"J'ai peur d'avoir exposé mes enfants à l'oxyde d'éthylène sans le savoir" : l'anxiété des anciens salariés de Tétra Médical

Lors d'une réunion publique d'information près d'Annonay, les anciens salariés de Tétra Médical ont pu poser leurs questions à deux chercheurs spécialistes des maladies professionnelles. Pour ces derniers, le laboratoire ne pouvait ignorer la dangerosité de l'oxyde d'éthylène auxquels les salariés ont été exposés.

"Je voudrais savoir s'il y a un lien entre l'oxyde d'éthylène et les accouchements prématurés". "L'oxyde d'éthylène peut-il provoquer des maladies neurologiques ?" "Ma maman qui a un cancer a travaillé chez Tétra Médical pendant quelques années, mais pas de façon continue. Est-ce que la durée et l'intensité de l'exposition à ce gaz entre en jeu dans le déclenchement d'une maladie ?"  Derrière chaque question posée, on perçoit beaucoup d'angoisse, et parfois de la colère.

À Davézieux en Ardèche, la halle des Muletiers est archipleine. Pleine d'anciens salariés du laboratoire pharmaceutique Tétra Médical, en activité à Annonay jusqu'au printemps 2022, date de sa liquidation judiciaire. Quelques riverains du site sont venus eux aussi. Les visages sont graves et les regards interrogateurs.

Un gaz aussi dangereux que l'amiante

Tous s'inquiètent depuis la révélation en février dernier de ce qui s'annonce comme un scandale sanitaire : l'exposition pendant des années des salariés de Tétra Médical à l'oxyde d'éthylène, gaz toxique et cancérigène. D'où l'affluence à cette réunion publique d'information, en présence d'Annie Thébaud-Mony, chercheuse à l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale). Cette spécialiste des maladies professionnelles vient de rédiger un rapport sur l'exposition à l'oxyde d'éthylène des salariés de Tétra Médical.

Parmi les quelque 200 personnes venues assister à cette réunion d'information, Carmen Dachis, ancienne conductrice de machines de Tétra Médical."J'ai travaillé pendant 39 ans à Tétra Médical, y compris lors de mes trois grossesses".

Elle semble à la fois inquiète et un peu amère. "Je suis ici parce que je voudrais savoir pourquoi on a été exposé à ce gaz pendant tout ce temps, pourquoi j'ai développé un cancer de la thyroïde, pourquoi ma fille a une pathologie potentiellement liée à ça, et savoir ce que les biologistes en pensent".

On s'est souvent inquiété de ce gaz, et à chaque fois l'entreprise nous assurait que tout était sous contrôle...

Carmen Dachis, ex-salariée de Tétra Médical

"Moi  j'ai fait une fausse couche, comme bien d'autres femmes qui travaillaient chez Tétra Médical..." Aurélie Pleynet a été assistante achat chez Tétra de 2006 à 2020. "Pour moi, j'ai l'impression que c'est une triple peine : j'ai été exposée au risque pendant 14 ans, j'ai peut-être exposé mes enfants sans le savoir et en plus, comme j'habitais près du site, j'ai été sur-exposée à ce gaz."

La peur d'avoir exposé la famille et les proches

Brigitte Flattot a aussi travaillé chez Tétra Médical pendant 41 ans. Elle n'est pas malade, mais se souvient de ses soucis de santé au cours de sa carrière. "Je toussais beaucoup, parfois pendant des mois. Mon médecin me prescrivait antibiotiques et Ventoline."

Aujourd'hui, Brigitte et son mari Jean-Luc s'inquiètent pour leurs enfants et petits-enfants, au vu de la nature mutagène de l'oxyde d'éthylène. "On voudrait aussi savoir quels sont les délais d'incubation des maladies liées à ce gaz. Et surtout, on cherche à être rassurés parce qu'il y a beaucoup d'anxiété autour de tout ça."

Pour la plupart des anciens salariés de Tétra Médical, l'inquiétude se double d'un sentiment de culpabilité : ils redoutent d'avoir "contaminé" leurs proches à leur corps défendant. Lazhar Chenaf fut contrôleur qualité au sein du laboratoire entre 2007 et 2019. Dans un questionnement poignant, il évoque à demi-mots la responsabilité qu'il s'attribue à tort dans la maladie de son neveu.

"Quand je travaillais chez Tétra, je vivais chez mes parents avec mon frère. On partageait nos vêtements. Et moi, sans le savoir, je ramenais l'oxyde d'éthylène à la maison, via les vêtements. Aujourd'hui, l'un des fils de mon frère est atteint du syndrome Aymé-Gripp, des anomalies congénitales multiples liées à des mutations génétiques. Quand je refais le film à l'envers, je me demande si l'oxyde d'éthylène a quelque chose à voir avec ça. Et si j'ai pu représenter un risque pour ma famille..."

Le laboratoire ne pouvait ignorer la toxicité du gaz

Pour la chercheuse Annie Thébaud-Monny, qui vient de rendre un rapport sur l'exposition au gaz toxique des salariés de Tétra Médical, la contamination des tiers "est une éventualité que je prends très au sérieux. Il faut documenter des cas comme celui-ci. L'oxyde d'éthylène est aussi dangereux que l'amiante. C'est un cancérogène mutagène, c'est-à-dire qu'il provoque des mutations dans les cellules. En outre, il est toxique pour la reproduction, c'est un perturbateur endocrinien".

Mais il y a plus grave encore, selon cette spécialiste des maladies professionnelles. "L'entreprise ne pouvait pas ne pas savoir. La toxicité de l'oxyde d'éthylène est connue depuis très longtemps. Cette molécule est classée comme cancérogène depuis 1994 par le Centre international de recherche sur le Cancer. Il existe toute une série de règles vis-à-vis de ces substances toxiques et qui auraient dû être appliquées ici."

Pour les anciens salariés de Tétra Médical comme pour les chercheurs, tant de questions demeurent encore sans réponse. Comme pour l'amiante, le chemin vers la vérité et la détermination des responsabilités prendra de longs mois. Pour l'heure, une centaine d’anciens salariés du laboratoire pharmaceutique ont déposé un dossier au tribunal de prud'hommes d’Annonay pour faire valoir leur préjudice d’anxiété.

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