dizaines d’hectares autour de vous, ça sert à nourrir, ailleurs, des bœufs en batterie" : on comprendrait qu’au lieu de faire pousser ces céréales pour nourrir du bœuf en batterie, on pourrait faire pousser des légumineuses, riches en protéines végétales, pour nourrir la population du territoire. Donc on modifierait même l'aménagement de l'espace.

Il faut retourner aux lois de la physique et à la pyramide alimentaire. Il n'y a quand s'interrogeant sur l'impact de nos choix alimentaires sur nos territoires que le message peut rentrer. Il faut donc continuer à creuser. 

 

Quels sont les visages de l’agriculture d’aujourd’hui ? Pour les découvrir, cliquez sur un point, zoomez sur le territoire qui vous intéresse ou chercher la commune de votre choix avec la petite loupe. Bonnes balades au cœur du monde paysan.

 

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